‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 18 sur 57 · IL L'ANCIEN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

IL L'ANCIEN FRANÇAIS

15. L'ancien français. — Les caractères généraux que nous avons reconnus dans le gallo-roman, on a pu les déterminer en partie par l'examen de la langue des siècles suivants, particulièrement du xi® et du xii®. En remontant de l'état qu'elle présente alors au point de départ qu'indique le latin, on arrive à reconstituer l'étape intermédiare qu'a été le gallo-roman. C'est dire que l'ancien français ne fera qu'accentuer les traits que nous avons précédemment tracés.

Syntaxe, — La langue d'oïl est une langue à déclinaisons, avec un cas sujet et un cas régime. Les rapports des noms avec les verbes sont donc déterminés, non comme aujourd'hui, par la place fixe qu'ils occupent dans la phrase, mais par leur flexion. Ce caractère essentiel donne à la construction une grande liberté d'allure, el le mot dominant peut se placer sans effort en tête de la proposition. La syntaxe de l'ancien français, encore à demi latine, présente donc une richesse et une aisance de tours qui lui permettent de suivre facilement le mouvement de la pensée et de rendre Yimpresslon immédiate. Encore simple et réduite dans les textes àM x« siècle, plus savante dans les textes du xi% quoique incapable de rendre tous les rapports des phrases incidentes avec les principales \ elle se fortifie graduelle-

1. Traduisons les Serments de Strasbourg en latin : si, tout en modifiant librement le lexique, nous conservons intacte la construction, nous reconnaîtrons immédiatement la construction latine : « Pro Dei amore et pro christiani populi et nostra communi salute, abhinc isto die, prout Deus sapientiam et potentiam raihi donat, sic servabo ego istum meum fratrem et in adjumento, et in unaquaque re, sicut bomo suum fratrem per jus servare débet. Et cum Lotberio nullum conventumhabebo qui (ad) meam voluntatem isti meo fratri Karlo in damno sit.

« Si Ludovicus sacramentum quod suo fratri juravit conservât, et si Karolus meus dominus de sua parte suum frangit, si ego

ment et se dégage de plus en plus de la construction latine, en prenant plus d'originalité, dans la langue du XII® et du xiii^ siècle. Elle manque toutefois d'ampleur et ne sait pas encore manier la période \ sauf dans les œuvres traduites du latin, qui, il est vrai, sont plus latines que françaises.

Formes ^grammaticales. — Le sytème de déclinaison, qui n'atteint guère d'abord que les noms masculins, va en s'affermissant et se développant du ix® au xie siècle : à la fin de ce siècle, il est arrivé à un complet épanouissement ; la règle de l's est devenue générale et s'applique non seulement à tous les masculins déclinables, mais même aux féminins singuliers. D'un autre côté, les délicates lois d'euphonie qui modifient la consonne finale du nom sous l'influence de Vs de flexion, donnent aux mots une variété élégante de prononciation : coq devient au singulier H cos, le coc, au pluriel li coc, les cos,

La conjugaison est d'une singulière richesse de formes, richesse qui n'est pas de l'exubérance et du désordre, car l'emploi de ces formes est en général soumis à des lois précises. Sous l'influence de l'accent tonique, la voyelle du radical, suivant les personnes, se présente sous une forme ou sous une autre, disparaît ou reparaît, dans un balancement régulier et harmonieux.

Assurément, pour les étrangers, ce système si savant et si compliqué devait offrir de grandes difficultés. Pour nous qui, remontant au latin, nous rendons compte par

deduccre non illum inde possum, nec ego, nec uUus quem ego deducere inde possum, in nullo adjumento contra Ludovicum illi ero. »

Dans la construction primitive du français, dit M. G. Paris, a le complément précédait le nom, l'adjectif qualificatif précédait le substantif qualifié (comparez les adverbes en ment), le régime direct ou indirect précédait le verbe, le verbe précédait le sujet, à moins que le sujet ne fût un pronom personnel exprimé. » [Extraits de la Chanson de Roland, 5 éd., p. 53.)

1, La Chanson de Roland connaît à peine les propositions conjonctives amenées par quand, lorsque, puisque, spécialement au

nasse.

b2 INTRODUCTION

le simple jeu des lois phonétiques de cette diversité de formes, nous ne ])ouvons qu'en admirer la variété infinie et la beauté régulière. Le verbe laver [lai^are] fera au présent de l'indicatif : je lef^ tu leves^ il levet, nous lavons, vous lavez, il lèvent, et au présent du subjonctif : que je lef, que tu les, quil let, que nous lavons, que vous laveZj quil lèvent. Le verbe lever [levare), fera \jelief, tu lieves, illievet, nous levons, vous levez, il lievent ; que je lief, que tu lies, quil liet, que nous levons, que vous levez, quil lievent. Et toutes ces formes différentes sortent régulièrement des formes latines ; elles ne sont autre chose que ces formes mêmes modifiées différemment par les lois de la phonétique, suivant la place de l'accent et la nature du son qui suit la consonne du radical.

Vocabulaire. — Le vocabulaire est d'une singulière abondance. Aux éléments primitifs que nous avons rappelés précédemment se sont ajoutés des dérivés nouveaux, sortis de radicaux qui ont formé de larges familles. Chaque dialecte apporte, d'ailleurs, à la langue commune des termes qui lui sont propres, mots d'origine germanique le plus souvent, établis dans telle ou telle région avec les envahisseurs qui les ont apportés. A cela ajoutons des mots de formation savante qui, repris au latin, pénètrent de nouveau dans la langue commune. Cette réunion d'éléments divers contribue à former un ensemble considérable''.

Quant à leur valeur, les mots la gardent entière : les métaphores ne sont point encore usées par un emploi trop fréquent; l'étymoiogie y est encore sentie; les mots sonnent juste et plein, comme des monnaies de bon aloi ; la langue est franche, nette, simple et saine.

Prononciation. — La prononciation est douce et mélodieuse. Vers le ix^ siècle se réduisent les derniers

1. Le Dictionnaire de l ancienne langue française^ de M. F. Godefroy, formera dix volumes in-quarlo d'environ huit cents pages chacun. Huit volumes et demi ne contiennent que les mots qui ne sont plus en usage dans les temps modernes.

groupes de consonnes durs et pénibles (/7, etc.), sortis de la rencontre de consonnes que séparaient auparavant des voyelles atones qui sont tombées. Plus de groupes, sauf ceux dont la seconde consonne est / ou r, ou dont la première est .<? ; abondance de voyelles et de dij)htongues. Il est vrai que dans cette période la chute des médiales amène la formation de nouveaux hiatus ; mais ces hiatus, formés de voyelles égales en intensité, ne sont pas durs. Les voyelles nasales, qui commencent à se former, ne sont pas encore en assez grand nombre pour alourdir l'aspect général de la prononciation. La vocalisation de 17 en a produit de nouvelles séries de diphtongues chantantes ; Ve féminin, toujours senti, forme à la fin du mot une sorte d'accompagnement sonore qui se prolonge en s'éteignant. La prononciation du xii*^ siècle devait avoir le charme de la prononciation italienne d'aujourd'hui, avec plus d'éclat, les voyelles et les diphtongues étant plus variées. L'oreille était plus délicate en même temps et plus raffinée, et percevait couramment des différences, dont nous avons peine aujourd'hui à nous rendre compte. Les rimes ou les assonances des poètes exigeaient l'identité absolue des sons vocaJiques, tandis qu'aujourd'hui on se contente d'approximations. Le moyen âge n'aurait pas fait rimer flamme et dme^ mènent et viennent.

Tous ces traits réunis donnent à notre vieille langue un caractère de perfection linguistique qu'elle ne connaîtra plus. Elle est imagée, pittoresque, limpide en son lexique, savante dans sa grammaire, ample et large dans sa syntaxe, d'une liberté d'allures aisée et gracieuse. Sans doute, elle manque de vigueur et semble incapable de j)orter le poids des grandes pensées ; ce n'est point la langue de la politique, ni de la science, ni des hautes spéculations religieuses et philosoj)hiques. Mais cette faiblesse n'est imputable qu'aux écrivains. Les penseurs du moyen âge ont, en effet, dédaigné la langue vulgaire : ils l'ont laissée aux poètes, aux amuseurs de la foule, et ont continué la tradilion des écrivains de l'époque mérovingienne et carolingienne, en écrivant dans la seule

langue qui fût l'expression de la pensée savante, le bas latin. Plus tard, au xvi'^ siècle, quand le bas latin aura disparu et que le français sera devenu la langue de la philosophie, de la politique et des hautes abstractions, il coaquerra ses dernières qualités, mais aux dépens d'autres qu'il ne retrouvera plus.

Aussi cette langue du moyen âge, comme sa littérature, excita un enthousiasme universel qui se poursuivit jusqu'au xiv^ siècle. Des étrangers la préféraient à leur propre langue : c'est en français que Rusticien de Pise écrit les voyages de Marco Polo et compile des romans de la Table Ronde;. que Brunetto Latino, le maître de Dante, écrit son encyclopédie, le Trésor de Sapience ; qu'est rédigée la Chronique ajioxijmQ de Morée et la C /ironique vénitienne de Martino da Canale. Brunetto Latino dit, dans une phrase demeurée célèbre, que le français est « la parleure la plus delitable et la plus commune à toutes gens )). Un autre Italien, ce Martino da Canale qu'on vient de nommer, proclame lui aussi « que langue françoise cort parmi le monde et est plus delitable à lire et à ouïr que nulle autre ». Le Catalan Ramon Muntaner nous apprend enfin que la plus noble chevalerie était celle de Morée et qu'on y parlait français aussi bien qu'à Paris ^.

lïl. LE MOYEN FRANÇAIS

(du XIV« siècle a la fin du XVI*)

16. Le moyen français. — Vers la fm du xiii^ siècle, on voit paraître les signes d'une révolution qui va remplir le xiv^, le xv<^ et la première moitié du xvi« siècle. L'ancien français a pris fin ; le moyen français commence.

Syntaxe et formes grammaticales. — Cette période est, avant tout, marquée par la disparition de la déclinaison pour le substantif, l'adjectif et en partie pour le pronom. De là un trouble profond dans la syntaxe. Après

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