‹ Cours de grammaire historique de la langue française (volume 3)Chapitre 44 sur 50 · II. Okdi;e des éléments de la phoi-osition · texte numérisé non relu

II. Okdi;e des éléments de la phoi-osition

D'après l'usage actuel, les éléments de la proposition se placent dans l'ordre suivant : sujet, verbe, prédicat [Dieu est bon) ou : sujet, verbe, régime [fai écrit ma Lettre]. Quand il y a plusieurs régimes différents, la première place est donnée au régime direct if ai donné cet argent à un pauvre)., à moins qu'il ne présente une certaine étendue ou qu'il ne soit accompagné de déterminations accessoires {j'ai envoyé à mon père la lettre que f ai écrite).

Telle est la règle générale de la construction. L'usage actuel toutefois s'accorde, dans des cas déterminés, certaines libertés que nous signalerons plus loin. Ce sont les restes d'un usage plus libre qui régnait dans l'ancienne langue.

Nous examinerons successivement la place du sujet, du prédicat, du régime, et étudierons à part celle du pronom personnel.

492. Sujet. — I.Dans la langue moderne, quand la proposition est composée d'un sujet et d'un verbe sans prédicat ou régime, le sujet peut être postposé dans deux cas :

1° Avec des verbes intransitifs comme venir., survenir^ entrer., apparaître., rester., suivre, etc., quand on veut rendre vivement la pensée : Survient un orage. Arrive mon frère. Restoit cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne (Boss. Or. de Condé). Le sujet, dans ce cas, ne peut être qu'un substantif.

2° Avec les verbes déclaratifs formant incise, et alors le sujet peut être aussi bien un pronom qu'un substantif : dit le roi, dit-il, etc.

Ces deux inversions sont restées telles qu'elles étaient dans l'ancien et le moven français; toutefois, dans les

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premiers textes de la langue, le nombre des verbes neutres postposés était plus considérable.

II. Quand la proposition est composée d'un sujet, d'un verbe et d'un prédicat ou régime, la langue moderne admet encore la postposition du sujet, surtout quand c'est un pronom , si la proposition commence par un des mots invariables rtms«,^e«^(?fré, encore yà peine ^ clelà^ toujours^ /à, jadis, autrefois, etc. : Peut-être viendra-t-\\. A peine arrivat-W.. Quand le sujet est un substantif, il est quelquefois préposé au verbe, mais rappelé après ceiui-ci généralement par un pronom : A peine mon ami ful-W. arrivé.

La même construction se retrouve dans les propositions dépendant d'une principale et commençant soit par un relatif régime, soit par une conjonction : Avezvous vu la maison qua achetée mon père ? C'est samedi que doit arriver mon frère. // n avait que vingt ans quand fut consommée sa ruine.

Ce sont là des restes d'une construction plus étendue en ancien et moyen français où le sujet pouvait être postposé quand la proposition commençait par un prédicat ou un régime, et l'était régulièrementjusqu'au xiii* siècle quand elle commençait par un adverbe :

Bons fut li siècles al tens anciencr.

{Alex. \).

(C'est ainsi que nous disons encore : Bienheureux sont les pauvres d'esprit, et, avec ellipse du verbe : Bienheureux les pauvres d'esprit, § 493^. Totes les paroles. . . ne vos contera mie li livres (Villeh. 129). Apres se croisa Henris ses frères (Id. 8). Et la fu je (Joinv. 93). Cette construction se retrouve encore très fréquemment au xvi® siècle, et elle nous explique certaines façons de parler du xvn® comme : bien ai-\e cru, bien est-il vrai, or ai-]e dit, etc.; Seulement avoit-\\ force lettres dans ses poches (Malh. III, 428). Ce mot d^ u aleine » a déjà été commenté et a-t-Oïl dit que (III, 428).

Mais ils sont innocents : aussi l'était mon frère.

CCorn. II, 406).

Autant que mon esprit adore i>os mérites Autant feux-^e du mal à i>os longues cisiteê.

(Id. II. 104).

Vous y jouez coninie aussi fais on s -nous. (La Font. V, 289).

On lui permit d'abord de demander tout en argent comptant... et le refusa-t-on de la survivance quil demandoit pour moi (La Rochef. II, 451).

Cette construction nous explique aussi certaines inversions qui nous paraissent si hardies chez les poètes du xvii^ siècle :

Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteur». Et tombent auec eux d'une chute commune

Tous ceux que la Fortune

Faisoit leurs senileurs.

(Malh. I, 274).

Quand pourra mon a^IIlOur baigner avec tendresae Ton front victorieux de larmes d allégresse?

III. Une autre inversion du sujet, fréquente encore au XVII® siècle, consistait à l'intercaler entre l'auxiliaire et le participe des temps composés ou entre le mode personnel et l'infinitif d'un verbe périphrastique :

Et ne pouvoit Rosette être mieux que les roses.

(Malh. I, 39).

Celle qu'avait Hymen à mon cœur attaché.

(Id. I, 223).

Un monarque français Que ne sauroit l'envie accuser d'aucun vice,

(Corn. X, 90).

Sur qui sera d'abord sa vengeance exercée?

,Rac. II, 545).

Il en était de même en ancien et moyen français :

Messe e inatines ad li reis escoltet.

{Roi. V. 670).

Quant eles furent faites, si fu la chose devisee (Villeh.

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30). Si furent donc leurs cris et leurs regrets eMendus clairement (Amyot, Rom. y 17).

IV. Sur la place du sujet dans les propositions inlerrogatives, voir § 391.

V. Dans les propositions optatives, la langue moderne postpose le sujet à certains subjonctifs comme p^Ve, i'iç>ent, périsse^ périssent, vienne, viennent, sois, soit^ soient et puisse. Mais l'on dit : Dieu le veuille ! Dieu vous bénisse! La postposition du sujet était plus étendue au xvii« siècle (§ 443, IV).

VI. De même enfin, dans les propositions marquant une supposition, où le subjonctif n'est pas accompagné de que, le sujet est postposé : Soit le nombre 2. Soient les phrases, etc.

493. Prédicat. — Le prédicat se place régulièrement après le verbe : Dieu est bon. // est devenu pauvre. Il peut toutefois, comme nous l'avons vu (491, II), être placé en tête de la proposition : Bienheureux sont les pauvres d'esprit. Tel est mon avis. Autre est mon sentie ment. C'était là une construction fréquente jusqu'au xvi« siècle : "^ostve estoit-ilàtrès bonnes enseignes [Mont. I, 23). Au moins sages ne pouvons nous estre que de nostre propre sagesse (I, 24).

Le prédicat pouvait aussi, en ancien français, se placer entre le verbe et le sujet ou entre le sujet et le verbe. Ces deux inversions dont on trouve quelques exemples encore au xvi® siècle ont complètement disparu de l'usage.

494. Régime. — I. Régime direct. 1° Le régime direct ?e place généralement après le verbe : Dieu aime les hommes Si l'on veut attirer spécialement l'attention sur le régime, on peut le mettre en tête de la proposition, mais à la condition de le rappeler avec le verbe par un pronom : Cette lettre, ye ïai lue. L'ancienne langue usait de cette construction, mais sans le pronom : Grant grâce nous fist Nostre Sires [^\ o\\\\. , 106). Jil ceste responsa ne li fis-je p'is (Id., 421). Semblables actions d^ g/ aces

rendit Pantagruel à toute V assistance (Rabel. l, 320). Ceci ai-je reconnu de mes yeux (Mont. I, 11). De même Jans les phrases inlerrogatives :

Vostre terre qui défendra Quant li roia Artus i vendra ?

{Cheu. lion, v. 1615).

Ajoutons toutefois que l'habitude de rappeler le régime direct au moyen dun pronom s'introduisit d'assez bonne heure.

2° Une autre inversion du régime consiste à le placer entre le sujet et le verbe. Cette inversion n'existe en français moderne que pour les pronoms : Dieu nous aime. Je le veux. Elle existait aussi pour les substantifs en ancien français : Li baron merci vos crient (Villeh. 106); surtout dans les propositions relatives : Com cil qui grant mestier en avoient (Id. 135). C'est là l'origine des constructions poétiques comme :

Louis dont ce beau jour la présence in' octroie.

(Malh. J, 252).

Quel astre malheureux ma fortune a bâtie ?

(Id. I, 129).

Leà deux camps mutinés un tel Cholx désavouent.

(Corn. III, 335).

L'aigle et le chathuant leurs querelles cessèrent.

(La Font. I, 420).

L'on comprend que la disparition de la déclinaison supprimant toute différence de forme entre le sujet et le régime, la construction actuelle ait triomphé définitivement. Elle l'emportait déjà de beaucoup en ancien français, et celle que nous venons de voir était surtout usitée avec les verbes dont le sujet n'était pas exprimé.

3° Jusqu'au xvii^ siècle, le régime direct pouvait s'intercaler entre l'auxiliaire et le participe des temps composés ou entre le mode personnel et l'infinitif ou le participe d'un verbe périphrastique :

Leurs pieds qui n'ont jamais les ordures pressées.

(Malh. I, 13).

ORDRE DES MOTS

Mais ayant de vos fils les grands cœurs découverts.

(Id. I, 191).

Le ciel qui nous choisit lui-même des partis

A tes leux et les miens prudemment assortis.

(Corn. I, 403).

Vous rendez du défunt la volonté trompée.

(La Font. VII, 420).

Le pauvre Eschyle ainsi sut SCS jOUrs avancer.

(Id. II, 295).

L'attribut du régime pouvait se placer de même :

Ce parasite ailé Que nous avons mouche appelé.

(La Font. II, 262).

4** Dans les propositions impératives, comme l'indiquent les mots composés d'un verbe à l'impératif et d'un régime direct, Taillefer., Boileau, couvre-chef\ garde-robcy etc., le régime a été, dès l'origine, postposé au verbe : Aimez Dieu. Aide autrui. Il n'y a d'exception, nous le verrons, que pour les pronoms.

II. Régime indirect et circonstanciel. Jusqu'au xvii" siècle, la langue a joui d'une liberté presque complète, relativement à la place que doivent occuper ces régimes. Dans la langue moderne, ils sont postposés généralement au verbe, et, quand ils sont accompagnés d'un régime direct, leur place est déterminée par le sens ou l'harmonie de la phrase.

495. Pronom personnel. — Sujet. Les règles de construction du pronom sujet sont à peu près les mêmes que celles du substantif sujet. Il n'y a donc rien à ajouter à ce que nous avons dit déjà.

Régime. I. Dans les propositions affirmatives et négatives :

1° L'ordre ancien d'après lequel le régime direct précédait le verbe s'est maintenu depuis Torigine de la langue pour les pronoms atones : Dieu nous aime. De même pour le régime des verbes intransitifs : // nous

obéit. Au lieu des formes atones, l'ancien français, on le sait, employait les formes toniques avec un mode personnel (§ 393), et il pouvait même les postposer au verbe : conseillèrent soi (Villeh., 24). On trouve même les formes atones postposées, elles aussi, au verbe : Ot le li enfes [Cour. Looïs, v. 87). Et distrent... .se il le voloit faire, prcîssent le, et s'il nel voloit faire desfiassent le de par eus (Villeh. 210). A partir du xvi^ siècle, la forme tonique soi a seule continué d'être employée avec les infinitifs et les gérondifs. Il nous en est resté soi-disant. Notons aussi les formes toniques avec préposition placées devant le participe passé dans : l autorisation à nous accordée., une erreur parlai commise, etc.

2"^ Deux pronoms personnels, l'un régime direct, l'autre indirect, ne peuvent précéder le verbe, sauf quand l'accusatif est le pronom de la 3« personne /e, /a, les : en ce cas, le régime indirect suit, s'il est à la 3» personne, précède dans les deux autres cas. On dira : il TTi envoie à toi, à lui, et non // te m'envoie, il lui m'envoie ou il me t'envoie, il me lui envoie. On dira encore : il me Venvoie, et il le lui envoie et non il le m'envoie, il lui l'envoie. En ancien français, au contraire, lorsque le régime direct était autre que le la les, le régime indirect moi.^ toi, lui avec préposition pouvait se placer avant le verbe :

Mieudre de moi a VOS Trieai>oie.

{Chef, lion, v. 5072).

D autre part, quand le régime direct était le le la les, il pouvait précéder le régime indirect de la l""^ ou de la 2^ personne : Et si le Yos prions (Villeh. 821. Car je le vous doing et si le VOUS garantirai (Joinv. 91). Cette construction était encore en usage au début du xviie siècle. Vaugelas et l'Académie ont fait triompher définitivement la construction moderne, bien qu'il soit contradictoire de dire il le lui dira à côté de il me le dira.

3° Dans les phrases impératives, si elles sont affirmatives, on postpose au verbe le pronom accentué de la l""® et de la 2^ personne, et le pronom atone de la 3* : Aimez-moi. Conduis-toi bien. Aime-le. AimeAes. Si elles

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sont négatives, on prépose au verbe la forme atone des trois personnes : Ne me conduis pas. Ne le blesse pas.

Tel était l'usage en ancien français. Pourtant l'on rencontre quelquefois avec un impératif positif le pronom préposé : Un petit me souffres [Alise, v. 2373). Donc vous gardez que vous ne faites (Joinv. 24). En moyen français et au xviie siècle, on retrouve cette construction dans les propositions secondaires : Roidissons-nous et nous efforçons (Mont. I, 19). Faites faire des Infor» mations et me lez envoyez (La Rochef. lïl, 26).

Polissez-le sans cesse et le repolissez.

{BoW. , Art. poét.,l, Y. \1Z).

Aimez toujours Tfiétis et VOUS aimez austi. (La Font. VIT, 17).

4" Quand le pronom dépend d'une locution composée d'un verbe principal et d'un infinitif, si le pronom est régime de l'infinitif, il se place entre le verbe principal et l'infinitif : Je vais le chercher. Si le pronom est le régime du verbe principal, il se place entre le sujet et le verbe principal : Je le vois tomber.

L'ancienne langue, au contraire, considérait dans l'un et l'autre cas le pronom comme régime de la locution verbale tout entière et non de l'un des deux verbes; par suite, elle préposait toujours le pronom au mode personnel. Tel était encore l'usage au xviie siècle : L'on les veut mettre dans leur tort (La Rochef. III, 71).

La commune s'alloié séparer du sénat.

(La Font., I, 209.)

J'espère toujours qu'il les pourra vaincre (La Bruy., I, 372j. Tel homme... ne se peut définir {^Id. y II, 18). Cette construction ne s'est conservée, dans le cas où le pronom est régime de l'infinitif, qu'avec les six verbes : voir, entendre, envoyer, sentir, laisser, faire : Je vous ai vu battre; c'est qu'ici l'infinitif actif est l'équivalent d'un infinitif passif dont le pronom serait le sujet.

5*^ Quand en et y se trouvent ensemble, y précède en : Il y en a. En ancien et moyen français en précédait y :

Gardez que n'en i uiegne plus.

(Chei^. lion, v. 1902.)

496. Séparation de termes coordonnés ou sluor- DONNÉs. — La langue moderne oblige h réunir les termes coordonnés, sujets, adjectifs attributs, adverbes, etc. Dans l'ancienne langue, au contraire, on pouvait les séparer librement, et l'usage actuel était loin d'être fixé encore au xvii* siècle :

Son devoir ma trahi, mon malheur, et son père.

(Corn. III, 507).

Les Juifs pleins des biens qui flattoient leur cupidité estoienî très conformes aux Chrestiens et très contraires (Pasc. Pens. I, 267).

De même, les prépositions étaient souvent séparées de leur régime par un substantif attribut :

Pour de ce grand dessein assurer le succès.

(Corn. IV, 7C).

Malgré de vos rigueurs C impérieuse loi. (Id. V, 383).

Enfin le relatif ^«i, que pouvait être séparé de son antécédent; dans la plupart de ces cas, pour éviter une équivoque, nous le remplaçons par lequel^ laquelle :

Le secret n'est pas grand qu'aisém-ent on devine.

(Corn. YI, 26).

La Fortune étoit debout devant lui^ qui lui délioit la langue ;La Font. I, 32). // se forma une cabale de la plupart de ceux qui avaient été attachés à la Reine pendant la vie du feu Roi, qui fut nommée des Importans ^La Rochef. II, 68). Une femme survient qui nest point de leurs plaisirs (La Bruy. I, 277).

AVERTISSEMENT v

BIBLIOGRAPHIE DES OUVRAGES CITES vu

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