‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 14 sur 50 · II. Article partitif · texte numérisé non relu

II. Article partitif

388. De l'article partitif. — Cet emploi particulier de l'article précédé de la préposition de n'est guère devenu régulier dans la langue qu'à partir du xv® siècle. L'ancien français disait manger pain, manger fruits, aussi bien s'il s'agissait de pain et de fruits en général, que s'il s'agissait dune j^artie déterminée de pain ou de fruits.

Toutefois, on rencontre déjà en vieux français une construction qui contient en germe notre article partitif. A côté de edere panem. le bas-latin avait créé la tournure edere de pane, où de a une valeur nettement partitive : manger de pain. Cette tournure elliptique devait donner naissance à l'article partitif. Nous disons encore aujourd'iiui manger un peu, beaucoup, assez, trop ÛQ pain, et, dans les phrases négatives, // ne prend pas de vin, il ne mange point de pain. Puis, comme le régime dans les constructions de ce genre est le plus souvent déterminé, l'article a paru : manger du pain, c'est-àdire une partie du pain.

Cette construction une fois créée, l'article, accompagné de la préposition, du, de la, des, s'appliqua même aux substantifs indéterminés : manger du pain, hoire de V eau, acheter des livres.

Enfin son emploi s'étendit graduellement de manière à atteindre un grand nombre de constructions qui paraissent nepasyavoir droit, li atteignit, en effet, non seulement les compléments directs, mais encore les compléments indirects, prépositionnels et les sujets : travailler pour de l argent, réussir par des efforts, se promener avec des amis, du courage est nécessaire. Des gens sont venus. Si le substantif ne comporte pas d'article, comme le nom indéfini aucun, alors on a seulement la préposition de : D'aucuns prétendent.

Il n'y a qu'un cas où la langue a été obligée de renoncer non seulement à la combinaison de l'article avec la préposition partitive de, mais encore à la préposition elle-même : c'est lorsque le régime est amené luimême par la préposition de. On dit manger du pain, se nourrir avec du pain, mais se nourrir de pain. De du pain et 3iit inacceptable

L'article partitif se présente devant des noms d'objets qui se comptent : acheter des livres, et devant des noms d'objets qui ne peuvent pas se compter ou qui sont censés, d'après le sens de la phrase, ne pas se compter : boire de Veau, manger des fruits. Dans le second cas, des correspond à un singulier du : manger du fruit \ dans le premier, il correspond à un singulier un : acheter un livre, résultat curieux qui montre au singulier un nom indéterminé, au pluriel un nom déterminé ; en d'autres termes, des article déterminé est devenu le pluriel de l'article indéfini un.

389. Article partitif avec un substantif déterminé. — Il faut distinguer le cas oîi le substantif est au pluriel et celui où il est au singulier.

1° Pluriel. — Au xvii® siècle encore, la langue emploie l'article partitif aussi bien si l'adjectif est placé avant le substantif que s'il lui est postposé : l^QS grosses larmes lui tomboient des yeux (Sév., IX, 532). Vous aurez passé sur des petits ponts (II, 205). Mais déjà Vaugelas et les autres grammairiens condamnaient l'emploi de des dans le cas où l'adjectif précède. L'article a fait place à la simple préposition de, sauf quand l'adjectif et le substantif forment un véritable nom composé : de petits enfants, de grandes filles, mais des jeunes gens, des jeunes filles, des petits maîtres, des beaux esprits^ etc.

L'article, au contraire, a subsisté quand l'adjectiî suit : des maisons neuves, des enfants obéissants.

On comprend fort bien que l'article se soit maintenu dans ce dernier cas , car l'adjectif postposé au substantif forme apposition ; c'est un prédicat, qui, en fait, est séparé du substantif par certains termes sous-entendus

d'une véritable proposition : des maisons neuves revient à dire : des maisons qui sont neuves. Il ne peut donc pas y avoir de différence, au point de vue de l'article, entre acheter des livres et acheter des livres rares.

Pourquoi, au contraire, l'article était-il tombé quand l'adjectif précède? Pourquoi disait-on acheter des livres et acheter de précieux livres"^ Ce n'est pas seulement, comme l'avait indiqué au xvii^ siècle le P. Bouhours, pour éviter l'équivoque présentée par des expressions comme : un livre plein des bons mots de Lucien. C'était aussi parce que la langue, par un esprit plus développé d'analyse, a considéré l'adjectif comme un déterminatif suffisant. Dans acheter de précieux livres., l'adjectif /?r<?deux déterminant livres rendait inutile la seconde détermination qu'apportait l'article en moyen français et au XVII® siècle.

2° Singulier. — Quand le substantif déterminé est au singulier, la même distinction a été adoptée par les grammairiens du xvii* siècle; mais elle n'était vraiment rigoureuse que si le substantif était pris dans un sens général :

n a du pain excellent. — Il a ^.'excellent pain. Il boit de Veau claire. — // boit de bonne eau.

Si le substantif était pris dans un sens particulier, l'article était employé alors même que l'adjectif précède : Je veux boire de Vexcellcnt vin qui est dans votre cave.

Ces distinctions un peu subtiles, quoique concourant à la clarté du style, et que, d'ailleurs, la langue poj)Ulaire n'avait jamais adoptées, ne sont plus de rigueur dans la langue littéraire depuis 1900 : on peut dire, comme au début du xvii* siècle: il a des grandes filles, je veux boire du bon vin.

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