‹ Cours de grammaire historique de la langue françaiseChapitre 46 sur 54 · II. Consonnes chuintantes et sifflantes · texte numérisé non relu

II. Consonnes chuintantes et sifflantes

101: CH, J ET TS ou Z. — Vers le xiii® siècle, la prononciation tch se réduit à la prononciation actuelle oh. De même ç devient s, de ts qu'il était à l'origine. Le z final se réduit également au son d's simple, quoique l'écriture le conserve le plus habituellement. Ainsi, bontéz, pro-

1. Voyez § 66 et 68. Ex. : iantum, tant; cattum, chat; habuit, ot.

2. Voyez, dans la deuxième partie de cet ouvrage, le chapitre de }fi formation du pluriel dans les noms.

nonce jusqu'au xiii* siècle bontôts, devient bontés; maïs on continue à écrire bontez. Nous conservons encore aujourd'hui le z à la 2® personne du pluriel des verbes. Le J ou g perd également le son dental par lequel il commençait : ja se prononce dès le xiii® siècle comme nous le prononçons aujourd'hui dans dé-jà»

102. S. — S, devant une consonne, à l'intérieur des mots, s'éteint et disparaît dans la prononciation, quoiqu'elle soit longtemps conservée par l'orthographe.

Ce changement semble avoir commencé dès le xi® siècle, devant les consonnes douces ou sonores, et s'être continué au XII® et au xiii* devant les consonnes sourdes. A cette époque, la révolution est achevée, l's s'est éteinte dans tous les mots de la langue populaire. La langue savante se soumettra parfois à l'action de la langue parlée, le plus souvent s'y opposera, et maintiendra ou fera pénétrer dans l'usage général des mots présentant le groupe s + consonne. Mais cette prononciation ne sera qu'artificielle. Nous voyons au xvi® siècle l'espagnol, et surtout l'italien, aider à la propagation de ce groupe qui avait été détruit dans la langue populaire.

L's, en tombant, altère parfois la voyelle précédente. Si celle-ci est accentuée, elle s'allonge en modifiant son timbre : pasqne (prononcez pâsk') devient pdque, teste (pron. test') devient tête. Ainsi sont nés l'Ô de côte, hâte, qui étaient à l'origine cÔste, hôste ; et l'ê de tête, fête, plus anciennement teste, fêste. Les voyelles atones ne changent pas * , à moins qu'elles ne subissent l'influence de mots où elles soient accentuées : ainsi, d'après hôte, on prononce hôtel, tandis qu'on distingue côte et coteau.

III. Influence de R et des nasales sot les voyelles précédentes.

103. R. — Cette consonne, à la fin de la période qui nous occupe, exerce une action sur un a ou un e précédent, que la voyelle soit accentuée ou atone et que l'r soit ou

1. Ex. : escrire, écrire; eité^ élé; cosCe^, coieem; posterne, poterne.

non suivie d*une consonne. L'ancien français écrit lerme (de lairme, lacrima), marquer, perruche, perche; asparge, char, esparvier. Le moyen français dit indifféremment lerme et larme, merché et marché, merquer et marquer, cercher et çarcher, haubert et haubart, ferme et farme, perche et parche, etc. Cette confusion se maintint jusqu'en plein XVII® siècle. A cette époque s'établit l'état de choses actuel, généralement conforme à l'étymologie.

104. Nasalisation des voyelles par N mouillée. — On a vu précédemment la transformation des voyelles a, e, en nasales, sous l'influence d'une n suivante, médiale, finale ou en groupe. Les modifications des voyelles, sous l'influence de Tn, ,sont semblables à celle que produit l'n simple. La voyelle pure devient nasale : par exemple, l'a dans Hispania, Espagne-, prononcez Espâfle, Mais Vh' pouvait dégager un yod palatal qui faisait corps avec la voyelle. Hispania devenait ainsi Espaigne (Roland) ou Espaine; et avec la nasalisation, Espâiiîe,

La nasale mouillée pouvait se trouver à la fin des mots, mais jamais devant une consonne. On disait : je plaign (ou plaing) : plâfl ou plâift; mais il plaint : plaint, A la fin du moyen âge, n finale est devenue n simple : loin, besoin, notés loing, hesoing, sont devenus loin, besoin ^,\oi\h pourquoi nous disons bain, malgré baigner.

lY. Vocalisation de L,

105. Changement de L en U. — Le trait le plus notable 4^ l'histoire de la prononciation française du xi® au xv^ siècle est la vocalisation de l'I, c'est-à-dire son changement en u devant une consonnne, à l'intérieur des mots, ou à la fin d'un mot étroitement uni par le sens au mot suivant.

Il y a beaucoup de rapport entre le son 1 et le son u, comme il y en a également entre 1 et i. Dans la pronon-

1. De même que la diphtongue orale oi passe à oè puis à wè (§ 93), la diphtongue nasale oin (ôm) passe à wên (Iwea^ 6e«w«ixV

ciation ordinaire de l'I, la langue vibre horizontalement; mais elle peut aussi s'arquer ou se creuser. Dans le premier cas, elle s'en vient toucher la voûte du palais par le sommet de la courbure et produit, en même temps que 1, un yod, qui se combine avec cette consonne pour former une } mouillée (§ 36). Dans le second cas, la langue, en se creusant, donne à la bouche la forme nécessaire pour produire la voyelle u. De là, un son intermédiaire, moitié î, moitié u, qu'on peut entendre encore aujourd'hui dans les langues slaves^.

La vocalisation de l'I en u s'est produite dans quelques mots en italien, espagnol, provençal : elle a eu lieu régulièrement en français. Comme le changement atteint dans une partie des cas la voyelle précédente, il faut distinguer les divers groupes que forment les voyelles ou les diphtongues avec ri : al, él, él, iel, il, ôl, 61, eul.

L'altération se produit de même avec 1 mouillée, et l'on ne peut pas séparer celle-ci de l'I pure.

106. AL. — A la fin du xii® siècle, al se change en an : talpe, taupe; albe, aube; altre, autre; malsade, maussade; malgré, maugré et maugréer; cheval-léger, chevau^leger; al roi, au roi^. La liquide persiste, quand elle n'est pas suivie d'une consonne : al homme, al enfant (à l'homm^, à l'enfant).

Voilà pourquoi aujourd'hui les noms en al font leur pluriel en aux (cheval, chevaux), et pourquoi l'on conjugue je vaux, tu vaux, il vaut; nous valons, VOUS valez, etc.

Observations. — 1. La langue moderne écrit chevaux, vaux, avec x au lieu de s. Pourquoi cette x ?

Le moyen âge employait l'x comme signe abréviatif dt groupe us. Ce qu'on prononçait Deus s'écrivait Dex; ce qu'on prononçait nous, vous pouvait s'écrire nox, vox. Il

1. Les langues slaves présentent tous les sons intermédiaires par lesquels peut passer 17 simple pour aboutir à u.

2. Entre al et au a existé une prononciation intermédiaire, dans laauelle / est à mi-chemin entre la liquide pure et la voyelle, et *"" '*" ♦'•cuve parfois notée approximativement par ul : aulbe.

était tout naturel qu*on écrivît également chevax, vax^ en prononçant c^e('aM5, vaus. Vers la fin du moyen âge, quand l'usage des abréviations tendit à disparaître, on oublia la valeur du signe x, et on le confondit avec la lettre x, qu'on prit dès lors pour un substitut de Ts, Comme on faisait entendre la voyelle u dans la diphtongue au, on fit reparaître cette voyelle et on écrivit chevaux ou vaux.

Quelques-uns même, ne comprenant pas que 11 du singulier était déjà représentée au pluriel par Tu, allèrent jusqu'à écrire chevaulx ou vaulx, A partir du xvii® siècle, on supprima généralement cette 1 du groupe aus, sauf dans les deux mots aulx (pluriel de ail) et faulx (falcem). Les noms en al firent désormais leur pluriel en aux.

C'est à cette succession d'erreurs qu'est due la fâcheuse habitude de l'orthographe moderne de noter par x presque toute s qui suit u, non seulement dans des mots où l'a représente une ancienne 1 [chaux, faux, doux), mais dans bien des cas oii l'u ne vient pas de la liquide (glorieux, neveux, je peux). Il serait grand temps qu'une orthographe plus correcte et plus simple rétablît partout l's finale à la place de cette x barbare.

2. Dans quelques mots, al est devenu au, même au singulier : étau, chenau, noyau, hoyau, etc. On trouvera l'explication de ce fait au livre II de cet ouvrage, dans le chapitre consacré à la formation du pluriel.

3. Quelle était la prononciation du groupe au? Il est certain que l'u y avait non point la valeur de l'ù français, mais celle de l'u latin : au sonnait Aon et formait une diphtongue descendante. Le français avait réduit au VIII® siècle la diphtongue latine au à ô : quatre siècles plus tard, par un autre procès, il faisait reparaître ce qu'il avait détruit. Le xvi° siècle verra disparaître la nouvelle diphtongue réduite à 6 fermé.

107. EL ET EL. — La transformation de 1 en a dans le groupe él aurait été trop difficile, si l'é ne s'était rapproché de la labiale, en devenant éa. Et, de fait, les textes français du commencement du xii® siècle écrivent ea pour é, dans le groupe él-^- consonne. Ce groupe nouveau Èal -[- c^"-

sonne passa bien vite à éÂl et eÂl (avec e féminin) et suivit les destinées du groupe al. Ainsi, pour prendre un exemple type, l'adj. béls devint successivement, du xii* au XIII® siècle, bÈals, bèÂls, beÂls, beÂus, Les siècles suivants, jusqu'au xv®, font entendre la triphtongue eAu, qui commence par un e féminin, se continue par un a accentué et finit par un u. Les dialectes changeaient volontiers Te féminin en i, de sorte que la triphtongue devenait iau. Nous verrons au chapitre suivant le sort de cette triphtongue dans la langue moderne.

Ainsi Tancien et le moyen français déclinaient : le mantôl, les manteaus; le cbapèl, les chapeaus; un bel enfant, de beaus enfants. Dans le substantif, une réaction du pluriel sur le singulier fit partout disparaître la forme en el : de là manteau^ chapeau, etc. ^. Des formes telles que martel en tête, listel, cartel sont des italianismes. Les adjectifs se terminèrent également en eau (beau, nouveau, Jumeau), excepté devant une voyelle : un bel enfant, bel et bon.

Le rapport de eau à el tend aujourd'hui à s'effacer. Bieh que la langue possède de nombreux dérivés qui datent de l'époque oîi el n'était pas encore changé en eau (cbapel : chapelet; mantel : mantelet; nouveau : nouvelle) et qui devraient conserver toujours présent le souvenir de la filiation, on a commencé à créer des dérivés tels que tableautin, de tableau; pinceauter, à^ pinceau (au lieu de tablellin, pinceler).

EL, accentué, n'existe que dans le pronom pluriel éls (illos) et dans le substantif chevéls (capillos), qui sont devenus eus et cheveus (eux, cheveux). L'I s'est changée en U; la diphtongue eu, produite par la vocalisation, a dû se fondre avec l'ancien 6 (§ 94) et en suivre la destinée. A la fin du moyen âge, ce qu'on avait jadis prononcé él avait certainement le son moderne de notre voyelle eu. Atone, ôl ne se réduit pas à eu, mais à u (ou) : ^filicaria,

i. yoïr au livre II le chapitre de la formation des pluriels.

felgiere, fougiere, fougère; del (article contracté atone), don, plus tard du ^ .

lEL se change en la triphtongue iéu : ciel, cieus. De bonne heure, on a prononcé yeu, avec eu voyelle, comme aujourd'hui (§95 et 98).

. 108. Autres voyelles ou diphtongues précédant L.

IL. — La langue semble avoir hésité. L'ancien français disait soutil, soutins; vil, vius ; vilté, ^^luté; mais ces formes ne se sont pas maintenues. Ou bien la consonne a reparu, comme dans subtils^ vils; ou bien elle est tombée sans laisser de trace : filcelle, ficelle,

OL et OL devinrent ou et ou, qui se réduisirent bien vite à la voyelle simple u (ou) : dois, ddus , doux; €Ôls, cous; fols, fous; môls, mous.

UL. Ici, 1 paraît s'être fondue avec l'u sans laisser de traces : pulpitre de\ient pupitre , pulcelle deyient puce lie.

UEL ou EUL. Dans ce groupe, 1 devait, en se vocalisant, se fondre avec la voyelle eu : aieul, aieus; linceul, linceus,

109. L MOUILLÉE. — L'I mouillée présente des faits analogues :

kk (ail) : travails, travaus,

ti (eil) : meils (melius), mieux.

ti, (eil) : conseil, conseus. Sous l'influence du singulier, la langue moderne est revenue à la forme conseils.

n (il). Ici l est tombée : fils se prononce fis. Les dialectes ont dit fiuSy fieus.

Ul (ôuil). Ici 1 en se vocalisant s'est fondue avec la voyelle u : genonils, genoux; verronils, çerroux. Les singulier genou et verrou sont tirés du pluriel.

1. Nous n'avons pas parlé de la vocalisation de 17 dans le groupe el répondant à al latin {mortel^ pel). C'est une question encore obscare.

Ainsi, le xiii® et le xiv® siècle ont vu se développer toute une nouvelle série de diphtongues ou triphtongues : au, eu, ean, ieu. Mais la diphtongue an et la triphtongue eau ont seules duré jusqu'au xvi® siècle.

Section III. — Résumé,

Page 1