I. Ordre des mots isolés
486. Substantif attributif. — Le substantif attributif est celui qui est relié à un substantif principal par quelque rapport de dépendance, et spécialement de possession : Les commandements de Dieu.
Telle a été la construction dès les débuts de la langue. Pourtant l'on rencontre assez souvent en ancien français le substantif régime préposé : Et saisirent de lor meillors gens une partie fors (Villeh., 167). De cheval donné tousjours regardoit en la gueulle (Rabel., I, 45 De ceux-là est la liberté peu suspecte (Mont., III, 1 Luxure est de lame destruction [Saintré, 28). A partir du xvii** siècle, cette inversion n'est plus admise qu'en poésie :
Pour de ce grand dessein assurer le succès.
(Corn., IV, 76.)
D'animaux malfaisants c'étoit un très bon plat.
(La Font., Il, 444.)
D'autre part, l'on sait que le rapport de possession pouvait être marqué par la forme du cas régime (§ 462, IV, 2°) et, comme le montrent les anciens juxtaposés /m/zc?/, mardi, Ahheville [^2Si), la construction primitive plaçait le déterminant avant le déterminé. C'est ainsi que les Serments ont : pro Deo amur et la Cantilène de Sainte Eulalie : li Deo inimi. Cette inversion était constante avec les mots Dieu, diable, roi, père. Elle se conserva aux XII® et xiu® siècles pour Dieu : par la Dieu grâce, en la Dieu main, etc. C'est de là que nous vient la location Dieu merci.
487. Adjectif attribut. — L'usage a considérablement varié relativement à la place que doit occuper l'adjectil attribut. L'ancienne langue avait conservé en grande partie la tradition latine qui préposait le |)luvS souvent l'adjectif au substantif. Le souci du rythme de
la ply^ase qui domine dans la langue depuis le xvii" siècle et qui nous empêche de faire précéder un substantif d'un adjectif plus long n'existait point : Il fesoient tmis merveillous sans (Joinv. 526). // s avisa d'un malicieux roi/r Froiss. IV, 348). La dist... une chevaleureusejp«ro/e (Ibid., 232). Nous dirions aujourd'hui, par répugnance pour cette chute brève de la phrase : sauts merveilleux, tour malicieux , parole chevaleresque. Et, de fait, les quelques adjectifs que la langue actuelle prépose encore dune façon presque régulière, à moins que le substantif ne soit monosyllabique, sont courts : bel, bref, court, long, haut, jeune, bon, sot, etc. A côté de ceux-ci, d'autres non moins courts se placent aujourd'hui régulièrement après le substantif : nous ne dirions plus comme on disait souvent : une "plaiX^ pierre, une brune couleur, un maigre cheval, une veuve dame, etc.
C'est que peu à peu la place à donner à l'adjectif attribut devint moins fixe, à mesure que le souci de 1 harmonie s'introduisit chez les écrivains, et aussi à mesure que l'analyse du rapport marqué par l'adjectif devint plus délicate. Déjà, à partir duxii^ siècle, quand l'adjectif attire spécialement l'attention sur lui, marque une qualité particulière, il est souvent postposé. De même que le latin disait navis longa plutôt que longa navis pour désigner une espèce particulière de navire, le vaisseau de guerre, de même l'ancien français mettait après le substantif certains adjectifs comme grand, petit, gros, riche, vilain, saint, etc., quand ils avaient un sens particulier. La postposition était surtout fréquente pour les adjectifs savants qui, plus rares que les adjectifs populaires, présentaient un sens spécial. Certains autres même, qui désignaient des qualités physiques ou des circonstances extérieures, comme rouge, gris, écru, blanc, mâle, voisin, etc., avaient déjà une tendance à être régulièrement postposés.
La langue, à partir du moyen français, n'a fait que développer ce procédé. Robert et Henri Estienne font observer que de la place de l'adjectif résulte souvent une
ORDRE DES MOTS
différence de sens, et que certains adjectifs, notamment ceux qui désignent la couleur, doivent suivre le substantif. Non seulement le nombre de ces derniers s'est accru depuis considérablement, mais les cas où le sens diffère suivant que l'adjectif est préposé ou postposé tendent à se multiplier. Au xvii° siècle, on plaçait encore indifféremment les nd\ecùh même, seul, certain, propre, second^ dilférent; aujourd'hui leur sens varie suivant la place qu'ils occupent; ajoutons bon, brave, galant, grande pauvre, triste, etc. Pour beaucoup d'autres, bien que la différence de sens ne soit pas si tranchée, elle existe néanmoins; comparez un habile homme à un /innime habile; un savant homme à un homme savant, etc.
Quant aux adjectifs dont la construction ne change pas le sens, c'est, comme le disait Vaugelas, l'oreille et l'usage qui décident de leur place. Il est à noter toutefois que la langue tend de plus en plus à placer l'adjectif après le substantif, c'est-à-dire à lui faire marquer une distinction individuelle plutôt qu'une distinction spécifique.
488. Article. — L'article se place régulièrement devant le substantif déterminé ou l'adjectif attribut de ce substantif : Les conseillers. Les mauvais conseillers. En ancien français, comme nous l'avons vu, il pouvait en être séparé par un substantif attribut : li Deo inimi. Il pouvait en être de même séparé par le relatif <?Mi :
Artus, il buens rois de Bretaigne, JuSi cui proesce nos enseigne.
[Chev. liouy V. 1).
Litrahitres en le cul ah^^ il aloient (H. de Valenc. 639). Mais, en général, dans ce cas, il n'y avait point d'article : en cui garde (Villeh. 112). Ne sai par cui conseil V empereres respcndi qu il volait aler (Id. 277).
489. Possessifs. — Les possessifs sous leur forme atone se plaçaient et se placent régulièrement devant le substantif; sous leur forme accentuée, ils se plaçaient généralement entre le déterminatif et le substantif : un
sien fils, par ceste meie barbe, etc. Au xvi* siècle, on rencontre la post|)osition au substantif du possessif accentué; mais il a, dans ce cas, la valeur d'une véritable proposition relative : Les transporta en pays sien (Rabel. II, 19 . Les douceurs de cette vie nostre (Mont. 1,38).
490. Noms de nombre. — Les noms de nombre, cardinaux ou ordinaux, se plaçaient généralement et se placent encore devant les substantifs. En ancien français ])ourtant, pour désigner les dates, le mol ans se plaçait entre l'avant-dernier et le dernier nombre : mille deus cenz anz et quatre. En outre, amèe, ambedui, andui [deux) se plaçaient avant le déterminatif :
Ambes ses mains ea leuat contre mont.
[Roi. V. 419).
Dans Charles Quint, François deux, etc. (§ 378), si le numéral est postposé, c'est qu'il est plus qu'un simple attribut du substantif, il lui sert d'apposition; l'ancien français disait d'ailleurs plus volontiers : Charles le quint.
491. Adverbes. — I. Aujourd'hui, dans la construction ordinaire, l'adverbe simple ou composé suit, en général, immédiatement le verbe ou précède immédiatement l'adjectif qu'il qualifie. On ne modifie cet ordre que lorsqu'on veut insister d'une façon spéciale sur l'idée qu'exprime l'adverbe : Il est venu ici. Il travaille courageusement. // est très bon. Cest fort beau; mais : Jusqu ici tout allait bien. Ici // faut arrêter et examiner la situation. Tant il est sage.
Jusqu'au xvi^ siècle, la langue a joui d'une ])lus grande liberté.
Adverbes de lieu : Ariere se sunt mis [Saint-Thomas ^ V. 2268). Je fais icy sentir mes inclinations (Mont. III, 9),
Adverbes de temps :
De vos seit h.ui maie confusion !
(Roi. V. 3276k
ORDRE DES MOTS
Cil ne sont prot jamais por gujrreiier. (Ibid , V. 1514).
S'en alla en ung jardin où longuement se promena
(Hep t. I, 279).
Adverbes de manière :
Molt gentement Vemperere chevalchet.
{Roi, y. 3121.)
Et sachiez que onques plus orgueillieusement nuls porz ne fu pris (Villeh., 157). Mal apertement se partirent (Joinv., 164). Beaucoup moins est Camillus comparable a Theniistocles (Mont.^ II, 32). // est bon et frays assez (Id., II, 10). De la préposition de l'adverbe au verbe, nous avons gardé ainsi soit-il.
L'adverbe /?/ws, dans une proposition comparative, se plaçait volontiers après l'adjectif en ancien et moyen français; on disait : blanc plus que neige, au lieu de j^lus blanc que neige. En outre, jusqu'au xvii® siècle, au lieu de la construction actuelle d'autant plus.. . que [plus]^ on a. plus ... plus, le second plus étant mis en tête de la deuxième proposition comparative :
/"y defiens plus sec, plusy'î/ (^ois de verdure.
(Malh. I, 139).
rai moins de repentir, plus je pense à ma faute,
(Id. I, 22).
Et Vheur de vous revoir lui semblera plus doux Plus elle aura pleuré pour un si cher époux.
(Corn. III, 491).
II. Pour la négation, remarquons qu'au xvii^ siècle on retrouve des traces de l'ancien usage qui d'une part préposait pas ou point à ne : Pas ny faudrai (La Font. IV, 98), et d'autre part séparait ne de pas d'une façon plus libre que l'usage actuel : // ne lui étoit resté pas un seul amant (La Font. VIII, 47). C'est ce qui a différé ma réponse, et la prière que f ai à vous faire de ne vous conte -iter pas du bruit que les comédiens font de mes
deux actes [CoYr\. X, 490). Je vous supplie... de ne nie refuser T^diS (La Rochef. III, 167).