‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 2)Chapitre 23 sur 57 · Les voyelles françaises. — Voyelles pures ou · texte numérisé non relu

Les voyelles françaises. — Voyelles pures ou

OHALES. — Constatons d'abord que, si les voyelles de la langue commune sont constituées par des différences de timbre, elles peuvent également présenter des différences de hauteur, d'intensité et de durée. Nous reparlerons plus loin de la hauteur et de l'intensité ; nous n'avons ici à considérer que la durée.

Le français possède des voyelles longues, des voyelles de durée moyenne et des voyelles brèves. La notion de la durée est, il est vrai, souvent obscurcie par les changements que la place des mots dans la phrase apporte à la quantité. Ainsi Tou de douze est long dans ils scTit douze; il est moyen dans j'ai vu douze hommes. L'on est également moyen dans c'est un homme doux; il es' bref dans c'est une douce chose. Mais nous ne considérerons ici la quantité que dans les mots prononcés isolé ment ou à la fin de la phrase. La distinction entre la durée moyenne et la durée longue ou la durée brève es' parfois trop fugitive pour qu'on puisse la faire d'un-^ façon sûre et qui s'impose à toutes les oreilles, et nou? ne distinguerons dans la suite que les durées longue et brève.

L'imperfection de notre al[Jiabet et de notre système orthographique force à attribuer des valeurs différentes à un même signe et à exprimer une même valeur par des

signes différents. Dans l'analyse qui va suivre, nous nous attachons uniquement au son.

23. Gamme vocalique du français. — On distingue d'abord un à ouvert qui conduit insensiblement à un è ouvert : cet é ouvert passe lui-même à un é fermé, lequel aboutit à son tour à un i ^.

D'un autre côté, il existe un à fermé qui mène à un à ouvert, lequel, passant par l'ô fermé, conduit finalement àl'u^

Entre lé ouvert et l'ô ouvert se place le son intermédiaire eii ouvert ; entre l'é fermé et ïà fermé se place le son intermédiaire eu fermé. Entre l'i et l'u se place le son intermédiaire ù.

1, Il est bien compris par ce qui précède que les expressions oui^ert et fermé représentent des différences de timbre, et par suite de foyeUes. L'a ouvert est une autre voyelle que Va fermé; l'è ouvert et Vo ouvert sont d'autres voyelles que Vé fermé et Vb fermé. L'eu ouvert diffère de l'eu fermé, tout comme Vi diffère de Vu ou de Vii. Nous représentons le son ouvert par le sig-ne v et le son fermé par le signe f placés sur la voyelle.

2. La lettre u représente dans la plupart des langues indo-européennes le son simple que l'on note en fiançais par les deux lettres ou. Par exception, dans quelques langues, comme le français, u représente un autre son, semblable à celui de Viï allemand. Dans ce chapitre et les suivants, le son français ou (dans nous, roux) est noté par la lettre «, et le son français u (dans tu, salut) est noté par le signe il. Cette notation par u et il est la seule exacte, au point de vue de la phonétique et de la tradition historique.

Le tableau précédent doit, par ccnséquent, être complété comme il suit :

24. Durée des voyelles. — Comme on l'a vu, ces onze voyelles du français peuvent être longues ou brèves. Ex. :

a ouvert (à) long (a) bref (a] long (a) bref (à

a fermé (à)

la vague, prononc. vag' acteur — acteur

pâtre — pâtr'

pas (négation) — pâ

La prononciation distingue au moins trois sortes d'e, un è ouvert (perte), un e demi-ouvert (maison) et un é fermé (bonté). Mais la distinction de ces trois e est trop délicate pour qu'on puisse toujours la faire sûrement, et il vaut mieux s'en tenir à l'usage général, qui reconnaît seulement un è ouvert et un é fermé.

e ouvert (e)

e fermé (é)

0 ouvert (ô)

0 fermé (6)

long (è)

long bref

(brefê)

long (î) bref(ï) long (ô) bref (ô) long (ô) bref(ô) long (û) bref fui

tête, prononc aime, peine — secte, laisse — est inconnu au fran bonté —

dire, lyre — dite —

mort —

objet —

hôte, pauvre nos livres — douze —

douce —

, têt'

ém'. pên'

sêct', les' çais

bonté

dîr, lîr

dît'

môr

objet

hôt', pôvr

nô livres

dûz'

dus'

Û long (û) bref(ù)

dur duc

dur duc

eu ouvert (eu) long (eu) neuve bref (eu) neuf très bref (e muet) me.

te

— neùv

— neuf se, le, de

eu fermé (eu) long (eu; bref (eu)

creuse, creux

rononc. creù — creù

Le français possède donc au moins onze voyelles, que les différences de quantité peuvent diversifier et étendre jusqu'à vingt-trois.

25. Notation des voyelles pures. — La notation de ces sons dans l'écriture est loin d'être rigoureuse et précise : on le voit déjà par quelques-uns des exemples cités. En fait,

a ouvert (bref ou long) peut être noté par a, à, em, en :

ma, a, femme, solennel ; quelquefois ])ar ao dans

paonne.

a fermé (bref ou long) par a, â : pas, crâne, e ouvert (bref ou long), par e, è, ai, ay, ei, ey : perte,

mer, succès, collège, pair, payement, peine, bey. e fermé (bref ou long), e, é, ê, ai, ei, ay, œ : passer,

bonté, prêter, chantai, peiner, Fontenay, Œdipe, i (bref ou long), par i, î, y : dire, lisse, île, îlot, lyre, o ouvert (bref ou long), par o, ô, eau, au, u : mort,

hôpital, tableautin, taureau, pensum.

0 fermé (bref ou long), par o, ô, eau, au : pot, côte,

beaux, chevaux; quelquefois par aô dans Saône. u (bref ou long), par ou, aoû : doux, août. ù (bref ou long), par u, û, eu, eu : duc, fût, j'eus, eûtes, eu ouvert (bref ou long), par eu, œ, œu, ue, e : neuf,

œil, bœuf, cueillir, le, se.

eu fermé (bref ou long), par eu, eu, œu : peut, jeûne,

bœufs.

Les voyelles que nous venons d'analyser sont dites voyelles pures ou orales ^ par opposition à d'autres voyelles dites nasales.

1. C'est-à-dire prononcées seulement par la bouche ilu lat. os^ cris, bouche.

26. Voyelles nasales. — Les voyelles nasales, voyelles propres au français, sont dues à la division dans le larynx du courant d'air qui j)roduit les sons. Une partie passe dans la bouche et produit la voyelle pure, en même temps que l'autre p; sse par derrière le voile du palais dans les fosses nasales, où elle vibre avec une résonnance particulière. La combinaison de ces deux r^ésonnances simultanées constitue les voyelles nasales lu français.

Ces voyelles sont identiques à elles-mêmes du commencement à la fin de l'émission, comme les voyelles pures, parce que les deux courants d'air agissent ensemble.

Les voyelles nasales actuelles du français sont au nombre de quatre :

1^ La nasale de l'a ouvert, c'est-à-dire le son an, que nous noterons phonétiquement par à. Lorsque la résonnance nasale disparaît; la voyelle à ouvert reparaît : paysan, paysanne = pays-â, pays-àn'. L'orthographe note ce son par an, am, em, en, ean, aen : an, camp, en-semble, Jean, Caen, quelquefois par aon : paon.

2^ La nasale de Tè ouvert (è). C'est la nasale que l'on entend à la fm des mots moyen, bien, mien. Quand la résonnance nasale disparaît, la voyelle è ouvert reparaît : mien, mienne = myè, myèn'. Cette voyelle nasale est notée par en : mien, pensum ; par in et im : injuste^ impur; par ain : pain; par aim : faim ; par ein : rein, et par eim : Reims.

3^ La nasale de l'ô ouvert (ô). Comparez le masculin bon, c'est-à-dire bô, au féminin bonne, c'est-à-dire bon'. Cette nasale est marquée dans l'orthographe par on, om : oncle, comte, et quelquefois par un, um : punch, umble. >^ - -^

4^ La nasale de eu (eu), que l'orthographe écrit un commun, ou eun : jeun.

Le français actuel n'a pas les nasales des voyelleii fermées ; il n'a pas non plus les nasales de Tu, de l'ù et de î'i. Ainsi, dans le triangle vocalique, toute la

seconde partie échappe à la nasalisation, de même que le son à iermé.

Les voyelles nasales du français sont longues, quand elles sont suivies d'une consonne qui se prononce sans voyelle suivante ; elles sont moyennes dans le cas contraire.

Nasales longues : enfance fan-fàs'), feinte (fèt), monde (môd), junte (jêuf). -

Nnsales moyennes : enfant (à-fà), pain (pë), bon (bô), commun (co-meù).

27. Diphtongues pures ou nasales. — I. Diphtongues pures. — On appelle diphtongue l'émission rapide de deux voyelles combinées d'intensité différente. Tantôt c'est la première qui est plus intense, tantôt la seconde. Les deux voyelles sont prononcées dans une seule émission de voix, en articulant le plus vite possible celle qui est le moins intense. Soit les deux voyelles a, o, prononcées avec la même intensité ; si vite qu'on les prononce, on aura deux voyelles séparées a, o. Si Ton prononce ao en appuyant soit sur Ta, soit sur l'o, on aura une diphtongue. L'ancien français possédait un nombre considérable de diphtongues : les unes descendantes, c'est-à-dire faisant porter l'intensité sur la première des deux voyelles (^o) ; les autres ascendantes, c'est-à-dire faisant porter l'intensité sur la seconde (ao).

Les diphtongues descendantes se changèrent toutes en voyelles pures ; ou, quand la première voyelle était i, ù ou u, en diphtongues ascendantes. Par suite, toutes les diphtongues qui restaient furent ascendantes, c'està-dire formées d'une première voyelle prononcée très vite et très faiblement et d'une seconde voyelle prononcée fortement. Puis, la prononciation devenant encore plus rapide, la première voyelle (i, ù, u se changea en consonne ; de sorte qu'aujourd'hui il n'existe plus de diphtongues. Les prétendues diphtongues des grammairiens (ia, ie, io, ieu, iou, ua, ue, ui, uo, oua, oui) se réduisent à des combinaisons de consonnes nouvelles (le i consonne, leù consonne et le u consonne) et db voyelles

74 HISTOinE DE LA LANGUE FRANÇAISE

II. Diphtongues nasales. — Ce qae nous disons des diphtongues pures doit se dire des diphtongues nasales. Ces groupes de sons n'ont que l'apparence de diphtongues nasales. Le second élément est bien une voyelle nasale, à, ê, ô; mais le premier est une consonne (issue d'une voyelle), i consonne, ù consonne, u consonne. Exemples : viande, bien, nation, suint, loin, coin.

28. Résumé. — Pour résumer, le français a onze voyelles, qui, pour la plupart, sont longues, moyennes ou brèves, quatre voyelles nasales, longues ou moyennes ; il n'a plus de diphtongues.

Or, le latin avait cinq voyelles, a, e, i, o, u, brèves et longues, trois diphtongues ae, oe, au. Le système français, si différent du système latin, en sort cependant. Par quelle série de transformations ? C'est ce que nous dira l'histoire des voyelles latines.

Page 1