‹ Cours de langue française (volume 3)Chapitre 72 sur 427 · DE LA PRONONCIATION · texte numérisé non relu

DE LA PRONONCIATION

c( Il est un autre point par où notre prononciation tend à se séparer de celle de nos pères et de nos aïeux, je veux dire des gens du XVIIP et du XVIP siècle : c'est la liaison des consonnes. Autrefois on liait beaucoup moins ; il n'est personne qui ne se rappelle avoir entendu les vieillards prononcer non les Etâ-z- Unis, mais les Etâ- Unis. A cette tendance je n'ai rien à objecter, sinon qu'il faut la restreindre conformément au principe de la tradition, qui, dans le parler ordinaire, n'étend •pas la liaison au delà d'un certain nombre de cas déterminés par l'usage, et qui, dans la déclamation, supprime les liaisons dans tous les cas où elles seraient dures ou désagréables. Il faut se conformer à ce dire de l'abbé d'Olivet : « La conversation des honnêtes gens est pleine d'hiatus volontaires qui sont tellement autorisés par l'usage, que, si l'on parlait autrement, cela serait d'un pédant ou d'un provincial. »

« Dans la même vue on notera que, dans un mot en liaison, si deux consonnes le terminent, une seule, la première, doit être prononcée. Ainsi, dans ce vers de Malherbe : La mori a des rigueurs à nulle autre pareilles, plusieurs disent : la mor-t-a... mais cela est mauvais, il faut dire : /(/ nior a. Au pluriel la chose est controversée ; il n'est pas douteux que la règle ne doive s'y étendre : les mor et les blessés; mais l'usage de faire sonner le s comme un z gagne beaucoup : les mor-z et les blessés; c'est un fait, et il faut le constater » (^).

En résumé, selon Littré, le mal vient de la tendance générale qu'on a, de nos jours, à conformer ]a prononciation à l'écriture; car, dit-il, dans une langue comme la nôtre^ dont l'orthographe est généralement étymologique, il ne peut rien y avoir de plus défectueux et de plus corrupteur qu'une pareille tendance.

2. On peut, en élargissant la question, poser comme principe général, que toute prononciation qui viole une des lois phonétiques de notre langue est vicieuse et devrait être condamnée, fût-elle approuvée par les autorités les plus respectables.

a) Il est une loi bien établie en français, c'est qu'il ne peut pas y avoir de voyelle longue en dehors de la syllabe accentuée. Il n'est donc pas permis de prononcer les mots en ation comme si le a était long. Par la même raison ou proscrira la prononciation o de au partout où cette monoplitongue est atone, par ex. dans autel, auberge, etc. (§ 19).

M> Littré, Dict. delà Umgae fr., préface, p. xii et s.

•llH> DE LA PROXOXf'IATIOX § 4'5

h) Une autre loi phouétique propre à uotre langue n'admet deux consonnes de suite que lorsque la seconde est un r ou / précédé d'une muette, ou (^ue la première est une des liquides r, /, il, m, terminant la sj'llabe (§ 10). Les mots savants échappent à cette loi; ainsi on prononce exclure en faisant sonner les quatre consonnes consécutives cscl, ce qui est une énormité en français (^). C'est aussi évidemment en distinguant les mots savants des mots populaires que l'Académie et tous les dictionnaires, y compris celui de Littré, ont fait deux catégories de consonnes doubles, selon qu'elles ne font entendre qu'un son, comme dans oppf'/f-r, flamme, allei', ou qu'elles se prononcent l'une et l'autre, comme dans a^ipéfence, immaculé., illustre; ces dernières ne se présentent que dans des mots de formation savante. Mais comment jjrononce-t-ou la double consonne en pareil cas ? c'est ce qu'on ne dit pas, et pourtant il est bien certain qu'on ne peut émettre deux lois de suite le même son-consonne, par exemple/^ dans illustre^ sans séparer les deux articulations par une voyelle, si faible qu'elle soit, comme le e muet dans le lustre (^).

c) Enfin il est de règle que les consonnes finales sont muettes, sauf dans la liaison des mots (§ 16). Or Fusag-e a déjà'consacré de nombreuses exceptions à cette règle. Ainsi aujourd'hui le /■ est toujours sonore à la fin des mots, le / presque toujours et le r dans un très grand nombre de cas (v. § 56). Ces exceptions sont regrettables, parce qu'elles sont contraires au génie de la langue ; mais il }' a une tendance générale à en augmenter le nombre, et beaucoup de personnes font entendre contre toute raison la finale de mœurs, but, cep, hourcj et de bien d'autres mots encore.

3. L'Académie nous donne l'orthographe de chaque mot usuel, mais elle ne nous en indique la prononciation qu'exceptionnellement, îi L'Académie, disait déjà la préface de la première édition du dictionnaire (1094), serait entrée dans un détail très long- et très iimtile, si elle avait voulu s'engager, en

(1) Cependant Malvin-Cazal lui-même, amiuel on peut reprocher tout particulièrement !a ti'ndancc ili' Cl nfoi'mer la piononciation à récriture, est obligé de reconnaitreà propos de la liiii..; ipic : « Dans la conversation et la lecture familièie, l'usage change en s la doiibli' ai liciiliiiiiin es, lorsqu'elle est suivie d'une ou de plusieurs consonnes, et l'on (Wiescusc.r. etc. » (Malvin-Cazal, Prononciation de la langue française au XIX' siècle, 18'i(;, p. 470).

(2) On lit dans le Cours supérieur de rjramm.aire (p. 38) de B. JuUien, le collaborateur de Litlré :« Dans les inots où le doublement de la consonne doit être entendu, ou peut dire que la première consonne ne se prononce pas du tout : la seconde seule est jorononcée ; la première est remplacée par un petit l'etard ou silence avant l'explosion de la seconde. » Kt .lullien cite comme exemple le mot («j wfn.se, qu'il fait prononcer ainsi : i...raense. Singulière prononciation que celle qui coupe ainsi un mot en deux, (jui n'ont pas plus de sens l'un que l'autre ! Ne vaudrait-il pas mieux poser une fois pour toutes la règle que l'on ne ))rononce pas les doubles consonnes, sauf ce et gg quand ils sont suivis de ( ou de e (\\ § 55) ?

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faveur des étrangers, à flonuer des règles de la prononciation. » Sur quoi un grammairien de l'époque, De la Touche, faisait remarquer très justement : « Comme rien ne paraît plus nécessaire que de fixer la prononciation dans les mots où elle peut être douteuse, on s'était persuadé que MM. de l'Académie le feraient avec toute l'exactitude possible, et qu'ils la détermineraient d'une manière à ne laisser plus aucune difficulté considérable. Mais on a été fort surpris de voir qu'ils ont négligé un article si important, sans quoi leur dictionnaire ne peut être que défectueux. Il ne s'agissait pas, comme ils le prétendent, de donner des règles aux étrangers seulement. La plupart des Français en ont autant besoin qu'eux dans une infinité de mots, et nos savants académiciens sont une bonne preuve que les plus habiles mêmes ne s'accordent pas toujours en ce pointlà. Il est vrai (qu'ils ont donné quelques règles sur certaines lettres; mais c'est si peu de chose qu'on n'en est guère plus éclairé, et l'on demeure généralement dans le même embarras où l'on était auparavant ».

La fin de non-recevoir opposée par rAcadémie en 1694 est encore reproduite en ces ternies dans la préface de la septième édition de son dictionnaire (1878) : « On n'apprend pas la prononciation dans un dictionnaire: on ne l'y apprendrait que mal, quelque peine qu'on se donnât pour la représenter aux yeux. Les signes proi)res maurpient ordinairement pourTexprimer, et les signes qu'on inventerait pour les remplacer seraient le plus souvent trompeurs. La bonne prononciation, c'est dans la compagnie des gens bien élevés, des honnêtes gens, comme on disait autrefois, qu'il faut s'y façonner et s'en faire une habitude. Quant aux étrangers, ils ne l'apprendront qu'en parlant la langue dont ils veulent se rendre l'usage tamiliei- avec ceux qui la parlent de naissance et (pii la parlent bien ».

Cette expression les homiêtes (jetis dont se sert l'Académie, un célèbre grammairien du dernier siècle, Dumarsais, l'avait employée en définissant le bon usage « la manière ordinaire de parler des honnêtes gens de la nation, j'entends les personnes que la condition, la fortune ou le mérite élèvent au-dessus du vulgaire, et qui ont l'esprit cultivé par la lecture, par la réflexion et par le commerce avec d'autres personnes qui ont ces mêmes avantages. » C'est dans le même sens que Féline, auteur d'un Didi 01 inaire de la protionchdion delà houj ne française (1851), disait : « Ce qui m'a déterminé, c'est l'usage le plus général, celui de la bonne compagnie qui devait prévaloir. » Mais, fait remarquer M. Charles Tluu'ot, que faut-il entendre par la bonne compagnie? Ce mot avait un sens précis du temps du premier

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