IV. Modifications euphoniques des consonnes
83. Modifications euphoniques des consonnes. — En dehors des lois générales que nous venons d'étudier, il reste à signaler un certain nombre de changements particuliers, qui ne sont pas propres à la première période de la langue, mais qui continuent à se produire dan<^ les périodes ultérieures et jusqu'à nos jours. Ils atteignent spécialement les liquides 1, r, m, n, et sont amenés le plus souvent par une action d'assimilation ou par un besoin contraire de dissimilation.
Quand un même* mot présente originairement deux consonnes de même espèce, proches l'une de l'autre, il peut y avoir dissimilation, soit en latin populaire, soit en français :
peregnnum
*acer-arborem
*lusciniolum
*lifcellum (cl. libella)
*orphaninum
mappa
*pererin^ pèlerin *esrarbre^ érable lossignol, rossignol livel, liteau niveau
orfcni/i orphelin
nappe
C'est ainsi qu'aujourd'hui la langue populaire dit colidor j)our corridor ei j)oriclnnelle pour polichi/telle. Ailleurs, une consonne tombe :
quinque, cmque
cinq
querquedula, cercedula
cercele, sarcelle
vervactum, veractum
guerait^ guéret
vivenda
viande
flammula
fia ni b le
flambe
tempora
tcnipre^ temple
tempe
Ou une analogie inconscienle modèle un son sur un son voisin, un mot sur un mot voisin. Depuis le xvi* siècle :
chamberlenc est devenu chambellan
cercher chercher (fin du xvi® siècle
essangef (exsaniare) échanger (blanchisserie)
Ailleurs encore, il y a métathèse, particulièrement pour i'r et Tl. A des époques difFérentes, on voit :
torculum, torclum devenir treuil
formage
berbis
tourbler
temprer
beuvrage
buleter
f'/'o/i.vfge
brebis
troubler
tremper
breuvage
beluter.
Ainsi grenouille^ Grenelle deviennent aujourd'hui, dans le langage populaire, guernouiUe^ Guernelle.
Section III. — Résumé historique. État de la prononciation au X^ siècle,
84. RÉSUMÉ HISTORIQUE. — I. Voyelles. — Les pénullièmes brèves atones sont torobées les premières, dès l'Empire, de manière à ne laisser dans le gallo-roman du nord que des paroxytons (§ A6). Quelques siècles plus tard, les atones finales tombèrent également ou se réduisirent à un son nouveau, l'e féminin, de manière que tous les mots furent accentués sur la dernière syllabe, ou bien terminés par un e féminin, précédé immédiatement de l'accent (§ 47). Les contre-finales tombèrent en même temps, de façon à amener la formation de nouveaux groupes de consonnes (§ 48).
Les atones contre-toniques et initiales se maintinrent, ou s'affaiblirent soit en e féminin, soit en 6 fermé (§ 57).
Quant aux voyelles accentuées libres (§ 51), de i)onne heure é et ô devinrent ié etuô ; plus tard é eto devinrent à leur tour éi et ou ; a devint e. Suivis de consonnes nasales, a et o se sont développés d'une façon un peu différente (§ 55). > - . - > ^ .c,.^r.
Les voyelles entravées se maintinrent sans changement (§ 50). Les hiatus disparurent (§ 60).
Les palatales (§ 54, 58) agissent sur les voyelles libres et entravées, en y ajoutant un élément nouveau, l'yod, qui forme avec elles des diphtongues ou des triphtongues. Les triphtongues se réduisirent, par la chute de la voyelle médiale, soit à des diphtongues (uôi=ui), soit à des voyelles (iéi = i).
II. Consonnes. — Les consonnes initiales des mots se maintiennent (§ 62), les consonnes médiales s'affaiblissent (§ 63), les groupes de consonnes latins ou romans disparaissent, la dernière étant traitée comme initiale, la première tombant, si elle n'est 1, r, m, n, s (§ 68). Les nasales et les liquides commencent à agir sur les voyelles (§ 55, 56); les palatales se changent en un yod, ou en une sifflante, ou en une chuintante (§ 72-81).
III. De ces changements, qui bouleversent la phonétique latine, résulte une série de sons nouveaux, voyelles et consonnes, dont il est utile de dresser le tableau et de rechercher les origines.
Le latin populaire .ivait sept voyelles, à, é, é, i, ô, 6 et Q, et une diphtongue, au; le français du x^ siècle a /îew/' voyelles, à, é, é, e, i, ô, 6, ù et e féminin; dix diphtongues ai, éi, ôi, 61, ûi; eu, ou, cu; ié, u6, et deux triphtongues iéu, uôu.
Le latin populaire avait quinze consonnes simples^ dont six explosives, b, p, d, t, g, c; cinq continues f, v (=w), s sourde, i consonne, h aspirée; quatre liquides, 1, r, m, n. Il avait une consonne double, le z ^ ; de plus^ le ph, qui valait soit p, soit f. Le français du x® siècle a vingt-deux consonnes : b, p, d, t, g (dur), G (dur), v, f, w, s sourde, s sonore, tch, ts (ou z), dj, y (i consonne),. h, 1, r, m, n, 1, n.
Voyons maintenant les origines de chacun de ces sons.
85. Voyelles. — Les voyelles étaient accentuées ou atones; il en était de même de plusieurs diphtongues.
A. L'a est ouvert : à.
Accentué, il vient de a tonique entravé (§ 50) ^. II^oa^/^ provient également de a libre ou entravé devant 1 dans certains mots (§ 56i.
Atone, il vient de a protonique, libre ou entravé,' et quelquefois de è ou é entravés devant r, 1, n (§ 57)f ' quelquefois aussi de au atone j§ 57).
È. Accentué ou atone, il vient de é (ë, ae), originairement entravé (§ 50 et 57) ou devenu entravé (§ 49).
É. Accentué ou atone, il vient de é (ê, ï), entravé '§ 50 et 57); de é ou é dans les mots savants, tels que fCneùros, pénitence^ ou étrangers, tels que Gerart.
1. Vx n'csl qu'un signe orthographique pour noter la succession des consonnes c et S.
2. Par suite de modifications trop longues pour être exposées ici en détail, la de habes et habet, l'a qui entre dans la composition du futur et au conditionnel formé de l'infinitif et du verbe f§ *218) et la de la 3* personne sg. du parfait de la 1" conjugaison (§ 231, 3*) ont été traités comme s'ils avaient été entravés.
E. Un troisième e, qui paraît être, ouvert, sort de l'a accentué libre, ou de l'é (ë, se) de Déu, érat, Hebréu, etc. (§ 51, 4^). Il sort aussi de Ta atone, dans les^ mes^ tes, ses (illas, meas, tuas, suas), de l'o atone dans les, mes^ tes, ses (illos, meos, tuos, suos).
I. Accentué, i vient de ï libre ou entravé f§ 51, 1° et ^ 50j ; de è fondu avec une palatale (§ 54, II) ; de a précédé ^^ Xe./' et suivi d'une palatale (§ 54, I, c) ; de é (ë, ï) précédé d'une palatale (§ 54, IV) ; de ï modifié par un ï long atone postérieur (p. 98, n. 2).
Atone, il vient de ï atone (§ 57).
0. Accentué, il vient de 6 entravé (§ 50), de 6 et 6 libres devant une nasale (§ 51, 3° et 55).
Atone, il vient de 6, au, 6 libres, de 6 entravé (§ 57).
0. Accentué, il vient de ô (ô) entravé (§ 50); de au /A latin ou de au roman provenant de la chute d'une •^- consonne ou du changement de (^ en w après a (§ 52); quelquefois de 6 entravé (p. 99, n. 1).
Atone, il vient de 6 entravé (§ 57).
U. Accentué ou atone, il vient de ù latin, libre ou entravé (§ 50, 51, 1^ et 57). -
£ féminin. Prononcée après la tonique, cette voyelle nouvelle vient de a final, ou de toute autre voyelle conservée par suite d'un groupe de consonnes difficiles à prononcer (§ 47).
Protonique (§ 57), elle vient de a, é, é, même o, ()articulièrement dans des monosyllabes atones : me, te, se, je, que, etc.
86. Diphtongues et triphtongues. — Ai vient de a, tonique ou atone, suivi (médiatement ou immédiatement) d'une palatale (§ 54, I, h, et 58) ; de a tonique libre suivi d'une nasale (§ 55). Il se prononce à peu près comme dans l'interjection haïe!
,A^-A Éi, accentué, vient de é (ë, ï) libre et accentué (§ 51,
'AU: 30J . (Je é, libre ou entravé, suivi de la palatale (§ 54, IV).
Atone, il vient de é et de é suivis de la palatale (§ 58),
Oi vient de au tonique ou atone suivi d'une palatale /^<;*'
(§54, lïl et 58). - - -y:,,>. .
Oi, accentué ou atone, vient de 6 (ô, ù) quelquefois de - ^^û, suivis de la palatale (§ 54, VI et 58).
Ui, accentué, vient de ù ou de 6 (ô), quelquefois de 6 (= ô, ù), suivis de la palatale (§ 54, VI et II).
Eu se trouve dans les mots Dèa^ ebrèu, etc. (p. 95, 21. a, et § 51, 4°); cf. iéu. Plus tard, une nouvelle diphtongue eu sortira de ou (§ 94).
Ou provient de 6 (ô, ù) libre, qu'il soit ou non suivi immédiatement de u (§51, 3°, et p. 95, n. Z'). ;
Ou provient de ô libre suivi de u, spécialement dans le groupe -6cu (p. 99, n. 2) ; ou bien encore de au suivi de u (p. 95, n. b) ou de au produit par la chute d'une
consonne (§ 52). ^cioo.>„ jc-rru
lé, prononcé en appuyant sur l'i, vient de é (ë, ae) libre, accentué (§ 51, 2°), ou de a libre accentué, précédé de la palatale (§ 54, I, a, et 51, 4°), et se trouve dans le suffixe -arium des polysyllabes (§ 54, I, ^).
U6 (avec l'accent sur l'u) vient de ô (ô) libre accentué
(§ 51, 2^). ^Vtn'^Ovi '->-.utr:
Iéu vient de é (ë, 8b), suivi immédiatement de u (j). 95, n.); cf. eu. Cette di[)htongue j)eut sortir plus tard de
uôu (p. 99, n. 2).
Uôu sort de 6 dans le groupe ôcu (p. 99, n. 2) ; cf. ou.
^^ 87. Consonnes. — B vient de b, initial de mots ou de syllabes f§ 62 et i^S, 1^), ou de b double médial (§ 66). U est intercalé entre m el 1, m et r (§ 68, 3°). '^^^^'^^^'*-^ ^^^^>
P vient de p, initial de mots ou de syllabes (§ 62 et 68, 1^), de p double médial (§ 66). j^.: ..
D vient de d, initial de mots ou de syllabes (§ 62 et 68, 1°), de d simple ou double, médial (§ 63 et 66), de t simple médial (§ 63). Il est intercalé entre 1, n, ou s et r (§68, s»), :■...'
y, T vient de t, initial de mots ou de syllabes (§ 62 et
68, 1°) ; de t double médial (§ 66) ; de t ou d, final ou de-
.. venu final (§ 64 et 69). ïl s'intercale entre s et r (§ 68, 3°).
G. Le g dur, qui se trouve seulement devant o, ù, 1, r, provient de g initial de mots ou de syllabes, prononcé' devant ces sons (§ 80, 1° et 4^), de c initial devant 1 '^'^ ou r dans certains mots (§ 71, note) de c médial simple (ou q) devant o, ù (§ 74, 1°), du groupe médial cl dans un certain nombre de mots (§ 76, 3^). Le gw écrit ^'u -\- voyelle est d'origine germanique (§ 62, ^) • ' '^ ^ '^x^o
C. Le c (iur, qui n'existe en français que devant o, û, 1, r, vient de c initial de mots ou de syllabes, prononcé devant les mêmes sons (§ 71), ou de g médial, faisant partie d'un groupe devenu final (§ 69). C'est l'élément toujours persistant du groupe initial qu prononcé devant n'importe quelle voyelle (§ 79).
V vient de v initial de mots ou de syllabes (§ 62 et 68, 1°), de p, b, V simples, médiaux (§ 63) d'u en hiatus
' S 60 1 ° 1 . ---^^-i^i^lr^ U'fi-, ; '
W et w notés par u, n'existent généralement qu'après g et après q (§62, /;, et 79).
F vient de f initial de mots ou de syllabes (§ 62 et 6S, P), quelquefois de v initial (§ 62, a), ou d'un v lat. p, b] de médial devenu final (§ 64, 2). •'■^/,^^^^
S sonore, notée par s, rarement par z, vient de s , simple médiale (§ 63), de ti, gi en Ijiatus (§ 77 et 80), de ' C devant e ou i !§ 74, 3°).. ; ../ ;'''.' ' '"^^ ' ^'^^
S sourde est écrite s avant ou après une consonne, au commencement ou à la fin des mots ; entre deux voyelles, elle est notée par ss. Elle vient de s initiale ou finale de^ mots ou de syllabes i§ 62) ; de s double (§ 66) ou en groupe (§ 68) ; de x (§ 76,'^^) ; de sti + voyelle (§ 77):' Elle ré[)ond comme finale (§ 64, 2*^) à Ts douce médiale.
I consonne (yod). Cette consonne est notée par i, elle se trouve dans les diphtongues ai, éi, 6i, 6i, ûi. Elle est le produit de la diphtongaison naturelle de é en éi, de a en ai devant les nasales. Ou bien elle se déyeloppe de la palatale qui suit la voyelle (§ 54, 58, 75).
H. Sur cette consonne, qui n'existe guère qu'au cDmmencement des roots, voir § 82.
\Ar<^'
DU V^ AU X® STÈCLE ' 143
'^'Tch, noté par ch, vient de c initial de mois ou de svllabes, devant a ( § 73 et 76, 1"), d'i en hiatusaprès p (§()0, 1°). .
Ts, noté par c ou z, vient de c, initial de mots ou de syllabes, devant e, i (§ 72 et 76, 1*^), de ty après une consonne (§ 77), de cy (§ 78), de t, d combinés avec s, par suite de la chute d'une voyelle (§ 47). Après n, quand •^-^-'^' elle est la seconde consonne d'un groupe médial ou final, après l mouillée et n mouillée, i's de flexion se chnnge en z, et le mouillement disparaît (§ 167, 1° et 4°).
Dj , noté en générai par j devant a, o, u, et par g devant e, i, vient d'i consonne, initial de mots {§ 81) ; de g initial de mots ou de syllabes devant a, e, i f§ 80) ; d'i en iiiatus, après diverses consonnes (§ 60, 1°) et dans -aticum, -adium, -âge; d'un c latin altéré (§ 68).-'"^^-*^^^"'^''
L vient de 1 initiale de mots ou de syllabes (§ 62 et 68, î^?'*'^^- 1**), de 1 nnale de syllabes f§ 68, 2*^), de 1 simple médiale (palatium, palais) ou de 1 double (§ 66), enfin de t, d^^^^^^^' assimilés (§ 68, 1^).
R vient de r initiale ou finale de mots fper, par) ou de syllabes (§ 62, 68), ou de r simple médiale (muralia, /nuraille).
L mouillée vient de 1, précédée ou suivie d'une palatale, avec laquelle elle se fond (§ 60, 2^ et 75, 3°).
M vient de m initiale de mots ou de syllabes (§ 62 et 68); de m médiale, simple ou double (§ 66), demeurée intérieure ou devenue finale, nomem, nom, siimma, some, somme; de m ou n contiguës à une consonne labiale; enfin du groupe mn f§ 68, 1° et 3°). ^
N vient de n, initiale ou finale de mots (non, iioji) ou de syllabes (§ 62 et 68, 1^); quelquefois de m initiale (62,^ hj de n simple médiale (regina, reine), ou de n double f§ 66) d'une m finale dans des monosyllabes tels que rem, rien; meum, mon, tuum, ton, suum, son, où la voyelle a été plus tard nasalisée par la consonne (§ 64, 1®) ou d'une m devenue contiguë à une dentale (sem(ijt^ rium, sentier) (§ 68, 1°).
N mouillée, notée par gn ou ign, et à la fin des mots par ng ou ing, vient de n fondue avec une palatale voisine (§60, 2°).