I. Article défini et indéfini
380. Article avec les noms de personnes. — L'individualité étant le caractère même des noms de personnes, ils peuvent se passer de l'article en ancien français comme en français moderne, sauf dans quelques cas :
1® A partir du xvi*^ siècle, les noms de famille italiens désignant une personne prennent l'article : VAlig/iieri^ le Corrège, le Tasse. Mais c'est une faute d'écrire : le
Dante, le Guide, le Titien; ce ne sont point, en effet, des noms de famille, mais des petits noms.
2° Au xvi^ siècle aussi, l'article s'emplo3^ait souvent devant des noms désignant des personnages connus : le Camille, le Tantale, la Niobé, V Hélène; il avait ainsi la valeur emphatique qu'a l'adjectif démonstrati fille en latin dans Alexander ille (le fameux Alexandre). Il semble avoir le même sens dans cette phrase : J'en demande pardon au Bourdaloue et au Mascaron (Sév., 11, iOO). De même, jusqu'au xix^ siècle, on mettait l'article devant les noms d'actrices et de cantatrices célèbres : la Champmeslé^ la Malibran, la Patti,
Par contre, déjà au xvii« siècle, l'article précédant un nom de personne marquait un ton familier ou une nuance de dédain, sinon de mépris. Celte tendance s'est accentuée dans la langue actuelle. Dans le parler populaire et dans celui des campagnes, ce procédé n'implique qu'une idée de familiarité.
Jusqu'au xvii^ siècle, on a dit : le Lazare, la Magdelaine. Pour Lazare, ce mot a pu, dès l'origine, subir le traitement dun nom commun à cause de l'adjectif /«-er, plus tard ladre ; dans la Magdelaine, la a une valeur démonstrative comme dans la Niobé, etc.
3° Quand le nom d'homme est pris en qualité de nom commun, il reçoit naturellement l'article : le Mécène et r appui des Muses, la Vénus de Praxitèle; VAgrippine et la Cléopdtre de V histoire sont différentes de celles du théâtre.
4° Un grand nombre de noms de personnes, qui ont été à l'origine des appellatifs, ont conservé l'article : Claude le Lorrain, à côté de Claude Lorrain. C'est ainsi que beaucoup de noms de personnes, désignant en général un pays, ont une double forme : Allemand, Lallemand; Breton, Lebreton; François, Lefrançois, etc. Ils conservent l'article alors même que celui-ci est précédé d'un autre article : un Lefrançais, les Lefrançais. C'est à tort que La Bruyère a écrit : Ces gens citez qui un Nautre i= le Nostré] va tracer et prendre des alignements (11, 258).
381 Article avec les noms de peuples. — En vieux français les noms de peuples au pluriel^ se passaient généralement de l'article, surtout au cas sujet : Dient Françeis {Roi. v. 192). Sarrazin ne sont mie douté (craints) (v. 1186). Il faut y joindre les mots Chrétiens^ /*aie725, qui étaient traités comme des noms propres. Cette règle s'appliquait alors même que ces noms étaient accompagnés d'adjectifs. Cet usage disparaît à partir du xii« siècle, et on ne le constate guère au xvi^ siècle que chez les poètes.
382. Article avec les noms géographiques. — Jusqu'au XIII® siècle , les noms de pays et de villes étaient employés sans article. Il en était de même des noms de montagnes, de vallées, de fleuves; on disait Loire^ Seine^ etc. ; seuls les noms de fleuves prenaient l'article quand ils étaient féminins. A partir du xiii^ siècle, des hésitations se sont produites, sauf pour les noms de villes qui ont continué à se passer d'article à moins d'avoir été formés de noms communs, comme le Havre, Lamotlie, etc. Depuis le xvii® siècle, les noms de fleuves ont reçu décidément l'article, bien que Corneille écrive encore le Passage de Loire (X, 106), Racine, les bords d'Asopus (VI, 215) et Boileau, de Styx et d'Achéron [Artpoét. III, V. 285)-, et que nous continuions à dire Bar-sur-Aube, Nogent-sur-Seiney etc. Il en a été de même des noms de montagnes.
Quant aux noms de pays, ils sont restés sujets à de nombreuses contradictions : histoire de France à côté àe histoire littéraire delà France; l'empereur d' Autriche à côté de V empereur du Japon ;
Il vient d'Italie mais il part pour V Italie Il va en Chine — il arrive à la Chine
Il est en France — il est au Mexique
1. Quand on se servait, en effet, d'un nom de peuple pour désigner un seul individu, l'article était de rigueur : Ço dise li Sarrazins {Roi. v. 147) ; enveier al Sarrazin (v. 253).
2. Si l'on dit eau de Seine, c'est moins un archaïsme qu'une locution formée par analogie avec eau de source, eau de jjuiis ; c'est une sorte de mot composé.
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On peut toutefois remarquer que l'absence de l'article avec les prépositions en et de est un trait archaïque et ne se constate guère qu'avec les noms de pays entrés depuis longtemps dans la langue.
383. Article avec les noms communs concrets. — Dès l'origine de la langue, les noms concrets ont été pourvus de l'article.
Cette règle a pourtant souffert et souffre encore diverses exceptions :
1° Certains substantifs dont l'idée a un caractère d'unité ont été traités et sont encore traités dans la langue comme des noms propres.
Ainsi le mot Dieu n'admet encore aujourd'hui Taiticle que s'il est accompagné d'un déterminatif : le Dieu de nos pères^ les faux dieux. Au xvii* siècle, Pascal et Bossuet, se conformant à un vieil usage, emploient, l'un Messie^ l'autre Christ^ sans article. Les locutions Diable m' emporte si. Diable soit de vous nous reportent à une époque antérieure au xvi^ siècle, à partir duquel seulement on a décidément employé ce mot avec l'article. Malherbe dit encore frappé de foudre (1, 22). L'ancienne langue construisait de même très souvent jour, nuit, soleil, ciel, terre et roi, ce dernier quand il s'agissait du souverain du pays; c'est de là que vient la locution longtemps employée, lieutenant de roi.
A ces mots, il faut ajouter les termes religieux messe, vêpres, compiles. Malherbe écrit : Je fus hier ouïr messe aux Jacopins (III, 546) ; nous pouvons encore dire : attendez que vêpres sonnent, aller à vêpres, sortir de vêpres; chanter compiles.
Signalons enfin l'incertitude sur l'emploi de l'article devant les lettres de l'alphabet jouant le rôle de substantifs : A ou VA se prononce la bouche ouverte.
Des expressions comme remuer ciel et terre, il ne voit ni terre ni mer, ne sont j)as à ranger dans le même cas. L'absence de l'article provient ici de l'habitude qu'avait l'ancienne langue de le sujjjn'imer devant chacun des substantifs unis par une conjonction, alors qu'elle les
en faisait précéder quand ils étaient isolés. C'est ainsi que lune^ employé régulièrement en vieux français avec l'article, n'en a point dans soleil et lune^ soleil ni lune.
2° Les substantifs désignant des phénomènes périodiques, comme les saisons, les mois, les jours, les parties de la journée et certaines fêtes, pouvaient être employés sans article, La langue actuelle l'a donné aux noms de saisons, mais elle persiste à dire, sans article : Avril a été chaud^ il viendra lundis midi sonne, demain matin, lundi prochain, Noël approche, Pâques est tard cette année. etc.
3*^ Quand le substantif concret désigne, non un individu ou un objet de l'espèce, mais Fespèce, l'ancien et le moyen français omettaient volontiers l'article. Les exemples abondent encore chez les écrivains du xvi*" siècle : Tabourins a nopces sont ordinairement battuz ; tabourineurs bien festoyez (Rabel., ,11, 324), L'usa o-e d'employer ainsi sans article le nom concret pris dans un sens général et indéterminé n'a pas entièrement disparu de la langue. Il faut remarquer toutefois qu'elle répugne à se passer de l'article si ce n'est dans les propositions négatives et interrogatives (§ 386). Dans souvent femme varie, nous avons affaire à une locution proverbiale très ancienne et conservée telle quelle. Au contraire, quand le substantif est complément soit d'un verbe, soit d'une préposition, l'absence de l'article était très fréquente dans l'ancienne langue, et la langue moderne en a conservé d'assez nombreuses traces : lâcher pied, fermer boutique, rendre gorge, perdre de vue, sortir de table, aller en bateau, aller par mer, aller à cheval, etc. Dans beaucoup de cas, l'introduction de l'article changerait le sens de l'expression et lui enlèverait son caractère de généralité et d'indétermination.
4° L'article se supprime devant certains noms concrets sujets dans les formules narratives :
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes.
(La Font. I, 173)
384. Article avec les noms communs abstraits. — Pour la même raison que les noms communs pris dans un sens général ou indéterminé, les noms abstraits 3nt été plus lentement pénétrés par l'article. Les proverbes, qui remontent pour la plupart à une période ancienne de la langue, nous fournissent de nombreux exemples de l'absence de 1 article : Pauvreté nest pas vice. Noblesse oblige. Contentement passe richesse, Plus fait douceur que violence, etc. Il est vrai que souvent l'absence de l'article peut être due à une personnification des qualités ou des vices; c'a été, on le sait, un procédé fréquent à une certaine époque de notre littérature. Mais, en dehors des proverbes, les mots nature^ foi, amour, fortune et beaucoup d'autres désignant soit des manières d'être, soit des sentiments, ont été longtemps employés sans article. Depuis le xvii® siècle, Tanalogie avec les noms concrets l'a décidément emporté, sauf dans des cas assez nombreux où soit après un verbe, soit après une proposition, le nom fait en quelque sorte corps avec le verbe et n'a pu encore recevoir l'article : avoir courage, perdre patience, prendre peur, avoir faim, avoir soif, courir risque, entendre raillerie, trouver moyen, tenir te'te, mettre fin. etc.; — <^o^'' /?«'' intérêt, par peur, manquer de courtoisie, tirer de peine, mettre en peine, être en danger, en peur; donner en récompense, entrer en possession, etc.
Ces expressions, qui présentent une unité à l'esprit et sont comme des noms composés, étaient très nombreuses dans l'ancienne langue; elle disait couramment -. avoir temps, loisir, permission; faire guerre, oraison, récit; donner réponse , victoire ; rendre mal, bien ; dire raison, dire vérité, etc. Elles sont encore d'un usage constant au xvii^ siècle :
// lous assure fie, et gloire et liberté. (Corn. V, 584'
... dut-il m'en coûter trône et vie, (Id. VII. 243)
Par contre, nous supprimons quelquefois l'article dans des cas oii on l'employait au xvii® siècle : Rendonslui du service (Corn. I, 400).
385. Article avec les noms attributs. — !•*. Après les verbes être^ devenir, paraître, etc., le nom attribut n'a pas, en général, d'article. De même que l'on dit : il fut, il devint bon, on dit : il fut, il devint roi ; il est père de quatre enfants, il paraît vainqueur. On peut néanmoins dire : cet homme est un ouvrier, aussi bien que : cet homme est ouvrier.
2°. Pour l'apposition, il y a deux cas à considérer :
A. L'apposition précède : le roi Charles. L'usage paraît avoir d'abord hésité. On trouve dans la Chanson de Roland : li reis Marsilies, la reine Bramimunde à côté de : reis Marsilies, reine Bramimunde, etc. A partir du xii* siècle, l'habitude fut prise d'employer l'article. Toutefois, certains noms désignant soit un titre, une condition sociale, soit un lien de parenté, comme roi, empereur, comte, dom, clerc, maître, prêtre, mère, sœur, tante, continuèrent à se passer, en général, de l'article. La langue moderne a conservé quelques traces de cette ellipse : Dom Mabillon, Frère Guillaume, sœur Hyacinthe. Sultan peut aussi, comme du temps de Racine et de la Fontaine, ne pas avoir d'article.
B. L'apposition suit. Dès l'origine de la langue, l'emploi de l'article a été général. 11 l'est encore dans la langue actuelle : Denys le tyran, Arcésilaus le philosophe, etc. Toutefois nous disons : Alexandre Dumas fils, alors qu'au xviii® siècle on disait Racine le fils.
386. Article dans les propositions négatives et iNTERROGATivES. — Toutc proposition négative ou interrogative impliquant une idée d'indétermination exclut en général l'article du substantif qu'elle renferme :
Jamais contre un tyran entreprise conçue Ne permit d'espérer une plus belle issue.
(Corn. III, 391)
On ne voit dme qui vive. Y a-t-il au monde homme qui? Oii trouver meilleur conseil ? C'est à cette influence de la négation que les suhsXaintih pas, point, mie doivent leur changement de signification et de fonction. Si l'arLicIe les avait pénétrés, ils seraient restés substantifs.
Sans se comporte comme un mot négatif: // est sans amis. Il est sorti sans chapeau. Le substantif ne peut recevoir, en ce cas, qu'une détermination très caractéristique : Il est sorti sans son chapeau. On dit toutefois : //. est sans le sou , tournure qui est une véritable exception, amenée sans doute par besoin d'euphonie.
L'absence de l'article se constate aussi dans les phrases comparatives comme plus heureux que roi ou que prince, qui sont, on le sait, de véritables propositions négatives. Toutefois, comme cette négation n'est pas a|)jjarente, on comprend l'introduction de l'article : plus heureux qu'un roi.
387. Article avec les substantifs accompagnés d'ad.iectifs. — Il faut distinguer le cas où il s'agit de l'article défini de celui où il s'agit de l'article indéfini.
i^ Article défini. — Dès l'origine , la langue a employé l'article devant les noms accompagnés d'un qualificatif, sauf quand un nom propre se présentait ordinairement accolé à un adjectif, comme dans les groupes épiques : belle Aude, douce France, Charle magne, etc. De môme saint précédant un nom propre de personne excluait l'article : saint Léger ; nous avons conservé cet usage, ainsi que pour feu : feu Toupinel.
2* Article indéfini. — L'emploi de l'article indéfini avec les substantifs accompagnés d'adjectifs est loin d'être rigoureux. Sans doute la langue a renoncé à ne pas employer l'article quand le substantif est sujet véritable ou sujet grammatical annoncé par le sujet logique ce. Bon chien chasse de race et cest grand dommage, cest chose jdcheuse sont des archaïsmes. Depuis le xvii® siècle, on dit : lin grand maUeur est à
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redouter. C'est une triste chose, etc. Mais quand le substantif est prédicat ou complément soit d'un verbe soit" d'une préposition, la langue actuelle rejette encore fort souvent l'article, surtout si l'adjectif précède le substantif : Vous êtes bon fils, je vous trouve honnête homme, en pareille occurrence, en vilaine posture, être de mauvaise humeur; tandis que Molière fera dire à Alceste : J'entre en une humeur noire. Des exemples comme mourir de mort violente, de mort naturelle, sont des archaïsmes, des expressions toutes faites restées telles quelles dans la langue.
Comme en ancien et er moyen français, l'adverbe de comparaison si peut encore exclure l'article : Vous aviez si piteuse mine. Je vous ai trouvé en si misérable état.
Enfin certains adjectifs appellent des remarques particulières :
Tout. En ancien français, tout pouvait supprimer l'article au pluriel ; il nous est resté de cet usage la Toussaint (= la [fête de] tous fies] Saints], toutefois (=. toutes voies), tous deux, tous quatre à côté de tous les deux, tous les quatre. Au singulier, l'article était moins souvent supprimé. Chez Malherbe pourtant, l'ellipse de l'article, même au singulier, est assez fréquente, et les expressions par toute terre, en tout pays se rencontrent assez souvent au xvii® siècle.
Dès l'origine de la langue, et suivant la tradition latine, qui plaçait le déterminatif entre totus et le substantif (totas illas terras), la règle a été de placer l'article entre tout et le substantif qu'il détermine.
Mi était un adjectif ordinairement variable; mais lorsque l'expression dont il faisait partie était ou complément circonstanciel précédé des prépositions en ou par, il devenait invariable et suivait immédiatement la préposition par mi la boche {Roi., v. 1763).
Même et seul, dans la langue actuelle, prennent, on le sait, un sens différent suivant qu'ils sont à côté de l'article ou en sont séparés; seul peut même prendre
trois places différentes : seule l'équité, l'équité seule^ la seule équité. Ces distinctions sont toutes modernes.