‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 115 sur 186 · Lettres de nov. 1770 et du 9 janv · texte numérisé non relu

Lettres de nov. 1770 et du 9 janv

2. Avec quatre volumes de supplément en 1789, et une réédition en treize volu-

allendre jusqu'à 1829 pour que le marquis de Saint-Simon, petit-fils de l'historien, donne de ses œuvres une sorte d'édition complète, incomplète encore à bien des égards. 11 laissait beaucoup à faire à M. Ghéruel, et celui-ci a seulement jeté les bases de l'édition monumentale entreprise de nos jours par M. de Boislisle.

Mais les papiers autres que les Mémoires étaient fort nombreux, et pendant plus d'un siècle devaient être gardés avec un soin trop jaloux au dépôt des Affaires étrangères. Sans parler des Lettres, il y avait là beaucoup de documents antérieurs à la rédaction définitive des Mémoires, ou qui y avaient servi, par exemple des notices sur les duchés-pairies, sur les confesseurs du roi, sur Bossuet. Les duchés-pairies étaient, on le sait, la grande préoccupation et superstition de Saint-Simon. « Ma passion la plus vive et la plus chère, dit-il, est celle de ma dignité et de mon rang. Ma fortune ne va que bien loin après. » C'est pour défendre les privilèges de son rang qu'il s'était fait d'abord historien, et la première histoire qu'il conçut fut toute généalogique, si bien que ses contemporains, suivant les humeurs, ou s'étonnaient qu'un duc et pair se fît le laborieux successeur du P. Anselme, ou le consultaient avec déférence sur les origines les plus embrouillées des familles, sur les complications infinies du cérémonial et des préséances. Ces questions, qui nous paraissent aujourd'hui si puériles, avaient alors leur intérêt et même leur importance. Au fond, comme l'a fort bien démontré M. Boissier, il s'agissait de savoir si quelque droit subsistait en France en dehors de l'autorité royale. On n'attend pas de Saint-Simon qu'il devine et revendique les droits du peuple; mais il connaît dans le détail ceux de la noblesse, et, alors que tant de courtisans font bon marché des leurs, il est bien résolu à ne pas aliéner une parcelle des siens.

Il avait ses raisons aussi pour aimer peu les confesseurs du roi, en particulier le Tellier, dont il nous trace un portrait saisissant :

Un matin qu'il n'y avait point de conseil, ce jésuite, que ses supérieurs avaient déjà présenté au roi à son prie-Dieu, fut appelé seul dans le cabinet où le roi était seul. Seul, il ne l'était jamais, mais cela s'appelait ainsi lorsqu'il n'y avait que des valets inférieurs. Tellier était de taille médiocre, maisjre avec de gros os, l'air et le maintien d'un franc paysan, avec des yeux

mes (1791). L'édition de 18:29-1830, publiée chez Santelet, en vinjçt et un volumes est l'édition originale. CtiarlesX fît rendre aux héritiers le manuscrit des Mtjmoires.

d'un travers farouche qui eussent fait peur au coin d'un bois et qui lui donnaient une pliysionomie aft'reuse, fausse, profonde, toute telle enfin qu'il était au dedans. Il entra avec embarras, n'approcha, appelé, qu'avec peine et pauses, et dit fort bas très peu de choses au roi. A son nom, le roi lui demanda s'il était parent de M. le Tellier. Tout aussitôt le voilà plongé par terre et à répondre avec un air confus qu'il est bien éloigné d'un tel honneur et qu'il n'est que le fils d'un pauvre paysan, fermier d'auprès de Vire en Basse-Normandie ; et, cela dit, autre plongeon. Fagon, premier médecin, tout courbé sur son bâton, à côté de Blouin, premier valet de chambre et gouverneur de Versailles, tous deux seuls dans le coin du cabinet, voyaient et entendaient tout. Il avait fixé ses yeux sur le jésuite. A cette première réponse, il se tourna par vis à Blouin : « Monsieur, lui dit-il en lui montrant le confesseur, quel sucre .'... » et se replia tout de suite sur son bâton à examiner la suite de cette première entrevue, qui ne dura que fort peu.

Bien différent est le portrait de Bossuet, « doux, humain, affable, de facile accès,... rien d'austère, de pédant, de composé, gai, poli, fort aimable, quoique toujours et avec tous ce qu'il était et par son caractère et par sa vertu, et ne faisant jamais sentir aucune supériorité à personne ».

Mais l'ouvrage capital de Saint-Simon en dehors des Mémoires, c'est le Parallèle des trois i^remiers rois Bourbons, composé, nous l'avons dit, vers 174u, alors que Saint-Simon avait atteint la pleine maturité de son talent. Il se recueillit pour l'écrire et s'efforça de se maîtriser pour composer une œuvre d'histoire désintéressée et aussi une œuvre d'art. Y a-t-il réussi? Comme artiste peut-être, du moins aux yeux de ceux qui. croient que la vie peut être à la fois intense et harmonieuse. Mais les passions de l'homme se sont contenues, ne se sont pas domptées; et c'est justement pourquoi il est bon de ne pas séparer ce Parallèle des Mémoires; on ne trouve que là dans l'œuvre entière une sérénité relative ; mais, si l'accent est moins fébrile et si le style est moins emporté, l'esprit est partout le même; le Parallèle est plutôt une préface des Mémoires, écrite après coup. C'est l'histoire résumée d'une dynastie dont Saint-Simon admire les origines, d'autant plus qu'il entend opposer Henri IV et Louis XIII ;i Louis XIV, et montrer le germe de décadence et de mort jusque dans l'omnipotence éclatante du roi. Qu'eùt-il dit s'il ciUvu s'achever le règne de Louis XV?

Il estime les trois premiers Bourbons dans la mesure où ils ont été rois. Henri IV a bien gouverné et n'a été gouverné par personne; Louis XIII parut l'être, et ne le fut pas; Louis XIV le fut toujours, et ne voulut point le paraître. Cette division était factice, mais répondait à un double dessein personnel et politique, dont Saint-Simon, il est vrai, n'a peut-être pas eu une

conscience très nelle. Louis XIII était le bienfaiteur de sa famille, mais sa renommée doiileuse était accablée par la gloire de son ministre Richelieu : il fallait le relever et montrer que, même à côté de Richelieu, il y avait place pour un vrai roi. De Louis XIV, au contraire, on ne voyait que la splendeur, et l'on disait, en l'opposant mentalement à Louis XIII : le grand roi. Mais cette grandeur, en éblouissant les yeux, trompait l'esprit; cette puissance n'était que faiblesse, étant fondée sur l'injustice. Ainsi cette œuvre aux apparences impartiales n'est qu'un plaidoyer indirect et un réquisitoire adouci.

Le fondateur de la dynastie, Henri IV, sert là, pour ainsi dire, d'introducteur à son fils Louis XIII, et quel introducteur plus séduisant? Rien qu'il rappelle la forte éducation donnée par Jeanne d'Albret à son fils, il dédaigne, lui le peintre par excellence, de caractériser les grâces viriles de l'homme que fut Henri de Navarre; mais il insiste sur la fermeté du roi et sur l'habileté du politique; sur l'abjuration, qui fut un coup de maître; sur l'édit de Nantes, qui fut en outre un acte de patriotisme et d'équité. Il va jusqu'à excuser certaines faiblesses du Réarnais, en accusant sa femme Marie de Médicis et son entourage. C'est que le futur Louis XIII a grandi dans ce milieu corrompu : quelle grandeur naturelle et quelle force de caractère ne lui a-t-il pas fallu pour échapper à tant d'intluences énervantes, pour rester capable de régner! Ici se place le portrait moral de Louis XIII, en bonne lumière, comme son image physique, sculptée ou peinte, occupait la place d'honneur au cœur de l'hôtel de Grenelle ou du château de la Ferté.

Louis XIII, enfoui comme dans un sépulcre depuis sa naissance et jusqu'à la mort du maréchal d'Ancre, scellé dans l'ignorance la plus profonde de gens et de choses, même les plus communes, passa tout d'un coup du fond de ces ténèbres dans le plus grand jour et le plus éblouissant par un libérateur (Luynes) qui n'avait ni la capacité ni encore moins la volonté de l'instruire. Ajoutons rénormité de ce qu'il eut de plus intimement proche, et on sentira tout ce qu'il eut à percer, à surmonter, pour se former lui-même au gouvernement, et de quels talents naturels il fut doué pour n'avoir dû tout ce qu'il fut qu'à soi-même. Je crois avoir mis dans un assez grand jour la nécessité où il fut de faire un premier ministre, l'excellence de son choix, sa sage fermeté à le soutenir, comment il sut bien s'en servir sans en avoir jamais été gouverné ni par autres, en grandes ni en petites choses...

Saint- .Simon se garde bien, on le voit, de rabaisser Richelieu au profit de Louis XllI : la gloire du roi se grossit à ses yeux de toute la gloire du ministre que le roi a su choisir et sou-

tenir; car Louis XIII a tout su, tout vu, tout approuvé de ce que faisait Riclielieu. Dès lors, les grandes choses qui se sont accomplies à l'intérieur et à l'extérieur peuvent être présentées comme venant du seul Louis XIII :

Disons, avec la confiance que nous donne la vérité, qu'il faut une grande et bien singulière justesse de main pour tenir le limon au milieu de tant de princes et de grands si appuyés au dehors et au dedans, une manière d'État dans son État, uni, lié, hérissé de places fortes, soutenu des princes protestants au dehors, et au dedans par dos chefs également habiles, factieux, établis et appuyés; enfin au milieu des plus dangereuses factions toujours renaissantes et des ]ilus étranges complots dont l'àme, la source, la nourriture, résidaient dans sa mère, son éi)ouse, et son frère, vingt ans son présomptif héritier.

Si du dedans on passe au dehors, on trouve ce même duc de Savoie qui s'était moqué jusqu'au bout de Henri IV, soutenu par toute la maison d'Autriche pour dépouiller entièrement le duc de Mantoue, se faire le dictateur de l'Italie, en tenir à jamais la porte fermée à la France et en conserver d'ouvertes chez elle pour poursuivre ses anciens desseins ; en môme temps l'Empereur, devenu roi absolu de l'Allemagne par la bataille de Prague et l'exemple elïrayant du Palatin ; enfin l'Angleterre, laissant paisiblement opprimer son gendre, puis son beau-frère, tout occupé à profiter de la Rochelle pour perpétuer les troubles intérieurs et favoriser l'Espagne pour entrer en Picardie. Ce groupe étonne, il effraye; c'est pourtant de quoi Louis XIII vint à bout. Son épée désarmâtes huguenots, fit tomber la Rochelle, toutes leurs places de sûreté, les réduisit à la condition de sujets, abattit leurs chefs, brisa leurs unions étrangères. Aussitôt après, il vola au secours de Mantoue, empoisonna ce vieux serpent de l'excès de sa gloire, rendit la liberté à l'Italie par le traité de Quérasque et mit aussitôt après un frein à la puissaçce et au succès de l'Empereur par le traité avec la Suède, les victoires du grand Gustave-Adolphe et l'art incomparable de soutenir de si grandes choses avec les Suédois, après la mort de leur héros au milieu de ses triomphes, repousser les Espagnols plus avant que chez eux, leur faire perdre le Portugal, et couronner de si grandes choses par la conquête du Roussillon en personne ; plus que tout, s'être fait roi chez soi sans plus avoir à y compter avec personne, et s'être fait roi modéré, juste, père de ses sujets de tout rang et de tout ordre ; et parmi tant de complots et de guerres civiles et étrangères, laisser son peuple à son aise, tranquille, heureux, sous l'abri de la protection et de la barrière des lois que ce grand prince aima, honora, protégea et n'enfreignit jamais.

Voilà le mot lâché; Louis XIII est « grand », tout comme Louis XIV, plus même que lui, si Ton va au fond des choses. Nous n'avons pas les mêmes motifs pour l'admirer et pour l'aimer; toutefois il se trouve que la s\'mpalliie n'a pas entièrement égaré ici Saint-Simon; il a vu clair dans ce règne aux teintes indécises qui semble plutôt le règne de Ilichelieii. En rendant à Louis XIII sa juste part (un peu élargie peut-être) dans ce que Richelieu a fait, il devançait les travaux de la critique historique moderne. Il n'était pas tenu à la même reconnaissance envers Richelieu, et il écrit même un curieux chapitre

intitulé Mon impartialité sur le duc de Richelieu, où il expose que ni lui ni son père ne doit quoi que ce soit au cardinal, qu'il veut pourtant le juger avec une modération équitable; et cette modération lui est facile, du moment où il est admis que le cardinal et le roi ne font qu'un. Richelieu pourtant a durement traité la noblesse, et l'on s'attendrait à trouver quelque mot de protestation, de réserve tout au moins, sous la plume de celui qui a pris en mains la cause des nobles contre Louis XIV. Mais ce qu'il veut, c'est que la noblesse ne soit pas avilie, ce n'est pas qu'elle empiète sur l'autorité royale. Il ne rêve point la résurrection de la féodalité; il loue Richelieu d'avoir abattu le pouvoir des grands qui balançait et obscurcissait le pouvoir souverain, et de les avoir réduits à leur juste mesure d'honneur et de distinction. Il ne se plaindrait pas si on les avait laissés dans cette juste mesure. Mais précisément on les en a dépossédés. En continuant l'œuvre de Richelieu, on l'a faussée. Si toutefois la partie du Parallèle qui est consacrée à Louis XIV ne l'espirait que cette rancune, pour ainsi dire, personnelle, le lecteur moderne en serait médiocrement touché. Mais le règnejqui vil l'avilissement de la noblesse vit aussi la révocation de l'édit de Nantes, les dragonnades, l'exode lamentable des protestants persécutés, les conversions forcées de ceux qui restaient;. Pour peindre ces horreurs, pour flétrir un acte si contraire à la fois aux droits de la conscience et aux intérêts de l'Etat, Saint- Simon trouve des accents émus et qui émeuvent. Il se souvient, il est vrai, du tableau déjà tracé dans ses Mémoires, mais il lui donne ici une forme plus achevée. La passion longtemps contenue éclate contre M™<= de Maintenon, contre les confesseurs du roi, surtout contre Louvois, le mauvais génie du règne. Il s'était promis d'être calme, et ce n'est pas sans précautions oratoires qu'il aboi'de le règne du grand roi.

Ce n'est pas sans effroi que j'entre en cette carrière : il s'agit d'un monarque dans la cour duquel j'ai passé mes plus belles et mes plus nombreuses années dans l'habitude du plus religieux respect, qui souvent a fait naître et nourri en moi l'admiration la plus fondée d'un prince qui a été plus maître qu'aucun roi dont on puisse se souvenir même par la lecture, qui l'a été longtemps au dehors i)resque autant qu'au dedans, et dont la terreur dure encore par la longue impression qu'elle a faite.

Mais on lui sait gré de se passionner bientôt : un Saint-Simon qui ne se passionnerait pas ne serait plus Saint-Simon.

La sincérité et l'inipartialité de Saint-Siiuon. — Eu quelle mesure il peut être un historien.

Le Parallèle prouve que Saint-Simon n'est pas incapable de composer une œuvre bien équilibrée et relativement mesurée, mais aussi que la passion maîtrisée se fait jour tôt ou tard par quelque endroit, passion généreuse ou passion personnelle. Cette passion se devine alors même qu'elle ne se manifeste pas, et met en défiance le lecteur impartial, qui ne se croit pas obligé de mettre Louis XIII au-dessus de Louis XIV parce que Louis XIII a fait Claude de Saint-Simon duc et pair, et parce que Louis XIV a refusé à Louis de Sainl-Simon la cbarge de capitaine de ses gardes. Saint-Simon lui-même, dans ses Mémoires, n'essaye pas d'être impartial : <( Je le ferais, dit-il, vainement. » Mais il est lliomme des contradictions, et d'ailleurs il assure qu'il a réussi à se tenir en garde contre ses affections et ses aversions, et encore plus contre celles-ci, qu'il s'est défié de soi comme d'un ennemi, qu'il s'est efforcé de rendre une exacte justice et de faire surnager à tout la vérité la plus pure. « C'est de cette manière, conclut-il, que je puis assurer que j'ai été entièrement impartial. » L'est-il autant qu'il s'en flatte? Veut-il l'être? peut-il l'être?

Il veut rêtre, à coup sûr, et Villemain n'a pas eu tort de louer « cette entière sincérité de l'écrivain, cette âme mise à nu par le récit dans un travail solitaire qui ne s'adresse qu'à l'avenir ». — « Vous êtes très vrai, » lui disait déjà Pontcharfrain. Quoi qu'on pense de la vérité des peintures, on ne saurait metlre en doute la sincérité du peintre. L'envieux, le méchant, le lâche qu'imagine Louis Veuillot', n'est que l'invention mélo-

1. <i A mesure que je vieillis et que Saint-Simon devient populaire, mon estime pour lui diminue. Certes, ses Mémoires sont un beau pays et plantureux à merveille ; mais il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me promener en compagnie de ce duc enragé... Beaucoup de gens le trouvent hontiète homme; c'est un dernier trait de pudeur : ils n'oseraient tant l'aimer sans ce mérite. Si Saint-Simon est honnête homme, il l'est malhonnêtement. Knvieux, hargneux, ingénieux à tout gàtei'. Tout le jour courbé comme le jilus souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales, il se sature, et, le soir, il dégorge en Ilots de lave. Le l'eu qui fait toujours travailler ce volcan, toujours rouler cette lave, n'est pas le feu de l'honneur, ni celui du génie. Ces belles ilammos veulent le jour. Saint-Simon se «aclie ; il fabrique sa prétendue histoire en secret, comme on l'abri-

dramatique d'un homme aussi fougueux dans sa sincérité que Saint-Simon pouvait l'être. Mais précisément il faut distinguer ici entre des choses très distinctes. La sincérité, elle est dans l'âme; la vérité, elle est dans les choses, et il ne dépend pas de l'homme même, quand il est « vrai » moralement, de l'être au point de vue de la vérité historique, car il voit les choses à travers ses préjugés ou ses rancunes, à moins qu'il ne fasse, pour s'élever à l'impassibilité de l'historien, un effort dont le très passionné Saint-Simon est incapable. Jusque dans l'erreur pourtant la sincérité se retrouve. Il dit ce qu'il a vu, comme il l'a vu. L'a-l-il bien vu? Toute la question est là. Avant d'affirmer qu'il est « un méchant et une âme basse », il faudrait établir qu'il a dit du mal de tout le monde, de parti pris et pour le plaisir d'en dire. C'est ce qu'on ne fera pas. Au mépris de la bassesse il sait allier l'admiration de la vraie grandeur. Il flétrit un la Feuillade, âme de boue, « le plus solidement malhonnête homme qui ait paru depuis longtemps », mais il parle avec respect d'un Vauban :

Vauban, le plus honnête homme de son siècle, le plus simple, le plus vrai, le plus modesle, avait fort l'air de guerre, mais en même temps un extérieur rustre et grossier, pour ne pas dire brutal et féroce'; il n'était rien moins : jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant; mais respectueux sans nulle politesse, et le plus ménager de la vie des hommes, avec une valeur qui prenait tout sur lui et donnait tout aux autres... Patriote comme il l'était, il avait toute sa vie été touché de la misère du peuple.

Patriote, peuple, ces mots, qui feront bientôt fortune, sont déjà familiers à Saint-Simon. Ils étonnent sous sa plume, parce qu'on se le représente uniquement préoccupé de faire respecter son nom et ses droits. Il jette pourtant plus d'un regard sur les misères de la France et du peuple de France. On n'est bon roi, on n'est honnête hominme à ses yeux que si, dans la mesure de son autorité, on procure le bien public. Et même c'est là pour lui une sorte de critérium, comme nous disons, beaucoup plutôt que la noblesse du sang : tel personnage est né honnête homme, la générosité de race et la générosité d'âme étant faites

que la fausse monnaie... Il a tout son génie, toute sa vengeance, toute sa vie dans un tiroir bien fermé. La postérité ouvrira le tiroir, et ses ennemis sans défense seront diffamés. 11 vit cinquante ans avec cette pensée, à peine troublé de quelques scrupules stériles. C'est un méchant et une âme basse, et toute sa morgue de duc et pair est ignoblement chargée de rancunes de laquais. » (Çà et là, t. I(, p. 4:^7.,

1. Même quand il admire, il note les points faibles. Il e"st vrai que Vauban n'est pas de haute noblesse : « Rien de si court, de si plat, de si mince. » L'admiration du duc et pair n'en est que plus signilicative.

pour s'allier 1, mais son indifférence à l'endroit du bien public le fait déchoir de ce titre; tel autre ne semblait pas destiné par sa naissance à l'être, mais l'est devenu, grâce à son dévouement éclairé au bien public. Ce bien public un peu vague, où la haute aristocratie avait sa large part, le peuple aussi la sienne, plus restreinte sans doute ; où il y avait du Boulainvilliers et du Fénclon, un prince, le duc de Bourgogne, allait en assurer le règne; Saint-Simon pleure sa mort avec de vraies larmes, que le bien public, nous l'avouons, n'est pas seul à faire couler. Pour n'être pas entièrement désintéressée, sa douleur n'en est pas moins sincère, et, n'eût-on que cet exemple à citer, on ne peut plus dire que les Mémoires sont , de la première à la dernière ligne, un livre de haine, une satire monotone. M. Chéruel a même observé qu'il y a des pages gracieuses à côté de pages émues, et que certains portraits de femmes ont de la légèreté et de la fraîcheur-. 11 cite le portrait de la duchesse de Bourgogne, où il y a, en effet, de la poésie, malgré le réalisme un peu brutal de certains détails : cette « marche de déesse sur les nuées », ces grâces qui naissent d'elles-mêmes sous tous les pas de la princesse, cette légèreté de nymphe qui la porte partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie, ces traits et d'autres analogues semblent être de la Fontaine. On la voit.« causante, sautante, voltigeante » autour de Louis XIV vieilh et de M'"'^ de Maintenon ennuyée, « tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux », les caressant, les chiffonnant, fouillant leurs papiers et décachetant leurs lettres, les forçant enfin à sourire; et l'on aime, avec Saint-Simon, cette petite fée consolatrice, âme des derniers plaisirs de la cour, « toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire », et il semble qu'elle partie, un ennui morne pèse sur cette fin d'un grand règne, qui s'achève sans grâce comme sans gloire.

Le regard a trop rarement, sans doute, dans l'œuvre si âpre de Saint-Simon, la joie de se reposer sur de belles figures fraîches, qui ne grimacent point, et sur des tableaux dont la

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