‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 116 sur 186 · I.a générosilù suit la l)clic nainsanee · texte numérisé non relu

I.a générosilù suit la l)clic nainsanee

2. « (Juanil il aura à peindre les femmes, il a de ces grâces légères, de ces images et de ces suavités primitives, presque homériques, que les peintres de femmes proprement dits, les malicieux et coipiets Ilamiltoiis, u'égalent pas. » (SAiMt-BEUvi:.)

couleur ne soit pas violente. Parfois on entrevoit la toute charmante M™^ de Saint-Simon, femme de bon conseil et de bon sourire, près de son mari dont le sourcil froncé se détend alors un peu. Mais pour une M™<= de Saint-Simon ou pour une duchesse de Bourgogne, combien y a-t-il de duchesses de Berry, qui s'enivrent, ou de duchesses de Chaulnes, vrais soldats habillés en femmes! Et pour un Vauban, que de Villeroys! Ceuxci, Saint-Simon se croit non seulement le droit, mais le devoir de les flétrir. A la vérité, nous avons vu par sa lettre à Rancé que, jeune (à vingt-quatre ans), il avait eu des scrupules. Il n'en a plus quand il écrit, en juillet 1743, l'Introduction de ses Mémoires, intitulée : Savoir s'il est permis d'écrire et de lire l'histoire, singidièrement celle de son temps; car, dès le début de ce morceau, il pose nettement la question, et il y fait une réponse non moins nette :

La charité peut-elle s'accommoder du récit de tant de passions et de vices, de la révélation de tant de ressorts criminels, de tant de vues honteuses...? Une innocente ignorance n'est-elle pas préférable à une instruction si éloignée de la charité? et que penser de celui qui, non content de celle qu'il a prise par lui-même, la transmet à la postérité, et lui révèle tant de choses de ses frères ou méprisables ou souvent criminelles?

C'est en chi'étien que Saint-Simon répond, mais aussi en avocat qui plaide une cause personnelle avec la certitude de la gagner, puisque au fond c'est lui-même qu'il doit convaincre et qu'il est déjà convaincu. Chrétien, l'ami de Rancé l'est assurément de cœur; son christianisme, d'ailleurs, on s'y attend, est aussi indépendant qu'il est sincère : gallican, il prend parti pour l'autorité royale dans sa lutte contre les prétentions de la cour de Rome. Sans être janséniste, il aime peu les jésuites. Sa religion n'est pas seulement traditionnelle et formelle; on a signalé chez lui une tendance à voir partout l'action de la Providence et à la chercher dans l'histoire. Mais, par-dessus tout, il est né historien satirique et justicier. Il n'est donc point embarrassé pour trouver les raisons d'une résolution mûrement délibérée et arrêtée. Quand il serait désirable, est-il possible à un témoin des changements et des malheurs survenus en ce temps d'en ignorer les causes, ou, s'il les ignore, de songer à les rechercher? Dieu, tout lumière et vérité, peut-il exiger qu'on s'aveugle en faveur du mensonge? N'avons -nous pas besoin, pour n'être pas trompés et pour régler notre conduite dans ce sens, de connaître la valeur des gens et le prix des

choses? « Les mauvais, qui dans ce monde ont déjà tant d'avantages sur les bons, en auraient un autre bien étrange s'il n'était^ pas permis aux bons de les discerner, de les connaître, par conséquent de s'en garer. » Après s'être ainsi démontré qu'il avait Dieu avec lui et qu'il disait du mal des hommes pour leur plus grand bien, Saint-Simon glorifie cet amour de la vérité qu'il a préféré à tout, et déclare qu'il ne se piquera pas d'une impartialité stoique, ce dont on ne tarde pas à s'apercevoir.

Ainsi en règle avec sa conscience, il va pouvoir dire sans scrupule la vérité, toute la vérité. Rien que la vérité? ceci est plus délicat. Pour dire toute la vérité, du moins celle que l'on croit connaître, il suffit de le vouloir. Pour ne dire que la vérité, il faut de plus avoir un esprit libre de préventions, capapable d'observer et de noter les choses avec une exactitude parfaite et comme impersonnelle. Saint-Simon est un homme d'imagination et de passion : à son insu, la réalité se transfigure en s'enregistrant dans sa mémoire. Certes, il a tout fait pour nous laisser la plus complète et la plus fidèle image du passé qu'il ressuscite. Vaste et minutieuse a été son enquête, infatigable sa curiosité. 11 n'a dédaigné aucune source d'informations ' ; il a interrogé pendant cinquante ans, mais surtout pendant les vingt années qu'il a passées à la cour, tous ceux qui pouvaient lui apporter un renseignement précis. Cela, comme le reste, il l'a fait à fond, avec conscience tout à la fois et avec furie. Mais forcément il devait interroger d'ordinaire non pas les témoins les plus considérables et les plus siirs, mais des témoins subalternes et suspects en quelque mesure. Et que savaient-ils, ces témoins sur lesquels il fallait bien se rabattre, quand les principaux acteurs se dérobaient ou se taisaient, ou quand on n'osait même faire appel à leur témoignage? Us étaient dans la situation de ces soldats à qui l'on demande de raconter une bataille, et qui en ont pu voir à peine un épisode : l'ensemble leur échappant, ils grossissaient l'importance du détail qui les avait frappés. Et comme ce détail se présentait le plus souvent sous la forme piquante d'une anecdote, Saint- Simon le recueillait avidement, lui donnait un tour naturel, un

1. i( II commence dès dix-neuf ans sous la tente, ot il continue «ans relâche à Versailles et partout. Il s'informe sans cesse comme un Hérodote. Sur les généalogies il on remontrerait au I'. Anselme. Il raisonne du p^issi' comme un Boulainviliiors. Dans le présent il est à tout, il a vent de toutes les pistes, ot eu tient registre incontinent. » (Saime-Ekcve.)

Ci de Litt. — M'"' oe .M.\i.\teno.-s ot Sï-Si.mux. 6

air de vraisemblance qui encore aujourd'hui font illusion. Telle anecdote arrangée, inventée peut-être, reste ainsi éternellement attachée à la mémoire de tel personnage peu aimé de Saint- Simon : en vain la critique en démontrerait la feusseté, aux yeux du public complice elle resterait vraie.

Ces matériaux imparfaits, Saint-Simon les met en œuvre du mieux qu'il peut. Mais quand écrit-il? Il est vieux déjà quand il commence la rédaction de ses Mémoires; les souvenirs de sa jeunesse et de son âge miir affluent de tous côtés cà son esprit, mais parfois confus et même inexacts. Il est vrai qu'il peut se reporter aux notes pi'ises autrefois; mais, outre qu'elles respirent encore la passion qui les a dictées, elles manquent de lien entre elles, souvent de précision au moins chronologique, car Saint-Simon, curieux surtout d'observations morales, laisse tomber les faits intermédiaires qui ne lui semblent point significatifs, tient peu de compte des doutes, et regarderait comme un pédantisme le souci de la précision minutieuse. Bien des années ont passé entre l'observation et la rédaction dénnitive ; bien des choses se sont modifiées dans l'intervalle, et, quoique l'historien ici soit de ceux qui sont les moins susceptibles de transformation, on ne lit point sans inquiétude une œuvre qui n'a ni le caractère des Mémoires ordinaires, puisque l'auteur y fait entrer beaucoup de choses qu'il n'a ni vues ni entendues par lui-même, ni le caractère de l'histoire proprement dite, puisque bien des pages y ont comme un accent de revanche personnelle. Est-il un historien, celui qui savoure si délicieusement une vengeance si longtemps attendue, dans ce récit du Lit de justice du 26 août 1718, où le régent, conseillé précisément par Saint-Simon, imposa au parlement la déchéance du duc du Maine et des princes légitimés? Il est difficile, quand on juge Saint-Simon, de ne pas citer ce morceau caractéristique, où il semble prendre plaisir à nous prouver combien le lecteur ami de la vérité pure doit se tenir en garde contre les transports de cet historien enragé :

Ce fut \h où je savourai tous les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes, ///« osent nous refuser le salut, prosternés à genoux, et rendre à nos pieds un hommage au trône, tandis qu'assis et couverts, sur les hauts sièges aux cotés du même trône, ces situations et ces postures, si grandement disproportionnées, plaident seules avec tiiut le perçant de l'évidence la cause de ceux qui, véritablement et d'effet, sont latérales lieyis^ contre ce

1. Ceux qui se tiennent aux côtés du roi, les grands. — Vas clectuni. vase d'élection, l'élite (lu tiers état.

vas ek'clum du tiers état. Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce graml banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes ;ï chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des sceaux, vil petit-gris* qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, et ces tèlcs déconverles et humiliét'f! ii la hauteur de nos pieds. La remontrance finie, le garde des sceaux monta au roi, puis, sans reprendre aucun avis, se remit en place, jeta les yeux sur le premier président, et prononça : Le roi veut être obéi, et obéi sur-le-champ. Ce grand mot fut un coup de toudre qui atterra présidents et conseillers de la façon la plus marquée. Tous baissèrent la tète, et la plupart furent longtemps sans la relever...

Enfin le garde des sceaux ouvrit la bouche, et dès la première période il annonça la chute d'un des frères- et la conservation de l'autre. L'effet de cette période sur tous les visages fut inexprimable. Le premier président perdit toute contenance, son visage si suffisant et si audacieux fut saisi d'un mouvement convulsif, l'excès seul de sa rage le préserva de l'évanouissement. Ce fut bien pis à la lecture delà déclaration... L'attention était générale, tenait chacun immobile pour n'en pas perdre un mot, et les yeux sur le greffier qui lisait. Vers le tiers de cette lecture, le premier président, grinçant le peu de dents qui lui restaient, se laissa tomber le front sur son bâton qu'il tenait à deux mains, et, en cette singulière posture, acheva d'entendre cette lecture si accablante pour lui, si résurrective pour nous.

Moi cependant je me mourais de joie : j'en étais à craindre la défaillance; mon cœur, dilaté à l'excès, ne trouvait plus d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper était infinie, et néanmoins ce tourment était délicieux... Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance, je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments el les plus continus de toute ma vie. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien; toutefois je ne laissais pas d'entendre cette vivifiante lecture dont tous les mots résonnaient sur mon cœur, comme l'archet sur un instrument, et d'examiner en même temps les impressions différentes qu'elle faisait sur oiiacun. Au ])remier mot que le garde des sceaux dit de cette affaire, les yeux des deux évêques pairs 3 rencontrèrent les miens. Jamais je n'ai vu surprise pareille à la leur. J'avalai par les yeux un délicieux trait de leur joie, et je détournai le mien des leurs, de peur de succomber à ce surcroît, et je n'osai plus les regarder...

Pendant l'enregistrement je promenais mes yeux doucement de toutes parts, et si je les contraignis avec constance, je ne pus résister à la tentation de m'en dédnmmaner sur le premier président ; je l'accablai donc à cent reprises, dans la séance, de mes rer/ards assenés et l'orlonr/és '► avec persévérance . L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de mes yeu.v jusqu'en ses moelles; souvent il baissait la vue quand il attrapait mes regards ; une fois ou deux il fixa le sien sur moi, et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage et je me délectais ii le lui faire sentir. Je me jouais de lui quelquefois avec mes deux voisins, en le leur montrant d'un clin d'œil, quand il pouvait s'en apercevoir ; en un mot, /(' m'espaçai sur lui sans mcnugement aucun autant qu'il me fut possible.

1. Opposition do la fourrure grise d'un écureuil du Nord appelé petit-gris, et de l'hermine (|ui est toute blanetie. — En peinture, par «ne fausse apparence.

2. L'an des frèjx's, le duc du Maine ; l'autre, le comte de Toulouse.

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