‹ Cours de droit naturel :Chapitre 106 sur 229 · DU DUEL · texte numérisé non relu

DU DUEL

Nous avons d abord à noter un fait historique de profonde signification, c'est que, dans l'antiquité classique, le duel était inconnu. La raison de ce fait réside en ce que l'idée de l'État était profondement entrée dans la conscience des citoyens, qui se sentaient tellement liés entre eux et dominés par la puissance de l'État, que la pensée ne pouvait venir à personne de se, placer en dehors de l'ordre légal et de se rendre justice à soi-même. Aussi le duel n'a-t-il pu apparaître et se maintenir que chez les peuples et dans les époques où l'ordre de l'État était encore faiblement constitué et insuffisant pour protéger les droits d'une personne. Sans nous arrêter au duel, établi anciennement comme un jugement de Dieu (défendu par Innocent, 1210), on peut chercher l'une des origines du duel dans la conception germanique de la personnalité^ comme source première du droit et de l'État (t. I, p. 264); toutefois le duel n'est qu'une défiguration de cette conception, et se fait jour seulement au moyen-âge lorsque le pouvoir impérial et royal s'affaiblit de plus en plus, que le droit du plus fort brise presque tous les liens, et que la chevalerie vivant de rapines fait naître un hélium omnium contra omnes^ de manière que la loi publique ne peut plus protéger suffisamment les personnes; mais, à mesure que le pouvoir se fortifie et que, surtout dans les villes, l'idée d'un ordre politique régulier se réalise plus complètement, les duels, contre lesquels la juridiction des villes réagissait fortement, allaient en diminuant. Le duel n'est aujourd'hui qu'un reste du moyen-âge, il est une preuve que l'idée morale du droit et de l'ordre légal de l'État n'est qu'imparfaitement réalisée, et que l'individu ne veut pas s'y soumettre dans des questions touchant à l'essence intime de la personnalité.

Mais le duel est reprouvé par la morale comme par le droit. Bien qu'on puisse y reconnaître encore le sentiment moral qui place l'honneur au-dessus de la vie, il en est une des plus grandes aberrations, parce que le moyen employé

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pour le rétablissement de rhonneiir est le plus impropre qu'on puisse imaginer. Il n'y a qu'un rapport incommensurable entre l'idéalité morale et la force brute provoquant une autre force à se mesurer avec elle; l'honneur, élément moral, ne peut être rétabli que par le jugement prononcé par la conscience morale d'un jury d'honneur convenablement composé. Le duel reste une atteinte immédiate à l'ordre légal et trouble nécessairement la conscience publique; il est en contradiction avec toute notion de droit, parce que toute réparation implique une soumission au principe supérieur du droit, surtout de la part de celui qui, par la lésion, l'a méconnu; mais, dans le duel, le lésé permet au lésant de se placer avec lui sur le pied d'égalité et de porter encore, par surcroit, atteinte aux biens de la vie et de la santé. Le duel apparaît, dans tout son caractère dangereux pour l'ordre public, quand il est transporté dans le domaine politique, et qu'on veut vaincre à la pointe de l'épée un adversaire qui, dans la presse ou dans la Chambre, a fait entendre un jugement par lequel on se trouve blessé. C'est à la moralité publique de se prononcer énergiquement contre ces tentatives de transformer des luttes politiques en des luttes brutales ^ Le duel doit être traité d'après les principes que les lois établissent sur l'homicide.

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