LE P. DE BREBEUF ET LE P. GABRIEL LALEMANT
Pendant l'hiver de 1649, une nombreuse armée d'Iroquois ee présenta aux portes du village Saint- Ignace. Les Hurons étaient plongés dans un profond sommeil. Le fort fut emporté sans résistance, le village livré aux flammes, et tous les habitants, hommes, femmes, enfants, furent passés par le fer et le feu. Trois Hurons seulement parvinrent à s'échapper, et coururent donner l'alarme au village Saint-Louis, à une lieue de distance.
Les ennemis ne donnèrent pas à leurs victimes le temps de se reconnaître ; bientôt ils cernèrent la place de tous les côtés et montèrent à l'assaut. Deux fois les guerriers hurons les repoussèrent avec pertes ; mais enfin, écrasés parle nombre, ils tombèrent sous les débris des palissales. Les féroces vainqueurs pénétrèrent par toutes les brèches et tirent un horrible carnage.
Les Pères de Brebeuf et Lalemant se trouvaient alors au village Saint-Louis. Malgré les pressantes sollicitations des Hurons, ils n'avaient pas voulu abandonner leur troupeau à l'heure du danger. Chargés de liens avec les autres prisonniers, ils furent conduits sur les ruines fumantes du village Saint-Ignace, pour être mis à mort ; on les y accueillit par une grêle de coups de bâtons.
Comme autrefois l'apôtre saint André à la vue de la croix après laquelle il soupirait depuis longtemps, le P. de Brebeuf se jette à genoux au pied du poteau
où il va être attaché, et embrasse avec respect Tinstrument de son supplice. Puis apercevant autour de lui une foule de chrétiens condamnés comme lui à la mort, il lève les yeux au ciel, et les exhorte à souffrir courageusement, en leur montrant les palmes qui les attendent là-haut.
Le P. de Brebeuf était doué d'une organisation physique exceptionnelle et d'une grande force de caractère. Le P. Jogues et le P. Lalemant sont des agneaux résignés, mais suppliants, sous la griffe du tigre ; le P. de Brebeuf, au contraire, c'est le lion dans toute sa majesté. Taudis qu'on suspend autour de son cou un collier de haches rouijies au feu, qu'on l'enveloppe d'une ceinture enduite de gomme et de résine enflammées, qu'en dérision du baptême, on lui verse de l'eau bouillante sur la tête, qu'on taille sur ses membres des lambeaux de chair qui sont grillés et dévorés devant lui, qu'on lui perce les mains avec des fers rouges, qu'après lui avoir arraché la peau de la tête, on jette sur son crâne de la cendre chaude et des charbons ardents, pas un cri, pas un soupir ne s'exhale de sa poitrine. Sa figure conserve l'expression d'une sérénité parfaite. Son regard paraît absorbé dans la contemplation d'une vision céleste. D'une voix ferme, il encourage ses compagnons de supplice. En vain les Iroquois redoublent de fureur et de cruauté pour lui arracher un signe de faiblesse et l'empêcher de parler, en vain ils lui fendent la mâchoire d'un coup de hache, ils lui coupent les lèvres, le nez, la langue, et lui enfoncent un fer rouge dans la gorge ; dans cet état affreux, il parlait encore par signes pour consoler et fortifier ses frères, surtout le P. Lalemant dont les soupirs lamentables lui fendaient l'âme.
C^ëtait eu eôet un spectacle navrant pour le vieux miseionnaire de voir son jeune compagnon se tordre pour ainsi dire dans des souffrances intolérables. Au plus fort de ses tourments, le P. Gabriel levait les yeux au ciel et implorait le secours d'en haut. Ses bourreaux le couvrirent d'écorces, et, avant d'y mettre le feu, le traînèrent devant le P. de Brebeuf. Le jeune martyr se jeta à ses pieds, et se re-^ommanda à ses prières en répétant les paroles de l'apôtre saint Paul : " Nous avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.^'
Ivres de carnage et de sang, les Iroquois inventèrent contre lui des raffinements de cruautés dignes de l'enfer. Ils lui arrachèrent les yeux, et mirent dans leurs orbites des charbons ardents. Son supplice fut prolongé pendant un jour et une nuit ; et ce ne fut que le lendemain de sa captivité, vers neuf heures du matin, que l'un de ses bourreaux, fatigué de le voir languir si longtemps, mit un terme à ses maux en lui fendant la tête d'un coup de hache.
Le P. de Brebeuf était mort la veille, le 16 mars, après trois heures de tortures. Les barbares lui arrachèrent le cœur et le dévorèrent entre eux, pensant ainsi s'attribuer une partie de son courage.
Il avait été le fondateur de la mission des ïïurons ; il en fut le dernier apôtre, et mourut à l'âge de 56 ans.
On conserve encore, à l' Hôtel-Dieu de Québec, le crâne du P. de Brebeuf, enchâssé dans le socle d'un buste d'argent, qui fut envoyé au Canada par la famille de l'illustre martyr, dans le but d'y renfermer cette précieuse relique.