LA PROPOSITION SIMPLE ET SES ESPÈCES
L'interrogation se marque d'une manière générale par le mode indicatif, et par un ton propre à cette forme de la pensée et qu'on appelle le ton interrogatif ; mais elle s'exprime d'une manière particulière, selon qu'elle est rerhale ou nominale.
a) L'interrogation verbale ne porte que sur le verbe en tant qu'il exprime V affirmation^ tous les membres de la proposition étant connus. Dans ce cas, l'interrogation se marque par la forme interrogative du verbe. La réponse se fait par un adverbe simple : oui pour l'affirmation, et non pour la négation : As-tu fini? Oui. — Pars-tu demain r" Non. — Suis-jebien affermi? Puis-je être ici tranquille? (Ducis). La ferre tourne-t-elle autour du soleil?
Très souvent le ton interrogatif suffit, et la proposition a la forme affirmative, quoiqu'elle exprime une question : Il a gagné son procès? Il n'y a que la prose ou les vers? (Mol.). Je ne la mettrai point dans un couvent? (Id.). Et vous croyez que la réputation de ce moine peut égaler la mienne? (Volt.).
Le mari repart, sans songer :
Tu ne leur portes point à boire? (La F. III, 7.)
b) L'interrogation nomincde porte sur un membre de la proposition désignant la personne, la chose, la qualité ou les circonstances de l'action, et, dans ce cas, elle est marquée par les pronoms et adverbes interrogatifs. La réponse est une proposition affirmative ou négative dans laquelle les pronoms et adverbes interrogatifs sont remplacés par des noms, des pronoms ou des adverbes : Qui cherchez vous ? Je cherche mou frère. — Que cherchez-vous? Je ne cherche rien. — Quel temps fait-il? Il fait beau temps. — Où logez-vous? Je loge ici. — Eh bien! que qcicpiez-vous, dites-moi, par journée? (La F. VIII, 2). " "
0 peuple trop heureux.' quand la paix viendra-t-elle Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts"?
(La F. VII, 18).
Quand l'interrogation porte sur Vaction (le verbe), on se sert du verbe faire avec le pronom interrogatif que. Dans ce cas, l'interrogation a la forme nominale, puisqu'elle est marquée grammaticalement par le pronom que; mais, en réalité, elle est exprimée par le verbe faire, qui tient la place de tous les autres verbes que peut donner la réponse : Que idÀXes-vous? — J'écris., je lis, etc.
5. La proposition impérative exprime un commandement de celui qui parle à celui qui écoute. Ce commandement, que ce soit un ordre ou une simple prière, se marque par le mode du verbe (l'impératif), par la construction et par un ton particulier, appelé ton impératif: Euis le mensonge. Sors donc de devant moi.,
monstre d'iniquité! (Rac). 0 Dieu! confonds V audace et l' imposture! (Id.).
Le commandement exige en général que l'expression soit très brève ; c'est pourquoi il est souvent exprimé par une proposition elliptique : Aux armes! Canonniers^ à vos pièces! Au voleur! Silence! Feu!
6. La proposition optative exprime un désir de celui qui parle ou simplement une permission. Le désir se marque dans le discours par le mode du verbe (le subjonctif comme optatif) : Dieu me soit en aide! Vivent les gens d'' esprit! Puisses-tu réussir! Ecrive qui voudra. Advienne que pourra. La volonté du ciel soit faite en toute chose ! (Mol.). Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre! (Corn.). Qu\mx accents de ma voix la terre se réveille! (Rac).
Souvent le ton du discours est la seule marque qui indique si la proposition est :
Expisitive : Dieu protètje la pairie. Interrogative : Dieu protège la pairie ? Impérative : Dieu, protège la patrie. Optative : (Que) Dieu protège la patrie.
Article II. — Les msmbres de la proposition simple. § 162
1. Quel que soit le nombre des mots qui entrent dans une proposition, elle ne peut comprendre que deux termes essentiels^ savoir: 1° la personne ou la chose dont on parle, c'est le sujet; 2** ce que l'on dit du sujet, c'est le prédicat (§ 1).
On peut dire du sujet : a) ce qu'il fait, c'est Vaction ; h) comment il est, c'est la qualité; c) ce qu'il est, c'est l'^s^^ce à laquelle il appartient (§ 62).
Sujet. Prédicat.
a) Le soleil brille.
hj II est lumineux.
c} Il est un astre.
L'ancienne grammaire se servait déjà du mot prédicat pour désigner ce que l'on appelle aujourd'hui Vattribut. Le mot prédicat [prœdicatum, énoncé) signifie étymolog'"'"^-- :nt ce qui est dit du sujet, et c'est là son vrai sens dans l'analyse de la pensée. Mais, selon les gi-ammairiens français, dans toute proposition il y a, non pas deux, mais trois parties essentielles : le sujet, le verbe et l'attribut, et le verbe, qui est toujours être, est réuni à l'attribut dans les verbes d'ils attributifs, comme j'étudie, j'écris, je languis, etc., qui sont pour je stiis étudiant, je suis écrivant, je suis languissant. Ainsi, d'après cette théorie, il n'y aurait réellement qu'un verbe, le verbe être, qui serait le mot par excellence (verbumj. Or, il est à remarquer que le verbe t'(re n'existait pas dans les langues
primitives et n'existe encore ni dans les langues de la Chine, ni dans la plupart des langues de l'Ainérique, de l'Afrique et de la Polynésie, et que, dans nos langues indo-européennes, ce mot est formé de racines différentes, qui, dans l'origine, avaient une signification à la fois concrète et active. D'ailleurs il ne faut pas croire, comme le disait déjà Boniface, que le verbe attributif soit réellement composé du verbe être et de Vattribut, dont il n'est pas même l'expression synonyme, puisqu'il y a une diflV'rence essentielle entre il brille et il est brillant, il aime et il est aimant, il croit et il est croyant, il meurt et il est mourant, etc. En elTet, le verbe exprimant un fait désigne toujours, par cela même, quelque chose d'actuel et de passager; au contraire, le participe, joint à être, forme une expression significative d'une qualité fixe, constante, inhérente au sujet, qui ne le quitte pas. Cela résulte de la valeur ordinaire de l'adjectif dont tient le participe, et de ce que le verbe être, mis en sailUe dans l'expression composée, lui donne un caractère d'existence, de permanence, de durée. Le verhe être n'est donc pas un membre particulier de la proposition; c'est une forme accessoire du prédicat, (}ui équivaut grammaticalement à la flexion du verbe dit attributif.
2. Outre les membres essentiels, la proposition peut renfermer un ou plusieurs membres accessoires, qui servent à déterminer ou à restreindre la signification du verbe ou du substantif: chaque verbe a un sujet et peut avoir un ou plusieurs objets qui lui sont subordonnés directement; et chaque substantif, qu'il soit sujet ou objet, peut aussi avoir sous sa dépendance un ou plusieurs attributs : Je V enverrai demain un petit album pour ta fête, h'objet (complément ou circonstanciel) et Vattribut sont les membres accessoires de la proposition (§ 5).
3. Chaque membre de la proposition a une forme d'expression qui lui est propre : ainsi le sujet et le complément sont essentiellement exprimés par le substantif; le prédicat, par le verbe; l'attribut, par l'adjectif; et le circonstanciel, par l'adverbe : Un homme (sujet) .s/; ^ en y (attribut) dit (prédicat) towjowrs (circonstanciel) In vérité (complément)..
Les membres de la proposition s'expriment, non seulement par les mots qui marquent les idées et qui sont : le verbe., le sid)stantif et Vadjectlf, mais encore par les mots de rapport qui ont la valeur grammaticale des mots d'idée, savoir Vadverbe, \% pronom., le no)n. de nombre et même Varticle. Les autres mots de rapport, c'est-à-dire les verbes auxiliaires et les prépositions, ne s'emploient qu'avec les membres de la proposition et ne fout pour ainsi dire qu'un avec eux: Il — a dmé — en ville. Quant aux conjonctions, elles servent simplement à lier ensemble les propositions. Enfin l'interjection ne marque ni une idée ni un rapport, et n'entre point dans l'analyse de la proposition.
4. Le verbe est l'expression propre pour le prédicat et comme tel il marque, outre l'action énoncée, tous les rapports contenus dans l'affirmation (§ 92) : Le soleil brille. Partez.
Le verbe doit toujours se rapporter à un sujet exprimé ou sous-entendu.
5. Ij adjectif est l'expression propre pour Y attribut: Le cheval arabe est petit ; mais il peut aussi faire fonction de prédicat à l'aide du verbe êfre^ eraploj^é comme simple copule (§ 5G) : Le soleil est lumineux.
6. Le mhstdutif est l'expression propre pour le sujet et pour le complément.
a) Emplo.yé comme sujet, le substantif désigne toujours une personne ou une chose déterminée : L'homme pense. Le soleil brille.
h) Employé comme complément, le substantif peut être déterminé ou indéterminé, et, dans ce dernier cas, il n'est pas précédé de l'article. Il se rapporte toujours au verbe ou à un autre substantif.
1° Quand le substantif est joint au verbe avec ou sans préposition, il en est le complément direct, indii-ect ou circonstanciel (§5): La pluie arroselsi terre. Obéissez sluk lois. Il demeure à Rome. S'il est employé dans un sens indéterminé, il forme avec le verbe qui précède une locution composée, appelée expression rerbcde, comme prendre soin (= soigner), tombera genoux (= s'agenouiller).
2° Quand le substantif est joint à un autre substantif) il fait fonction d'attribut, et c'est pourquoi ou l'appelle complément attributif; il est toujours précédé d'une préposition, principalement de et à, qui le lie au substantif qu'il détermine : Le cours f/'un fleuve est l'emblème de la vie. S'il n'est pas précédé de l'article, il a en général la valeur d'un adjectif et forme une expression ad/ecf/ve, comme un Jujmme r/'esprit (= spirituel), un déseti de sable (= sablonneux).
Comme l'adjectif, le substantif peut être précédé du verbe être et faire fonction de prédicat : Le soleil est un astre. Les blés sont en fleur.
Le subslaiilil (iiuiii commun) est employé dans un sens défermint- loi-squil désigne un genre, une espèce ou un individu particulier (v. § 109).
7. h'adrerbe a la valeur d'un nom précédé d'une préposition et exprimant un circonstanciel : 7/ /)((rle modestement (= avec modestie).
8. Ij infinitif remplit les fonctions du substantif, et le yw/-ticipe celles de l'adjectif: Travailler (sujet) est un devoir. Il aime à travailler (comidément direct). J'aime les élèves ohéissants et appliqués (attribut).
9. Le lironom suhstantif ou pronom proprement dit est le remplaçant du su])stantif et remplit dans la proposition les mêmes fonctions que ce dernier comme sujet ou comme complément ou même comme prédicat : Je (sujet) te (complément direct) cherche. Cela me pJaît. Pour qui travaiUe-c-vous? Ce n'est rien.
10. Le pronom adjectif remplit de même les fonctions de l'adjectif; c'est pourquoi on l'appelle communément adjectif déterminatif (possessif, démonstratif ou interrogatif) (^) : Dieu sonde nos cœurs. Cet enfant est sage. Quel temps fait-il ?
Le nom de nombre est aussi considéré comme un adjectif déterminatif, que l'on appelle adjectif numéral, quand il exprime un nombre précis : Cinq centimes font un sou, et adjectif indéfini, quand il exprime un nombre indéterminé : Certains peuples sont antliropopJiages.
Enfin Varticle, qui est originairement un pronom ou un nom de nombre, remplit aussi la fonction d'attribut : Le chien a ahoyé. Un chien l'a mordu.
Tous ces mots attributifs ont cela de commun qu'ils précédent toujours le substantif avec lequel ils s'identifient,
1 1 . Tous les mots de la proposition se rapportent au verbe (prédicat) ou au sujet. Ainsi dans cette proposition: Une grande fo}-êt couvre la montagne,V 2iî{}Q(!,i\f grand se rapporte au sujet qu'il détermine, et le substantif yy/o/^to^w^ se rapporte au verbe dont il est le complément. L'attribut grand et le complément montagne sont des membres accessoires de la proposition.
C(msidérée grammaticalement, la proposition est composée d'autant de parties qu'elle a de membres essentiels ou accessoires ; mais, considérée logiquement, elle n'en renferme que deux: le sujet et le prédicat : La fourmi laborieuse — donne au paresseux V exemple du travail. Un jeune enfant — dans l'eau se laissa choir (La F. I. 19).
12. La proposition est dite elViptique lorsqu'il lui manque un ou plusieurs termes que la pensée exige et qu'il faut sous-entendre : Autres temps, autres mœurs. Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle! (R-àC). Etes-vous satisfait? Moi? dit-il; pourquoi non ? (La F. I, 7.). Nul bien sans mal, nul plaisir sans mélange (Id.). Chat, et vieux, pardonner! cela n'arrive guères (Id. XII, 5).
Moi, deft tanches! dit-il ; moi héron, que je fasse
Une si pauvre chère! Eh ! pour qui me prend-on ? (Id. VII, 4)
(1) Le motdéfenjiiwafi/'estundeceux dont on a le plus usé et abusé en grammaire; c'est la raison pour laquelle nous avons cherché à en restreindre remploi le plus possible (cf. S§ 73, 78, 169, 173).
On ne peut ellipser que les membres de la proposition qui, par leur signification générale, se laissent facilement sous-eutendre, savoir :
a) Le sujet, mais seulement quand il est exprimé par un pronom. Le pronom-sujet est toujours sup[)rimé à l'impératif, et il l'est quelquefois avec un verbe impersonnel: (Vous) Venez. deux, écoutez ma voix. Terre, prête Voreille (Eac). Ainsi (il) fut fait (J.-J. R.). N'en déplaise à l'oracle latin (Les.). Comment vous en va ? (Ac.) Soit!
h) La copule être: Comment donc, Gil Blas, vous (êtes) dans cette ville? (Les.). Heureux le sage instruit des lois de la nature (Del.). Quelquefois le sujet est ellipse en même temps que la copule : Un homme singulier que ce roi Henri VI H (V. Hugo).
c) Le prédicat exprimé par un verbe objectif, surtout quand il a un sens général, comme faire, et dans ce cas l'ellipse du verbe ne va pas sans celle du sujet, de telle sorte que la proposition ne se compose plus que d'un terme, qui est le complément ou le circonstanciel du verbe, c'est-à-dire le mot qui précise ou détermine le prédicat : Feu (= vous, faites feu)^ Adieu! Mille pardons. En. route. Aux armes! (Ac). Vite un flconl/cau (Eac). Au diable les savants qui ne veulent 23oint écouter les. gens (Mol.).
Il arrive souvent que le substantif employé avec ellipse du verbe exprime une idée qui peut être considérée comme sujet, objet ou pi'édicat : .4 la cour, à la cille mêmes passions, mêmes faiblesses, mêmes petitesses (La Br.). Mon pcre, quel moyen de m'<(cquitter ja)nais''f (Rac). H ne mange que des végétaux cuits. D'ailleurs abstinence totale de toute autre boisson que l'eau (Courier). Rien de bon <nf u/oiide comme un bon cœur (Boiste).
On ne ])eut jamais ellipser les mots attributifs ou objectifs qui déterminent le sujet ou le prédicat.
13. 'L'anacoluthe, ou consti'uctiiiii interrompue, se rapporte à l'ellipse. Par cette figure, on abandonne une pro])()sition commencée pour en entamer une seconde qui se lie à la pi-einière par les idées et non par les mots; par ex.: Qui demanderait à tous les hommes où ils vont, ils réj)ondraient fous qu''ds vont à fa
moH ou à l'éternité (Nicole). Une tache Eli! bon Dieu! le
soleU même en a (C. Del.). On rap])orte aussi à l'anacoluthe la construction au mo^^en de laquelle on met le sujet ou l'objet du verbe en tête de la phrase sous forme de proposition elliptique (V. § 260).
Ayeu, Grammaire compilée. 25.
380 LES :'Ie:mbres de la proposition simple § 162
14. Deux ou plusieurs propositions réunies eu une phrase et aj'ant un membre commun peuvent se fondre en une seule, le terme commun n'étant exprimé qu'une fois; il 3' a alors co«-
tr<(cf/oii de la phrase (§ G).
Eu pareil cas. si les propositions conservent chacune leur verbe, elles restent distinctes, quoi(iue unies, et la phrase forme réellement une jjroposltion coniposîe : Le malheur empire les mauvais caractères et (le malheur) améliore les bons.
Mais les propositions unies ainsi par un terme commun n'en forment qu'une quand elles n'ont ensemble qu'un seul verbe, c'est-à-dire une seule affirmation ; la phrase est alors considérée comme une proposition simple que Ton appelle proposition complexe : Le soleil et la lune brillent (= le soleil brille et la lune brille).
De là il résulte que la proposition peut être complexe par chacun de ses membres, sauf par le verbe :
a) Le sujet est complexe : La paresse et ta pauvreté soyit soeurs jumelles. La pourpre, /'or, le cristal étincelaiod de toutes pjarts (Ch.).
h) Le prédicat (adjectif) est complexe : La jujube est pectorale et apéritive.
c) L'objet (complément ou circonstanciel) est complexe : Les Itypjocrites font de la décotiou métier (/ marchandise. Z« canne à sucre prospi're en Asie et en Amérique. Le sage est ménager du temps et des paroles (La F. VIII, 26).
d) L'attribut est complexe: >^a}is la culture il n'''y aurait pas de climat s salubres et agréables.
Il ne lautpas confondre l'ellipse avec la contraction. Ainsi les phrases suivantes restent composées malgré Tellipse du verbe: On a toujours raison, le Destin (a) toujours tort (La F. VII, 14^. Le crime fait la lionle, et non pas l'écfiafaud (Corn.). Le brave ne se connaît qu'à la guerre, le sage dans la colère, et l'ami dans le besoin.
15. he pléojuisuie est le contraire de l'ellipse et consiste dans l'emploi de mots qui paraissent superflus pour le sens, mais qui peuvent donner à la phrase plus de grâce ou plus d'énergie : Je l'ai entoulu de mes propres oreilles. Mais enfin je raivii, vu de mes yeux, rous dis-je(Lii F. IX, 1). Le pléonasme est vicieux quand il n'ajoute rien à la force du discours, par exemple : (ht a pris cks engagements réciproques de part et d'a,utre. Il n'a seulement qu'à se montrer. Il est possible qu il "ÇtwissQ venir. Il le traita toujours avec une douceur qui ne se démentit jamais (St-Lambert).