CHAPITRE II
29. Des consonnes en général. — 30. Classification générale des consonnes. — 31. Différence des voyelles et des consonnes. — • 32. Consonnes françaises. Labio-labiales. — 33. Labio-denlales. — 34. Linguo-dentales. — 35. Linguo-palatales. — 36. Linguodento-palatales. — 37. De 1'^ aspirée. — 38. Tableau des consonnes.
29. Des consonnes en général. — Une consonne est un son produit par un courant d'air chassé des poumons, qui, tantôt faisant vibrer, tantôt ne faisant pas vibrer les cordes vocales, traverse la bouche, après avoir été soit complètenient arrêté, soit partiellement étranglé par l'obstacle que forment les lèvres, ou la langue, s'appliquant contre les lèvres, les dents ou le palais.
Quand il y a vibration des cordes vocales, on a des consonnes douces, b, g, d, v, z : en les appelle consonnes
sonores, parce qu'elles sont caractérisées par la sonorité des cordes vocales.
Quand il n'y a pas vibration des cordes vocales, on a des consonnes fortes, appelées sourdes p, k, t, f, ç), par opposition aux sonores.
Quand le son est complètement arrêté, comme dans p, b, t, d, k, g, on a des consonnes muettes ou explosives : elles sont dites muettes, parce cpi'on ne peut les prononcer sans le secours d'une voyelle ; explosives, parce que la brusque ouverture de la bouche, succédant à la fermeture des lèvres, détermine une sorte d'explosion de Tair.
Quand le son est partiellement étranglé et peut être continué, comme dans f, v, ç, z, ch, j, on a des consonnes dites continues, fricatives, ou spirantes ; continues, parce que le son ]:)eut se prolonger quelque temps ; fricatives, parce qu'il est dû à une friction ou un frottement de l'air ; spirantes, parce qu'il rappelle le souffle de la respiration. Nous emploierons dans les pages qui suivent, d'un côté les termes de sourdes et de sonores, de l'autre les termes d'explosives et de continues.
30. Classification générale des consonnes. — Les consonnes sont dues à l'action d'un obstacle dans la bouche ^ : autant d'obstacles différents, autant de groupes différents de consonnes.
Si la lèvre inférieure vient s'appliquer contre la lèvre supérieure, ou la frôler, on a des labiales (du latin labium, lèvre) ou plus proprement des labio-Iabiales.
Si la lèvre inférieure vient s'appliquer à l'extrémité des dents supérieures, on a des labio-dentales.
Si l'extrémité de la langue touche l'extrémité, le milieu, ou la racine des dents supérieures, on a autant (le grouj^es de dentales.
Si d'autres parties de la langue touchent les dents supérieures, on a, suivant les mouvements de la langue, diverses sortes de linguales.
1. Dans d'autres langues, l'allemand, par exemple, l'obstacle peut être placé plus bas, dans le la^'ynx
1C^ HISTOIIŒ DE LA LANGUE FHANÇAISE
Si la langue vient s'appliquer contre le palais, selon que le contact a lieu près de la racine des dents, au milieu du palais, ou au palais mou (près du voilej, on obtient autant de groupes différents de palatales (lat. palatum, palais).
Enfin les résonnances nasales, qui, en se combinant avec les voyelles pures, les changent en voyelles nasales, combinées avec les consonnes, les transforment en consonnes nasales.
31. Différence des voyelles et des consonnes. — Ces explications, si générales qu'elles soient, nous montrent le caractère propre des consonnes en regard des voyelles.
La voyelle est toujours sonore : la consonne est tantôt sonore, tantôt sourde.
La voyelle est produite par le passage libre de l'air : la consonne exige un obstacle, est un son arrêté ou étranglé.
Il suit de ce double caractère qu'il n'y a pas de distinction absolue et radicale entre les consonnes et les voyelles.
Dans les consonnes continues sonores, produites par l'étranglement de l'air, si le passage devient plus large, la consonne se rapproche de la voyelle ; et inversement, dans certaines voyelles, si le canal buccal se resserre, la voyelle peut aboutir à la consonne. En fait, certaines consonnes sonores, 1, m, n, r, se changent dans plusieurs jangues en voyelles; et certaines voyelles, i, ù, u, peuvent devenir des consonnes.
Nous le répétons, la distinction n'est pas absolue. En tout cas, voyelles et consonnes ont cela de commun que le nombre en est illimité.
Il va sans dire qu'on ne trouve pas de langue ayant la série de toutes les voyelles et de toutes les consonnes possibles. Chaque langue a fait son choix. Nous avons vu quelles sont les voyelles actuelles du français ; voyons maintenant quelles sont ses consonnes
Nous commençons par les consonnes que produisent les organes les plus extérieurs ^
32. Consonnes françaises. — Labio-labiales, — La lèvre inférieure s'applique contre la lèvre supérieure.
* Fermeture complète : sans vibration des cordes vocales, p ; avec vibration, b.
Quand le b est accompagné d'une résonnance nasale, il devient m. Le m est donc phonétiquement un b.
Fermeture incomplète : avec vibration des cordes vooâles, on a, suivant la position plus ou moins avancée des lèvres, deux consonnes habiituellement sonores, mais qui deviennent sourdes lorsqu'elles s'unissent intimement avec une consonne précédente sourde : à savoir J'u consonne et Tu consonne.
L'u consonne est ce qu'on entend d'abord dans oui. Ce serait une erreur de décomposer ce mot en la voyelle u ^oul et la voyelle i : le premier élément n'est pas une voyelle, mais une consonne, identique au w anglais, la même consonne que l'on trouve en français, déguisée par l'orthographe, dans le groupe oi^.
L'û consonne est ce qu'on entend d'abord dans puis, lui, etc. Ce serait encore une erreur d'y voir la combinaison de la voyelle û et de l'i. Lu est ici, en réalité, une consonne, qui est à la voyelle ù ce que l'u consonne (w) est à la voyelle u. Comme nous représentons phonétiquement la vo^œlle u (ou) par la lettre u, la consonne correspondante par la lettre w, et la voyelle û par la lettre û, la consonne correspondant à l'û pourra être représentée phonétiquement jiar le signe w. Ainsi le mot lui sera noté phonétiquement Iwi, comme le mot loi sera écrit Iwa.
t Le w et le w sont, comme nous l'avons dit, habituel-
1. Pour plus de précision, nous désignons les groupes des diverses consonnes par des noms composés de deux ou trois termes, le premier terme désignant Torgane qui vient s'appliquer sur l'autre, ou sur les autres.
2. Moi. toi, soi, etc., se prononcent en effet, mwa, twa, swa, etc.
lement sonores et ne deviennent sourds qu'après une consonne sourde. Ainsi, dans moi, loi, doigt, notés phonétiquement mwa, Iwa, dwa, w représente une consonne sonore. Dans poids, toi, foi, notés phonétiquement pwa, twa, fwa, le même signe représente une consonne sourde. Dans buis (bwi), w est sonore ; il est sourd dans puits (pwi) ^ .
33. Labio-dentales. — Ici la lèvre inférieure s'applique contre l'extrémité des dents supérieures.
Fermeture complète : point de consonne française, et peut-être aucune consonne n'est-elle possible. *
Fermeture incomplète : sans vibration, f ; avec vibration, V.
34. Linguo-dentales. — L'extrémité et une petite partie de la face supérieure de la langue touchent l'extrémité des dents supérieures.
Fermeture complète : sans vibration, t; avec vibration, d. Le d, accomj:)agné de résonnance nasale, devient n (on peut noter phonétiquement cette consonne par
Fermeture incomplète : sans vibration, s sourde, notée dans notre orthographe par s, ss, ç, c, ti ; avec vibration, s sonore, notée par s, z^.
Une autre linguo-denlale, continue et sonore, est produite par le contact de la langue contre les dents supérieures, l'air sortant de chaque côté entre la langue et les dents latérales : c'est l'I.
1. Dans la prononciation de w et de w, la partie postérieure de la lang^ue se rapproche du palais mou, ce qui fait que ces consonnes sont à la fois labio-labiales et vélaires (voir p. 79, note).
2. Ainsi, ce que nous écrivons m,on ami et prononçons mo-nami,
se transcrirait phonétiquement ^ô ^a ^/. Les gens fortement enrhumés du cerveau ne peuvent produire la résonnance nasale et prononcent en effet bo da bi.
3. Ici la position de la langue est légèrement modifiée. La face supérieure de l'extrémité se relève contre les dents supérieures et les alvéoles dentaires, et la pointe s'appuie contre les dents inférieures.
Enfin, une dernière linguo-dentale est Tr roulée ou alvéolaire qui est prononcée dans certaines provinces, et est encore employée sur la scène par les acteurs et les chanteurs, qui la trouvent plus harmonieuse et plus sonore. Cette consonne est produite par le roulement de la langue, dont la pointe vient s'appuyer contre les alvéoles des dents.
L'r roulée, qui est l'r des Italiens, des Anglais du Nord, des Scandinaves, a été remplacée à Paris par l'r palatale (§ 35, 2^).
35. LiNGUO-PALATALES. — Ici la langue vient toucher par sa partie postérieure, supérieure ou antérieure, diverses parties du palais, depuis le palais mou, près du voile du palais^, jusqu'à la partie du palais dur voisine des alvéoles dentaires. Les positions de la langue sont très variées et donnent naissance à toutes sortes de consonnes, dont quelques-unes sont si voisines entre elles, que l'usage les distingue difficilement.
1° Fermeture complète. La partie supérieure de la
langue touche le haut du palais :
Un peu en avant, du côté des dents :
sans vibration k devant e, i (quérir, khédive).
avec vibration g devant e, i (gai, gui).
Un peu plus en arrière, vers le palais mou :
sans vibration k devant a (camp, khan, kaolin).
avec vibration. ...... g devant a (gâteau, galetas).
Plus en arrière encore, près du palais mou, ou du voile du palais (ici, c'est la partie postérieure de la langue qui fait le contact) :
sans vibration : k devant 0, u, û, 1, r, ou à la fin d'une syllabe corps, coup, cure, clair, croire, coq).
1. De là le nom de uélaires (du latin uelum , voile) donné aux consonnes formées par l'application de la langue contre la région du palais, voisine du voile.
avec vibration : g devant o, a, ù, 1, r, ou à la fin d'une syllabe (gorge, goût, gutte, gland, grand, bague = bag).
2° Fermeture incomplète. Lorsque la langue, en louchant le palais, laisse un passage à l'air, nous avons d'abord, si le contact se fait par la pointe et une ])artie de la face supérieure de la langue, contre le palais dur, au-dessus des alvéoles :
Sans vibration des cordes vocales, la chuintante forte représentée dans l'écriture par le groupe ch (chemin, château).
Avec vibration, la chuintante douce représentée dans l'écriture par j, ou par g devant e, i (jeter, gîte).
Lorsque le contact a lieu avec la j)arlie supérieure de la langue, plus en arrière contre le palais dur, nous obtenons une autre consonne, habituellement sonore, quelquefois sourde^, qui joue et a joué un rôle considérable dans rhisloire de notre prononciation; c'est Ti consonne ou yod palatal^ consonne analogue au j allemand, à ri et à l'y consonnes de l'anglais. Cette consonne n'est pas reconnue par l'orthographe française, qui la note habituellement par la lettre i, parce qu'on y voit à tort une voyelle. Ex. : piano, bien. Dieu, pied, fier. Au commencement des mots, ou après une voyelle dans l'intérieur des mots, elle est notée par y : yacht, yole, yeux; payer (c'est-à-dire pè-yé), moyen (c'est-à-dire moi-yen = mwà-yë). Souvent même on a oublié de la Qoter, comme dans : ouvrier, février, hier, lier (= ouvrivé, févri-yé, hi-yer', li-yé). Nous la noterons par y.
Une autre linguo-palatale, formée par le contact de la partie postérieure de la langue avec l'arrière du palais dur, puis le palais mou, est l'r parisiefine qui a remplacé l'r alvéolaire.
o<x LiNGuo-DENTO-PALATALES. — Ici la kugue touche à la fois les dents et le palais.
î. Après une autre consonne sourde, comme dans pierre, tiers ^ elle se rapproche alors du ch allemand dans mich, dich.
THÉORIE DES CONSONNES FrANÇAISES 81
La fermeture est incomplète et les cordes vibrent : ou a deux consonnes différentes, l'I mouillée et Tn mouillée.
1° L'I mouillée, que nous noterons par 1, est produite par la combinaison de l'I et du yod palatal. Pour j>iTnoncer l'I, la langue touche les alvéoles dentaires ; pour prononcer le yod palatal, elle se courbe de façon à toucher incomplètement, par le sommet de la courbure, le haut du palais dur. Si l'on combine ces deux sons, de façon que la langue touche en même temps lés dents et le haut du palais, on aura FI.
Ce son est représenté dans l'orthographe par Ih en portugais et en provençal, par 11 en espagnol, ])ar gl ou gli en italien. En français, il est représenté de quatre manières différentes : par 111 devant une voyelle fbataill-on); par il à la fin d'un mot ftrava-il) ; par 11 après un i, devant une voyelle (fi-ll-e) \ et par 1 seule après un i, à la fin des mots (péril).
L'I est en voie de disparition. Ce son complexe devient trop difficile à prononcer, parce qu'il exige de la langue des positions simultanées quelque peu contraires. Les éléments composants tendent à se disjoindre : au lieu de prononcer une 1 et un yod combinés, les uns prononcent d'abord une 1, puis un yod et disent, par exemple, batal-yon ; les autres, et c'est le |)lus grand nombre, suj:)priment l'I et ne prononcent plus que le yod (batayon). Cette dernière prononciation est d'un usage général à*Paris et dans le Nord de la France, et elle fera bientôt loi. La véritable l se prononce encore au sud de la Loire et dans la Suisse romande.
2° L'n mouillée, ou n, est la combinaison de l'n et du yod palatal. Elle est représentée dans l'écriture par le groupe gn en français et en italien, par le groupe nh en provençal et en portugais, par n en espagnol. Cette
1. Quelquefois même après une autre voyelie : Sulfi/ était jadis prononcé Suiy. Aujourd'hui, Tortliographe réagissant, on prononce généralement Sui-ly, par oubli de la tradition.
82 Hi^TOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
consonne ^ii'a pas subi les vicissitudes de i'i et est toujours vivante \
37. De l'h aspirée. — Nous n'avons point parlé de ïh aspirée. Ce n'est pas en réalité une consonne. C'est un souffle produit par le frottement plus ou moins fore de l'air, sortant librement de la gorge, quand les cordes vocales sont éloignées et, laissant la glotte ouverte, ne vibrent pas.
Cette h aspirée ne subsiste plus guère que dans la prononciation normande ou dans la prononciation soutenue et oratoire. A Paris, dans la prononciation familière, elle n'est qu'un signe de non-liaison et de nonélision : les haricots, prononcez lé-ariko^.
38. Tablevu des consonnes. — Tel est le système des consonnes françaises, dans l'état actuel de la langue. Nous pouvons le résumer dans le tableau ci-joint, p. 83.
De ce système, l'alphabet français donne une idée bien incomplète. En effet, dans l'ordre des labiales, les consonnes w, w ne sont pas représentées par des signes spéciaux; — dans l'ordre des dentales, s sourde est notée par 8, ss, ç, c, ti ; s sonore par s, z ; — dans l'ordre des palatales, le yod n'a le plus souvent pas de représentation, ou est noté irrégulièrement par y ou i; j est noté j, ou g devant e, i ; la palatale muette sourde a pour signes de notation c, k, q, qu, ck, cq, cqu, k, ch; la palatale muette sonore a pour signes de notation g, gu, gh. L 1 mouillée a quatre représenlatior^s différentes, 111, il, 11, i ; l'n mouillée est bizarrement notée par gn. ■ Inversement, telles lettres ont des valeurs doubles. Comme nous l'avons vu, c dans camp ne représente
1. Cependant beaucoup de personnes, disjoignant les éléments constitutifs, prononcent d'abord n, puis y, et, par exemple, ne font ptis de différence entre ré-gn-er et Ré-nier.
2. La prononciation de la conversation familière, rapide et négligée, avec ses suppressions d'e muet et les groupes nouveaux de consonnes qui en résultent, offrirait à l'examen d'autres variétés de sons ; mais l'étude de ces sons, trop subtile et minutieuse, dépasserait la portée de ce cours élémentaire
l^oint tout à fait le même son que dans corps, cure, clair, croire ; de même g dans gai, gui n'est point le même son
Labio-labiales
Labio-dentales . .
Linguo-dentales.
Ling-uo-palatales .
Linguo-dento-palatal
Laryngo-laryngales ,