Cf. Nouvelle Biographie générale, art. Saint-Simon
JUGEMENTS
Si le style de M. de Saint-Simon est en général d'une grande négligence, il étincelle quelquefois d'expressions infiniment énergiques, de traits que n'eût point désavoués le génie de Tacite et de Montesquieu. Si l'amertume et la causticité sont les caractères habituels de sa manière de voir, il n'en loue pas avec moins de grâce; personne n'a peint avec plus de charme l'àmeet les vertus de Fénelon*. Malgré la multitude des ouvrages écrits sur le règne de Louis XIV, il semble que l'énigme fastueuse du caractère de ce prince ne se débrouille entièrement à vos yeux qu'en lisant les Mémoires de l'Observateur véridique-, beaucoup trop véridique sans doute pour l'intérêt d'une gloire qui en imposa si longtemps à l'Europe entière.
Grimm, Correspondance, nov. 1788.
A la même époque écrivait un des génies les plus originaux de notre littérature, le premier des satiriques en prose, inépuisable en détails de mœurs, et qui peint d'un mot, comme Tacite, créateur d'une langue toute à lui, et, sans correction, sans ordre, sans art, admirable écrivain. Cet homme est le duc de- Saint- Simon, avec son ardente curiosité, sa fièvre de cour et sa justesse de coup d'œil dans le feu de la passion. Il va d'un siècle à l'autre, la tète haute, l'esprit libre ou dominé seulement par les préjugés de son choix. Il est pétri de contradictions. Il aime le jansénisme à Port-Royal, le hait au Parlement, déteste le pouvoir absolu, même dans Louis XIV, et ne conçoit la liberté que pour les ducs et pairs. -Il se trompe souvent quand il agit, quand il conseille; mais quel connaisseur des hommes quand il ne faut que les peindre! De Fénelon jusqu'à Dubois, que de
1. Ce portrait de Fénelon est moins favorable et attendri que Grimm ne l'imagine.
2. Les trois volumes édités par Soulavie portaient ce titre : Mémoires de M. le duc de Saint-Simon ou l'observateur véridique, etc.
118 COUKS DE LITTÉRATURE
caractères du vice et de la vertu, que de contrastes, que de nuances, admirablement saisis, que de surprises faites à notre nature! Comme il se complaît, comme il se dilate dans l'approfondissement d'une àme humaine! comme sa verve d'indignation le rend attentif à tout, et comme sa malignité devine juste, même en exagérant!
ViLLEMAiN, Tableau de la liltcralure au dix -huitième siècle; Perrin.
Saint-Simon, c'est le plus grand peintre des temps modernes; c'est le seul qui puisse soutenir la comparaison avec Tacite, et qui efface quelquefois, par la vérité et l'énergie de ses tableaux, le plus grand peintre de l'anliquité. Est-ce à cause de ses barbarismes et de ses solécismes qu'on le rejette dans le second ordre? A ce compte, il faudrait le mettre bien au-dessous encore : il n'aurait pas de rang du tout. Quand Saint-Simon est mauvais, il est détestable. Il y a dans ses Mémoires des volumes entiers qui sont à peine lisibles. Ses généalogies embrouillées, ses dissertations sur les finances, lasseraient la patience d'un saint. Quand il est bon, Bossuet n'est pas plus pathéti([ue, la Bruyère plus piquant, Pascal plus profond. Tous les genres d'éloquences lui sont familiers. 11 a la force, il a l'amertume, il a la grâce et la tendresse.
De Sacy, Variétés littéraires, morales et historiques; Porrin.
Saint-Simon est le plus grand peintre de son siècle, de ce siècle de Louis XIV dans son entier épanouissement. Jusqu'à lui on ne se doutait pas de tout ce que pouvaient fournir d'intérêt, de vie, de drame mouvant et sans cesse renouvelé, les événements, les scènes de la cour, les mariages, les morts, les revirements soudains ou même le train habituel de chaque jour, les déceptions ou les espérances, se reflétant sur des physionomies innombrables dont pas une ne se ressemble, les llux et reflux d'ambitions contraires animant plus ou moins visiblement tous ces personnages, et les groupes ou pelotons qu'ils formaient entre eux dans la grande galerie de Versailles, pèle-
mêle apparent, mais qui, désormais, grâce à lui, n'est plus confus, et qui nous livre ses combinaisons et ses contrastes; jusqu'à Saint-Simon on n'avait que des aperçus et des esquisses légères de tout cela; le premier il a donné, avec l'infinité des détails, une impression vaste des ensembles. Si quelqu'un a rendu possible de repeupler en idée Versailles et de le repeupler sans ennui, c'est lui. On ne peut que lui appliquer ce que BufTon a dit de la terre au printemps : « Tout fourmille de vie. » Mais en même temps il produit un singulier effet pairapportaux temps et aux règnes qu'il n"a pas embrassés; au sortir de sa lecture, lorsqu'on ouvre un livre d'histoire ou même de Mémoires, on court risque de trouver tout maigre, pâle et pauvre : toute époque qui n'a pas eu son Saint-Simon parait d'abord comme déserte, muette et décolorée ; elle a je ne sais quoi d'inhabité; on sent et l'on regrette tout ce qui y manque et tout ce qui ne s'en est point transmis. Très peu de parties de notre histoire (si on l'essaye) résistent à cette épreuve et échappent à ce contre-coup; car les peintres de cette sorte sont rares, et il n'y a même eu jusqu'ici, à ce degré de verve et d'ampleur, qu'un Saint-Simon.
Sainte-Beuve, Causeries du hindi, t. XV; Garnier.
Au xvn" siècle, les artistes écrivaient en hommes du monde ; Saint-Simon, homme du monde, écrivit en artiste. C'est là son trait. Le public court à lui comme au plus intéressant des historiens. Ce talent consiste d'abord dans la vue exacte et entière des objets absents. Les poètes du temps les connaissaient par une notion vague et les disaient par une phrase générale. Saint- Simon se figure le détail précis, les angles des formes, la nuance des couleurs, et il les note avec une netteté de peintre ou de géomètre...
Voilà une des raisons qui rendent aujourd'hui Saint-Simon si populaire; il décrit l'extérieur, comme Walter Scott, Balzac et tous les romanciers contemporains, lesquels sont volontiers antiquaires, commissaires-priseurs et marchandes à la toilette; son talent et notre goût se rencontrent; les révolutions de l'esprit nous ont portés jusqu'à lui.
il voit aussi distinctement le moral que 1-e physique, et il le peint par ce qui le dislingue... U connaît ïindividu; il le marque
par ses traits spéciaux, par ses particularités, par ses ditrérences; son personnage n'est point le jaloux ou le brutal, c'est un certain jaloux, ou un certain brutal; il y a trois ou quatre mille coquins chez lui, dont pas un ne ressemble à l'autre... Ame, esprit et caractère, intérieur et dehors, gestes et vêtements, passé et présent, Saint-Simon voit tout et fait tout voir. En rassemblant toutes les littératures, vous ne trouveriez guère que trois ou quatre imaginations aussi compréhensives et aussi nettes que celle-là.
H. Taine, Essais de critique et d'histoire; Hachette.
Saint-Simon, ce caractère implacable, cet esprit plein de causticité, d'âpreté, d'acrimonie; ce censeur impitoyable, s'il en fut, a le cœur ouvert aux impressions tendres. La rencontre de la vertu, le souvenir d'un homme vertueux fait tressaillir son àme, et communique à son style un pathétique que nul n'a surpassé, parce que nul n'est plus vivement touché que lui...
La langue française est un coursier moins fougueux que rétif, que chaque écrivain à son tour a soumis au mors et à l'éperon; mais le duc de Saint-Simon en a peut-être été le plus étonnant dompteur. Personne ne l'a lancée à travers champs comme lui î personne ne lui a fait plus impérieusement rompre ses habitudes et varier ses allures. Aucun écrivain n'a mieux fait voir de combien d'articulations elle est pourvue qu'on ne lui soupçonnait pas, et de combien de mouvements elle est capable qui lui semblaient refusés. La proportion du conventionnel et de l'arrêté paraît faible dans ce dialecte extraordinaire, au prix du libre et du tlexible. Que l'incorrection et l'obscurité soient fréquentes dans un langage si aventureux, c'est ce que nous n'avons garde de nier ou d'excuser. Mais, pour être bien éloigné du classique, ce style n'en est pas moins un style de génie... Tout plein de souvenirs, assailli par les nombreuses circonstances des faits qu'il rapporte, pressé de les dire toutes, et manquant de loisir pour les distribuer, Saint-Simon en charge sa phrase, les accrochant, pour ainsi dire, à chaque saillie de la période, sous forme d'incidente, d'épitliète ou de parenthèse, et trouvant dans la double nécessité de tout dire et d'avancer, le secret d'une concision souvent surprenante, qui fait jaillir chaque circonstance comme une étincelle. C'est souvent un véritable
phénomène que la phrase de Saint-Simon, pleine, drue, distendue à force de substance, où les idées semblent foisonner, se croiser et s'agiter comme la foule dans une place publique. ViNET, Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle; Fischbacher.
La place que Saint-Simon a conquise dans notre littérature, il la gardera ; c'est une place à part et qu'il occupe presque seul. 11 a, parmi nos grands écrivains, une physionomie toute particulière, et il nous donne, quand nous le lisons, des sensations auxquelles nous ne sommes pas accoutumés. Le génie français a naturellement le goût de la méthode, de la mesure, de la règle; nous aimons avant tout ceux qui suivent une route moyenne entre les extrêmes, qui composent bien, qui savent écrire; ces qualités sont de celles qui s'acquièrent ordinairement par l'éducation et se conservent par le travail. Aussi la Bruyère, irrité contre la vanité de certains personnages, qui se permettaient d'écrire sans l'avoir appris, soutenait-il que «c'est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule». Horace l'avait dit avant lui, et ils ont raison tous les deux en principe ; ce qui n'empêche pas que, parmi les écrivains de métier, on est heureux de rencontrer quelqu'un qui écrive de nature, sans procédé, sans études, comme il sent et comme il pense. Au miHeu de ces belles allées si bien ratissées et alignées, ce petit coin sauvage, où l'herbe pousse en liberté, nous plaît par le contraste; on s'y arrête volontiers et l'on s'y repose. C'est le secret du plaisir que nous trouvons à lire Saint-Simon. Son originalité nous charme d'autant plus qu'elle n'a rien de factice ni de cherché ; loin de s'en glorifier, il s'en excuse. Il aurait bien voulu, nous dit-il, prendre le temps de mieux écrire, mais il ne l'a pas pu, « emporté qu'il était par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer ». C'est un grand bonheur qu'il n'ait pas mieux soigné son style. Il ne nous plairait pas autant, nous lui trouverions moins de saveur et de vérité, si les idées et les sentiments qu'il exprime avaient passé par un cerveau d'écrivain qui les aurait vêtues de phrases toutes faites et jetées dans le moule commun. Au moins tout ce qu'il nous donne vient directement de lui. G. BoissiER, Saint-Simon; Hachette.