‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 19 sur 57 · Gebhart, De la Renaissance en Italie · texte numérisé non relu

Gebhart, De la Renaissance en Italie

de longs tâtonnements, l'inversion, que la déclinaison seule rend possible, disparaît; et l'ordre logique, qui détermine les fonctions du sujet et du régime j^ar la place inflexible donnée aux mots, s'annonce et s'établit. La construction devient ainsi plus analytique et prépare la phrase moderne''.

La grammaire est profondément atteinte. La disparition de la déclinaison, le triomphe du cas régime sur le cas sujet simplifient pour le nom et l'adjectif le système savant et compliqué de l'usage antérieur. Il en est de même de la conjugaison. On se débarrasse de ces formes complexes, où le radical varie suivant qu'il est accentué ou non; où la flexion change, sans raison apparente, aux mêmes temps, d'une conjugaison à l'autre ; où le participe et le parfait paraissent se rattacher difficilement, tant les formes en sont divergentes, au radical du verbe : une analogie simplificatrice cherche à faire sortir l'unité de cette infinie variété. Dans la période qui nous occupe, la langue n'a pas encore pris une direction décisive. Assurément, l'usage populaire est plus net et moins hésitant que l'usage littéraire : la réduction de formes grammaticales qui se produit insensiblement ne présente pas dans le premier toutes les incertitudes dont témoignent les textes; la langue suit son train. Mais chez les écrivains qui conservent des traditions littéraires, les formes anciennes, consacrées par des œuvres connues et classiques, maintenues par l'enseignement de l'école, s'emploient au hasard, à côté des formes modernes, de sorte que la langue littéraire offre le spectacle de l'anarchie et du chaos.

Prononciation. — La prononciation s'altère à son tour. Elle commence à perdre de cette mélodie qui caractérisait la langue du moyen âge. Les diphtongues s'étei-

1. Voir à V Appendice, comme spécimen de ces transformations, les versions successives que nous donnons d'un même texte rédigé au xiii" siècle et remanié au xiv*, puis au xv® siècle.

gnent de plus en plus et se réduisent en voyelles. Des nuances, autrefois bien distinctes, entre des voyelles voisines s'effacent et disj)araissent. Le féminin commence, dans des cas déterminés, à devenir muet. En général, c'est lé vocalisme qui est atteint. Le consonnautisme subit peu de changements.

Vers la fin de cette période, l'introduction de mots savants, grecs et surtout Iratins, fait entrer dans la langue restreinte des lettrés des groupes de sons encore inconnus de l'usage général; et ainsi commence à s'étiiblir une distinction, qui va bientôt s'étendre, entre la prononciation littéraire et la prononciation vulgaire.

Vocabulaire. — Le lexique est, de même, en voie de transformation. Du xiv® siècle à la fin du xvi®, nombre de termes tombent en désuétude : verbes, substantifs, adjectifs, les uns exprimant des faits et des idées qui appartiennent en propre au moyen âge et qui étaient destinés à disparaître avec lui ; les autres rendant des idées générales ou des faits durables, dont l'expression seule a changé. Cette différence dans le lexique est un des traits les plus frappants par lesquels la langue nouvelle tend à se distinguer de l'ancienne. Les pertes sont réparées de diverses manières, soit par création de dérivés nouveaux tirés de mots anciens ; soit par extension de la signification d'autres mots qui, tout en conservant leur sens propre et primitif, prennent le sens et la place de mots disparus ; soit enfin par emprunts aux langues voisines ou par emprunts au latin classique ou au bas latin, c'est-à-dire par formation savante. C'est cette dernière source qui est la plus féconde.

La formation savante, qui emprunte ses mots au latin des livres, remonte aux origines mêmes de la langue. Quand ils commencèrent à écrire en français, il arriva plus d'une fois aux clercs de prendre des mots au latin et surtout au bas latin pour exprimer les idées que le français ne savait pas encore rendre. Ces emprunts se rencontrent surtout dans les textes religieux et didac-

tiques ; mais, en somme, ils sont rares pendant le moyen âge. Avec le xiv® siècle commence à poindre la Renaissance classique, qui se caractérise dans la langue, entre autres traits, par l'introduction des mots du latin classique. Ces emprunts se multiplient au xv^ ^ iècle, au (joint de former bientôt comme une seconde langue entée sur le français. Vers la fin du xv^ siècle et au commenjement du xvi^, il est tel versificateur, comme André de la Vigne, chez qui les mots français sont écrasés sous la masse des mots latins. Cette abondance est l'indice tl'une grande pauvreté. On veut donner à la langue une richesse d'emprunt, parce qu'on ne sait pas se servir de ses véritables ressources. A la même époque, l'école des rlictoriqueurs est dans son plein, et la muse de l'écrivain est la pédante, solennelle et ennuyeuse clame Rhétoruiuc. La prose des conteurs a de la grâce, une grâce traînante qui s'embarrasse d^ns les replis d'une période encore mal construite, imitant de trop près la période latine. La prose des historiens affeicte une allure plus sévère, abuse de l'épithète solennelle, et a quelque chose de guindé, de disgracieux et de prétentieux. La poésie est nulle, et jamais la langue poétique, aussi bien que la pensée, ne tombe si bas qu'à l'époque où fleurissent les Meschinot et les Crétin, et qui voit l'enfance de Clément Marot. Avec Marot, la langue poétique se relève et atteint la grâce et l'aisance de la prose des conteurs du xv^ siècle; mais elle n'en a ni l'éclat ni là force. ^ •

17. Le français au xvi^ siècle. — Au xvi^ siècle, la iarrgue présente les caractères suivants :

Prononciation. — Les diphtongues continuent à s'affaiblir, de nouvelles nasales se forment. Certains ,i^roupes de consonnes, rejetés par l'ancienne langue, re|)araissent dans des mots empruntés au latin, au grec, à l'espagnol, à l'italien. Les consonnes finales deviennent xnuetles Ve féminin disparaît.

11 commence, d'ailleurs, à se former un double cou-

rant dans la prononciation, plus rapide et effacée l

quand elle est familière, plus exacte et plus pleine quand elle est oratoire. L'usage du Parlement de Paris et de la 1

Cour tend de ])lus en j>lus à faire loi.

Dans k grammaire, la langue continue à se débarrasser des formes arclialques, quoiqu'elle en maintienne ; encore un certain nombre, que le xvii® siècle seulement se décidera à .dDandonner.

Pour la syntaxe, la construction de la phrase, spécialement dans la prose, nous présente une période longue, traînante, embarrassée de particules, de conjonctions; de pronoms relatifs, de participes présents. Cette phrase périodique vient généralement de la longue phrase naïve et gauche du moyen âge ; mais il s'y ajoute, chez les écrivains qui ont reçu une éducation latine, une imitation plus ou moins consciente et plus ou moins habile j de la période latine. En général, c'est cette période J qui régnera jusqu'au milieu du xvii^ siècle, sauf chez ^ quelques écrivains comme Montaigne, oii la rapidité de ] la pensée, la mobilité d'un esprit puissant, alerte et en j même temps poétique, fait triompher la phrase coupée, I (( le parler haché ».

Pour le lexique^ les pertes continuent, quoique la langue reste encore d'une singulière richesse ; ces 1

pertes sont, pour une certaine part, causées par l'introduction à larges flots de mots étrangers, espagnols et \ surtout italiens, que mettent à la mode les guerres avec Charles-Quint et le mariage de Henri II avec une Médicis. Henri Estienne proteste vivement dans deux ouvrages célèbres '' contre cet envahissement de l'élément étranger. Ce ne sont pas seulement des termes d'art, des termes de mode etdecour,des termes degucrre, mais encore des termes généraux que l'Italie vient importer chez nous, chassant quantité de mots français de bonne marque qui exprimaient aussi bien, sinon mieux, les mêmes idées. Il faut reconnaître que, si cette inva-

1. La Précellence du langage francois et les Deux dialogues iu noui^eau lan.'fc's^e francois italianisé.

sion fut considérable, et si l'on voyait des gens à la mode ne parler guère qu'un jargon franco-italien, la langue rejeta une bonne partie de ces éléments exotiques. Toutefois, un certain nombre de termes, substantifs, adjectifs et verbes, sont restés jusqu'à ce jour et ont été assimilés par la langue.

Quant à la formation savante, combattue fortement dès 1529, par Geoffroy Tory, grammairien et imprimeur par Etienne Dolet, par Rabelais '', elle continua d'être enrayée par Ronsard et son école. Ronsard, qui jusqu'à nos jours a traîné l'inique accusation portée contre lui j3ar Boileau, de parler grec et latin en français, s'est au contraire montré le défenseur décidé de la pure langue frarfçaise ^. Il a protesté avec indignation contre les emprunts faits de son temps au latin, à l'italien, à l'espagnol. Il voulait, il s'efforçait de créer une langue poétique, riche, expressive, imagée, composée d'éléments indigènes, alimentée de termes et de métaphores empruntés avec choix aux dialectes provinciaux, à la langue technique des arts et métiers, à la langue de la chasse, de la pêche, de la guerre, etc. ; accrue de néologismes formés, par composition ou dérivation, d'élén^nts purement français.

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