‹ Cours de droit naturel;Chapitre 2 sur 13 · M£{SS1EURS · texte numérisé non relu

M£{SS1EURS

Ce qui caractérise une doctrine morale, ce qui l'assimile à une autre ou l'en distingue , c'est la nature des réponses qu'elle fait à un certain nombre de questions qui sont celles-là même que toute doctrine morale aspire à résoudre. La fin de l'homme en cette vie ou le but auquel doit tendre toute sa conduite , le caractère qui distingue une action bonne d'une mauvaise ou la règle selon laquelle les actions sont moralement qualifiées, le mobile enfm qui nous fait agir conformément à cette règle et en assure en nous la suprématie : tels sont à peu près les points fondamentaux que tout système moral a pour objet de fixer, et que

â DIX-SEPTIÈME LEÇON.

les systèmes divers fixent diversement. Un système qui ne répondrait à aucune de ces questions , ne serait pas un système dâ morale ; mais toutes les fois qu'un système de morale répond catégoriquement à Tune , par cela nième il répond implicitement aux deux autres. En effet, ces trois choses, la fin de F homme en cette vie , le principe de qualification des actions, et le mobile légitime des déterminations sont tellement liées, que, l'une étant donnée, les deux autres s'en suivent naturellement , et qu'il suffit d'avoir l'opinion d'un philosophe sur l'un de ces points, pour l'avoir sur les deux autres, et, par conséquent, pour connaître sa doctrine morale tout entière.

Ces considérations , Messieurs , nous indiquent la méthode à suivre pour découvrir le véritable caractère d'une doctrine morale. Veut-on, en effet , déterminer d'une manière nette ce caractère et recuire cette doctrine à se montrer telle qu'elle est? il n'y a qu'un moyen , c'est d'en extraire une réponse précise à cjbs trois questions, ou, au moins, à l'une des trois; cela fait, vous saurez d'elle tout ce qu'il est possible d'en savoir, vous pourrez la juger.

Mais tous ces systèmes ne livrent pas ces réponr ses avec la même complaisance : il en est qu'il n'est pas besoin de solliciter^ et qui , à la première sommation, vous les donnent ; mais il en est d'autrès , au contraire, qui sont si subtils, si équivo-t ques 9 6t, si je puis parler ainsi, si embarrassés d'eux-mêmes, et si en peine de se concilier avec

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le sens commun de l'humanité, que ce n'est pas sans beaucoup d'insistance que vous parvenez à démêler la pensée qu'ils expriment , et à leur dérober le secret de leurs solutions.

Les systèmes égoïstes sont dp ceux qui répondent du premier coup et d'une manière claire aux trois questions que nous avons posées* Et cela vient de la simplicité de leur solution , puisée à la surface de la nature humaine et dans un ordre.de phénomènes dont tout le monde a perpétuellement une coDscience très^vive et très-nette. Tout systènie qui dit que le plaisir est la fin de la vie , est immédiatement compris; et si la recherche du plaisir doit être le but de la conduite, il est évident que le désir du bonheur en est le mobile, et que, dans une telle hypothèse , le caractère de ce qui est bon est de contribuer à nous rendre heu-< reux. Rien donc n'est plus simple ni plus clair que le système égoïste, et le seul embarras qu'un tel système puisse donner, c'est de déterminer la nuance qui le distingue des autres systèmes de la même espèce.

Il est loin d'en être de même des systèmes qui cherchent dans nos instincts l'explication des phénomènes moraux de la nature humaine ; ceqx-là. Messieurs , sont obscurs comme Tinstinct luimême. Obligés, pour s'établir, de décrire dans leur forme primitive et dans leurs successives transformations des faits nombreux , et qui appartenant à la partie spontanée de notre nature sont d'une nature trés^délicate et très^fugitive^ lessys-

tèmes de cette espèce ne présentent pas cette simplicité de solutions qui caractérise les doctrines égoïstes; il faut, pour démêler le véritable sens des réponses qu'ils font aux questions morales , les analyser avec soin et suivre tous les détours par lesquels ils passent avant de les donner. Et si cela est vrai des systèmes instinctifs en général , cela Test plus particulièrement encore de celui de Smith , esprit ingénieux et fécond qui voit tout dans tout, et qui sacrifie volontiers au plaisir de décrire des faits, d'en montrer tous les rapports et toutes les conséquences, cet ordre rapide et méthodique qui ne permet jamais qu'on perde de vue le fil des inductions, et qui conduit avec clarté une doctrine , des phénomènes par lesquels elle prétend résoudre les questions morales , aux solutions précises qu'elle leur donne.

J'ai étudié le système de Smith avec tout le soin qu'il fallait pour vous en présenter une idée qui ne fût ni superficielle ni inexacte , et je croîs être en mesure de vous donner ses réponses précises aux trois questions principales que tout système moral doit résoudre. C'est par ce chemin que je dois passer pour arriver à la critique d'une tioctrine aussi compliquée. Pour vous la faire juger, il faut vous la faire saisir telle qu'elle est ; et pour vous la faire saisir telle qu'elle est, il faut la soumettre à l'épreuve des trois questions que nous avons posées , et déterminer sa réponse à chacune de ces questions. C'est donc là la marche que je suivrai ; je vais successivement poser à la doctrine de la

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sympathie chacune de ces questions , constater sa réponse à chacune , et examinant chacune de ces r^>onses en elle-même et dans son rapport avec la nature humaine , essayer d'en apprécier la conséquence et la vérité. Ce mode d'examen pourra paraître un peu long ; mais y outre que la subtilité de la doctrine l'exige , nous gagnerons du temps à le suivre ; car si nous parvenons à bien saisir et la clef et le vice du système de Smith , nous aurons par cela trouvé le vice et la clef de tous les systèmes qui sont allés chercher dans les tendances spontanées de la nature humaine la solution du problème moral, ce qui nous dispensera d'en multiplier les échantillons. Et croyez que le système instinctif ne perdra rien à être jugé dans la personne du système de la sympathie ; les intérêts du système instinctif ne sauraient être en de meilleures mains que celles de Smith -, profond observateur, ingénieux dialecticien et grand écrivain , nul n'a entouré de plus de vraisemblance , appuyé de plus de faits, fortifié de plus d'analogies^ ètayé d'applications plus spécieuses un système qu'il a eu d'ailleurs le mérite de fonder sur celui de nos instincts qui pouvait lui donner le plus d'apparence. J'ose dire que, battue dans les mains de Smith, la doctrine de l'instinct le sera complètement et sans appel.

Je suivrai dans cet examen l'ordre suivant : je chercherai d'abord quelle est, selon le système de Smith, la règle ou le principe de qualification des actions ; puis à quel mobile nous cédons , selon ce

dyslèmèj quand nous agissons conformément à cette règle; enfin et en dernier lieu , quel but il assigne à la vie et à la conduite de F homme en ce monde. A mesure que le système répondra, j'examinerai si ses réponses sont soutenables en elles-mêmes , et compatibles avec la réalité des faits» Gommen*çons par le premier point.

Nos jugements moraux portent sur deux espèces d'actions, celles d'autrui et les nôtres. Dans les deux cas, c'est aii nom d'un certain principe que nous qualifions les unes de bonnes, et les autres de mauvaises. Quel est, dans l'opinion de Smith, ce principe? Voilà là question.

Selon ce philosophe, les jugements que nous portons sur les actions ne sont qu'une conséquence de ceux que nous portons sur les affections ou émotions sensibles qui les ont déterminées. Les affections de la sensibilité sont, dans son opinion, les objets propres et directs de l'appréciation morale, laquelle s'arrête à ces affections quand elles ne sont suivies d'aucun acte , et s'étend aux ^ctes quand elles en sont suivies. Or , toute affection, pour être appréciée, doit être considérée sous deux points de vue , dans son rapport avec la cause qui l'excite, et dans son irapport avec les effets qu'elle tend à produire. Considérée par rapport à sa cause, elle peut être convenante ou inconvenante ; considérée par rapporta sa tendance, méritante ou déméritante. Convenance et inconvenance , mérite et démérite , telles senties propriétés morales dont une affection, et, par conséquent, une action sont susceptibles.

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Aii ttôfti de quel principe , et selôii quelles réglés jUgeonsMiôtiô qu'une affection est convenante ou jncoïivenante d'une part, méritante ou déméritante de l'autre , voilà ce qu'il s'agît de dételrminér. Si nous découvrons le principe d'où découle , selon Smith , ce double jugement , ce principe sera précisément le principe de qualification des actions assigné par son système; car qualifier les actions ou qualifier les affections qui les déterminent, c'est absolument la même chose dans ses idées. Cherchons donc successivement quel est ce principe, et dans les jugements que nous poHôns sur les affections d'autrui , et dans ceux que nous portons sur les nôtres.

Quand nous sommes spectateurs des émotions d'autrui, voici, selon Smith ^ comment nous appréciohs leur convenance et leur inconvenance, tl y a un degré dans chaque émotion que le spectateur impartial peut sympathiquement éprouver, et comme il n'approuve que ce qu'il partage, c'est à ce degré , mais à ce degré seulement , que Témotion est jugée et dite convenable^ manifestée par celui qui l'éprouve au-dessous ou au-dessus de ce degré, elle est jugée trop faible ou trop forte, et, par conséquent , déclarée inconvenante et désapprouvée. Un homme^ par exemple , reçoit une légère contusion , il manifeste la douleur qu'il en ressent; témoin de son émotion, ma sympathie s'éveille ôl la partage ; mais en moi cette émotion sympathique ne s'élève qu'à un certain degré; l'homme qui éprouve l'émotion originale la mani-

feste-t-il à un degré supérieur, elle me paraît inconvenante; la manifeste-t-il précisément au même . degré , alors je la trouve et elle est convenante. Cet exemple grossier indique le principe de tous les jugements de convenance ou d'inconvenance que nous portons sur les affections, et par conséquent, sur les actions <] 'autrui.

Le degré auquel elle est convenable , varié d'une affection à une autre : il y a des affections , les bienveillantes par exemple, que le spectateur peut partager à un. haut degré */il y en a d'autres qu'il ne peut partager à aucun degré , et telles sont l'envie et les affections méchantes. Ces dernières sont donc radicalement inconvenantes, ainsi que les actions qui en émanent, et il faut en supprimer entièrement la manifestation et ne jamais les traduire en actes. Entre ces deux termes extrêmes se classent, à des degrés différents, tous les mouvements possibles de la sensibilité.

Telle est la règle des jugements de convenance et d'inconvenance que nous portons sur les affee^ tiens d'autrui , et vous voyez que cette règle n'est autre chose que l'émotion sympathique du spectateur impartial. C'est le degré de cette émotion qui décide de la convenance ou de l'inconvenance de toutes les affections, et, par suite, de toutes les actions qui en dérivent. Passons au mérite et au démérite.

La tendance d'une affection peut être bien&isante ou nuisible. Les affections de la première espèce excitent dans la personne qui en est l'objet.

SYSTÈME SEiVTIMEMlAI^. — SMITH. 0

la gratitude 9 celles de la seconde, le ressentiment. En présence de ces afiPections, ma sympathie, à moi, spectateur impartial , tend à se partager; elle est émue tout à la fois par l'affection bienveillante ou malveillante de l'agent, et par la gratitude ou le ressentiment de la personne qui en est l'objet. Eh bien^ dit Smith, quand le spectateur impartial sympathise entièrement et sans restriction avec ces deux derniers sentiments, il les partage, et, par conséquent, les approuve , et , par conséquent, les adopte entièrement. Il juge donc l'affection de l'agent digne de récompense dans un cas, et digne de punition dans l'autre; cart[u'est-cequela gratitude, sinon le désir de rendre le bien pour le bien, et qu'est-ce que le ressentiment, sinon celui de rendre le mal pour le mal? Telle est l'origine et la véritable nature des jugements de mérite et de démérite.

Mais à quelle condition la sympathie du spectateur impartial partage-t-elle entièrement ou la gratitude ou le ressentiment de l'objet? La condition pour que le spectateur impartial sympathise entièrement avec la gratitude de l'objet, c'est qu'il sympathise en même temps avec l'affection de l'agent, c'est-à-dire qu'il la juge convenable ; la condition pour qu'il sympathise entièrement avec le ressentiment de l'objet , c'est qu'il ne sympathise à aucun degré avec l'affection de l'agent , c'est-àdire qu'il ne la juge convenable à aucun degré. C'est à cette double condition que le spectateur impartial sympathise entièrement avec la gratitude

OU lé ressemiiiieût d'une personne > et, pâf cotiséquenl, juge raffection de l'agent, méritante dans tin cas , déméritante dans l'autre.

D*où vous voyez , Messieurs, que c'est l'émotion sympathique du spectateur impartial qui décide du mérite et du démérite des affections i et, par conséquent> des actions, comme c'est elle qui décide de leur convenance ou de leur inconvenance. Dans quel cas, en effet, une affection et l'action qui étt dérive et l'agent qui l'éprouve, sont-ils jugés, par moi, dignes de récompense ou de punition ? Dans le cas où ma sympathie partage entièrement UP gratitude ou le ressentiment qu'inspire cette affection à la personne qui en est l'objet. Et dans quel cas cette sympathie complète a-t-elle lieu? Dans le cas où nia sympathie, partage entièrement l'affection bienveillante de l'agent d'un côté, et ne partage nullement son affection malveillante de l'autre. Donc c'est ma sympathie, à moi, spectateur impartial, qui instinctivement décide de tout , et règle le mérite et le démérite , comme elle règle la convenance ou Tinconvenance de tout sentiment , de toute action , de tout agent. Voilà y seloii le système, le principe de tous les jugements que nous portons sur leâ autres. Voyons maintenant quel est celui des jugements que nous portons sur nous-mêmes.

Nous portons sur nos propres affections et par suite sur nos actions et sur nous-mêmes, les deux mêmes espèces de. jugements que sur les affections de nos semblables, c'est-à^-dire, que nous lesàp-

précions sous le double rapport de la convenance et de rinconvenance , et du mérite et du démérite* Comtnent se passe dans ce cas, le phénomène de l'appréciation , et quel en est le principe ? Le système va nous en instruire.

Smith soutient que je ne puis juger de mes propres affections et des actions qu'elles déterminent, qu'autant que je me mets à la place du spectateur impartial et que je le,s considère de son point de vue. Sans cette opération , qlii serait impossible pour un homme qui n'en aurait jamais connu d'autres, nous ne porterions, selon lui , aucun jugement moral sur nous-mêmes. Lors donc que je suis animé d'un certain sentiment^ si je veux juger de la convenance ou de l'inconvenance^ du mérite ou du démérite de ce sentiment, voici ce que je fais : je me place, par hypothèse , dans la situation du spectateur impartial , et dans cette position ) grâce à la propriété que j'ai de partager le sentiment des autres , j'éprouve au spectacle du sentiment qui m'anime^ précisément ce qu'éprouverait le spectateur impartial lui-même» Je suis donc en mesure de juger de la convenance ou de l'inconvenance, du mérite ou du démérite démon sentiment, précisément comme il en jugerait , ou comme j'en jugerais moi-même s'il s'agissait du sentiment d'un autre; etehcore plus exactement, car j'ai une connaissance bien plus exacte et du sentiment lui-même^ et de son rapport avec sa cause 9 et de sa véritable tendance»

Smith ne disconvient pas que ^ quand les affec-

tîons sont un peu vives, il ne soit difficile au moment même de se faire ainsi spectateur de ses affections 9 et d'en recevoir une émotion sympathique impartiale. Mais il s'ensuit seulement qu'alors nous en jugeons mal, et il reste vrai que, pour en bien juger, cette opération est nécessaire ; et ce qui le prouve, c'est que nous ne jugeons jamais mieux nos affections, que quand nous ne les éprouvons plus, c'est-à-dire, quand cette opération ne rencontre plus aucun obstacle.

Vous voyez. Messieurs , que le système est conséquent à son point de départ , et que le principe au nom duquel nous qualifions nos propres actions, n'est pas autre que celui au nom duquel nous qualifions les actions de nos semblables. Dans le premier comme dans le second cas , c'est l'émotion sympathique du spectateur impartial qui décide. Seulement elle se produit directement en nous dans le second , tandis que nous ne la trouvons que par un détour dans l'autre.

Reste, Messieurs, un dernier cas que je ne dois point omettre , de peur d'exposer cette analyse au reproche d'être infidèle. Selon Smith, l'expérience des jugements que nous portons sur les autres et que les autres portent sur nous , et de ceux que nous portons aussi sur nous-mêmes après avoir agi et que le sang-froid nous est revenu , nous apprend peu à peu à connaître quelles affections et quelles actions sont convenables ou inconvenantes, méritantes ou déméritantes. De là des règles générales qui se rédigent successivement et se gravent

dans notre esprit^ et qui sont ces lois mêmes de la moralité qu'on a cru primitives, et qui ne sont que la généralisation des décisions particulières de r instinct sympathique. Or quand ces règles y fruit de Fiexpérience , sont une fois établies dans notre esprit , il nous arrive souvent de juger ino^médiatement par ces règles, au lieu de consulter la sympathie, en sorte que notre appréciation devient raisonnée , d'instinctive qu'elle était. Tel est le fait, Messieurs, et vous le concevez à merveille. Or, que devient, dans ce Cas, le principe de qualification? Est-il changé? en aucune manière; car ces règles, par lesquelles nous qualifions, n'expriment qu'une chose, l'émotion du spectacle impartial, et elles n'ont d'autorité que parce qu'elles Texpriment. C'est donc toujours cette émotion du spectateur impartial qui juge et qui décide.

Vous le voyez, Messieurs, on a beau parcourir tous les cas et épuiseï) toutes les situations, le système est conséquent et sa réponse est toujours la même; que nous jugions les affections des autres ou les nôtres ; que nous les jugions instinctivement ou par les règles, sous le rapport du mérite ou du démérite, ou sous celui de la convenance ou de l'inconvenance; dans tous les cas, sous tous les rapports et de toutes les manières, la règle d'appréciation est la même , le système la reproduit , la proclame, montre qu'elle suffit à tout, et cette règle est l'émotion sympathique du spectateur impartial. Telle est la réponse précise et incontestable du sys^

tème de Smith à la première question que nous lui avons posée.

Cette réponse, ou la règle de qualification qu'elle contient, étant ain$i mise en parfaite lumière, nous sommes en mesure d'en apprécier la justesse et d'examiner, sous ce rapport, la solidité et la vérité du système dont elle est une des bases. G'^st là, Messieurs, ce que nous allons faire.

Cette règle présente, si je ne me trompe, une première difficulté, c'est celle d'en comprendre les termes. Je comprends à merveille ce que c'est que l'émotion sympathique du spectateur; mais j'ai peine à me rendre compte de l'impartialité que Smith exige de ce spectateur- De quelle espèce d'impartialité peut-il, en effet, être ici question? Ce n'est pas d'une impartialité de jugement ; car, remarquez que la raison n'intervient en aucune manière dans l'appréciation morale ; autrement, l'appréciation morale n'émanerait plus de la seule sympathie, et le système serait renversé. En présence d'un homme qui éprouve une certaine affection, ce qui se développe en moi, selon Smith, et ce par quoi l'action est appréciée, c'est l'instinct sympathique, et pas autre chose : l'intelligence ne fait que recueillir la décision et la formuler. Par l'impartialité du spectateur, on ne saurait donc entendre Timpartialité de sa raison qui ne juge pas ; on est donc contraint d'entendre celle de sa sympathie qui seule juge. Mais ici se présente la difficulté de comprendre; car, je le demande, quel s^ns mettra SPMS ces mots : l'impartialité d'un in-

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stinct? On dit bien d'un homme qu'il est impartial ; mais à quelle condition ? A condition qu'on parle de son jugement; car supprimez en lui la faculté de juger, l'expression n'a plus de sens. C'est qu'en e0et l'impartialité ne peut s'entendre que de la faculté de juger ; et quand on dit que la faculté de juger est impartiale^ on veut dire qu^elle n'est sollicitée par aucune affection. Pourquoi ne suis-je pas impartial à l'égard d'un ami? parce que la sympathie incline mon jugement en sa fa^ veur. Pourquoi ne le suis-je pa^à l'égard d'un enr nemi?'par la raifion contraire. Il est donc d'autant plus difficile de comprendre l'impartialité de la sympathie que dans l'acception ordinaire du mot, c'est Fabsanoe de la sympathie qui constitue l'im*partialité. Et qu'on ne pense pas que cette objection soit une simple ishicane de mots : ce yioa dans l'eji^*pression, provient d'un vice dans ie système. Opi peut bien placer dans un instinct la règle d^ Ig morale; mais on ne saurait, sans abjurer tout bo^ sens, accepter comme lois de la conduite bumairn^ tous les mouvements d'unechose aussi capricieuse; on est donc obligé de choisir entre ces mouvements, d'adopter les uns, de rejeter les autres ; onisst obligé, en d'autres termes, de commencer par régler cette prétendue règle. C'ept alors qu'on arrive à l'impars tialité de l'instinct, ou à telle autre formule que la langue n'admet pas parce qu'elle présente ce qui ne saurait être. C'est en général parce qu'il fait violence à la nature des choses, qu'un système ne peut s'exprimer qu'en faisant violence à la langue.

Mats, passons sur cette difficulté , et examinons en elle-même la règle de qualification posée par Smith. Je dis que cette règle est éminemment mo« bile , etpar cela même, infiniment difficile à fixer*

Je me suppose en présence d'un grand nombre de personnes de tout âge , de tout sexe, de toutes professions , et pour remplir , autant que possible, la condition d'impartialité voulue par Smith , je suppose de plus, qu'aucune de ces personnes ne me connaisse, qu'il n'y ait entre elles et moi au*cun lien d'amitié ni d'intérêt, en un mot, aucun rapport d'aucune espèce j admettez que j'épf ouve devant CQS nombreux spectateurs une certaine émotion, que va-t-il arriver? Je dis, Messieurs , que toutes ces sensibilités vont sympathiser avec mon émotion, à des degrés extrêmement différents. N'est-il pas évident, en effet, que les sensibilités vives la partageront vivement , et les sensibilités froides froidement; que telle personne préoccupée ne ressentira rien , tandis que telle autre qui se rendra attentive pourra être profondément touchée ; qu'entre l'émotion des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, de Thomme du monde et du paysan, du marchand et du soldat, de l'homme qui aura l'humeur triste et de celui qui l'aura joyeuse, il y aura infailliblement des différences très-grandes; en un mot, qu'une foule de circonstances dont le nombre est aussi impossible à fixer, que l'influence à calculer, modifieront à des degrés infinis , la sympathie qu'excitera mon affection? De tant de sympathies, laquelle sera ma

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r^le, laquelle choisirai-je, pour décider de la convenance de mon émotion? sera-ce la vôtre ou celle de votre voisin, ou celle d'une troisième personne? ou faudra-t-il que je cherche la moyenne de ces sympathies? Mais pourquoi la moyenne, et comment la trouverai -je entre tant de quantités que je ne puis ni connaître, ni apprécier? Et si je ne la trouve pas, que faudra-t-U que je pense de mon émoti6n?commentsaurai-je,dans Thypothèse de Smith, si elle est ou sieile n'est pas convenante? Mais changeons les rôles; à mon tour, je me fais spectateur; à mon tour, je me mets en présence de l'émotion d'une autre personne. Ce matin, je l'aurais partagée à un certain degré ; ce soir , je la partagerai à un autre; si je suis à jeun, me voilà froid; si j'ai bien dîné, me voilà tendre; si je rêve philosophie ou affaires , je demeure insensible ; si je suis d'humeur à laisser mon imagination s'exalter , ma sympathie s'anime , je suis profondément ému, je verse des larmes. Entre toutes ces sym* pathies, laquelle choisirai-je? Jugerai-je de la convenance des affections , d'après ma sympathie du matin ou d'après ma sympathie du soir, d'après ma sympathie affamée ou d'après ma sympathie rassasiée, d'après ma sympathie excitée par l'imagination ou d'après ma sympathie préoccupée et afl&irée? Et quand j'aurais choisi, l'âge, la maladie, mille circonstances , viendraient changer ma règle, et me replonger dans l'incertitude. Et si , mot, spectateur unique, et qui ai une conscience précise de ce que j'éprouve , je suis embarrassé, pour

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