‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 124 sur 186 · C. de Litt. — FÉNELON. ' l · texte numérisé non relu

C. de Litt. — FÉNELON. ' l

tion ne paraît pas avoir été jamais douteuse. Son frère aîné, sulpicien comme lui, missionnaire au Canada, devait y mourir en 1610. La foi du jeune abbé semble avoir été entbousiaste, si l'on en juge par le ton delà lettre, écrite à un correspondant incertain, où il annonce son projet de se consacrer aux missions du Levant.

Sarlat, 9 octobre (1675?).

Divers petits accidents ont toujours retardé jusqu'ici mon retour à Paris : mais enfin, Monseigneur, je pars, et peu s'en faut que je ne vole. A la vue de ce voyage, j'en médite un plus grand. La Grèce entière s'ouvre à moi ; le sultan effrayé recule ; déjà le Péloponèse respire en liberté, l'Église de Gorinthe va refleurir : la voix de l'Apôtre s'y ^fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l'esprit même de l'antiquité. Je cherche cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu. Mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fait le plan de sa République. Je monte au double sommet du Parnasse; je cueille les lauriers de Delphes, et je goûte les délices de Tempe. Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux-arts, quila regardent comme leur l)atrie ?

Arva, beata

Petamus arva, divites et insulas*.

Je ne t'oublierai pas, ô île consacrée par les célestes visions du disciple bien-aimé ' ! 0 heureuse Pathmos, j'irai baiser sur ta terre les pas de l'Apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts! Là, je me sentirai saisi d'indignation contre le faux prophète qui a voulu développer les oracles du véritable ; et je bénirai le Tout-Puissant, qui, bien loin de précipiter i'É'.'lise commp Babylone, enchaîne le dragon, et la rend victorieuse. Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et l'Occident qui se réunissent, l'Asie qui soupire jusqu'aux bords de l'Euphrate, et qui voit renaître le jour après une si longue nuit; la terre, sanctifiée par les pas du Sauveur et arrosée de son sang, délivrée de ses profanateurs et revêtue d'une nouvelle gloire ; enfin les enfants d'Abraham, épars sur la surface de toute la terre, et plus nombreux que les étoiles du firmament, qui, rassemblés des quatre vents, viendront en foule reconnaître le Christ qu'ils ont percé, et montrer à la fin des temps une résurrection. En voilà assez, Monseigneur ; vous serez bien aise d'apprendre que c'est ici ma dernière lettre, et la fin de mes enthousiasmes, qui vous importunent peutêtre.

Heureusement pour les lettres, cette ardeur juvénile, qui restera l'un des traits caractéristiques de Fénelon, se tournera vers d'autres objets. Il a eu le temps de voir déjà le monde, et une occasion va lui être offerte d'étudier de plus près les âmes.

1. « Gagnons les campagnes, les riches campagnes des îles Fortunées. » (IIonAcii, EpoAes, 16.)

2. L'île de Pathmos, ou saint Jean eut la vision qui fait le sujet de V Apocalypse.

FENELON

Fénelon snpérieiip des A'ouvelles Catholiques (1 G'ÎS-l 689). Ses preuiiers ouvrages.

Les espérances qu'il avail fait naîlre s'étaient tellement affermies déjà, qu'il se vit confier, à vingt-sept ans, le poste délicat de supérieur des Nouvelles Catholiques. Il avait affaire à des femmes nouvellement converties du protestantisme au catholicisme. Là il dépense sans compter toutes les ressources d'un esprit simple et d'un cœur chaud. A'on seulement il réussit pleinement dans sa lâche, mais il nous a laissé un livre admirable qui nous instruit des moyens par lesquels il y a réussi : c'est le traité de VÉducation des filles (1687), publié à la fin de cette période décennale si bien remplie, comme pour en résumer l'expérience. Au reste, il a ses heures de loisir et comme de vacances, où son intelligence se détend et s'égaye. En 1681, il vint prendre possession de son prieuré de Carenac, que lui avait cédé l'évéque de Sarlat, son oncle, et il fait de cette entrée solennelle une bien plaisante relation à sa cousine, la marquise de Laval. s

Oui, Madame, n'en doutez pas, je suis un homme destiné à des entrées magnifiques. Vous savez celle qu'on m'a faite à Bellac, dans votre gouvernement; je vais vous raconter colle dont on m'a honoré en ce lieu. M. de Rouffillac, pour la noblesse ; M. Rose, curé, pour le clergé ; M. Rigaudie, prieur des moines, pour le corps monastique, et les fermiers de céans pour le tiers état, viennent jusqu'à Sarlat me rendre leurs hommages. Je marche accompagné majestueusement de tous ces députés ; j'arrive au port de Carenac, et j'aperçois le quai bordé de tout le peuple en foule. Deux bateaux, pleins de l'élite des bourgeois, s'avancent, et en même temps je découvre que, par un stratagème galant, les troupes de ce lieu les plus aguerries, s'étaient cachées dans ce coin de la belle île que vous connaissez: delà, elles vinrent en bon ordre de bataille me saluer, avec beaucoup de mousquetades. L'air est déjà tout obscurci par la fumée de tant de coups, et l'on n'entend plus que le bruit affreux du salpêtre. I^e fougueux coursier que je monte, animé d'une noble ardeur, veut se jeter dans l'eau ; mais moi, plus modéré, je mets pied à terre. Au bruit de la mousqueterie est ajouté celui des tambours. Je passe la belle rivière de Dordogne, presque toute couverte de bateaux qui accompagnent le mien. Au bord, m'attendent gravement tous les vénérables moines en corps ; leur harangue est pleine d'éloges sublimes ; ma réponse a quelque chose de grand et de doux. Cette foule immense se fond pour in'ouvrir un chemin; chacun a les yeux attentifs, pour lire dans les miens quelle sera sa destinée. Je monte ainsi jusqu'au château, d'une marche lente et mesurée, afin de me prêter pour un peu plus de temps à la

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curiûsilé publique. Cependant mille voix confuses font retentir des acclam' lions d'allégresse, et Ton entend partout ces paroles : « Il sera les délices ce peuple. » Me voila à la porte déjà arrivé, et les consuls commencent le harangue par la bouche de l'orateur royal. A ce nom, vous ne manquez p de vous représenter ce que l'éloquence a de plus vif et de plus pompeu:B'^^' Qui pourrait dire quelles furent les grâces de so)i discours ? Il me compaiBsfi au soleil : bientôt après je fus la lune ; tous les autres astres les plus radicuP curent ensuite l'honneur de me ressembler ; delà nous vînmes aux élémeniL et aux météores, et nous finîmes heureusement par le commencement dB'* monde. Alors le soleil était déjà couché, et. pour achever la comparaison dBjv lui à moi, j'allai dans ma chambre pour me préparer à en faire de même

Celle narraliou si leste est, en même temps, vers la fin, unef page d'excellente critique; et c'est la finesse du critique encore autant que la vive ironie du narrateur, qui apparaît dans une autre lettre, postérieure de quelques jours à la première el datée de la petite ville d'issigeac. Comme la première, elle est! écrite par quelqu'un qui a dû lire les Plaideurs et qui, long-i! temps après, dans la Lettre à l'Académie, jugera, sans indulgence les orateurs modernes, profanes ou sacrés.

On n'a pas tous les jours un grand loisir, et un sujet heureux pour écrire en style sublime. Ne vous étonnez donc pas, Madame, si vous n'avez pas eu celle semaine une relation nouvelle de mes aventures; tous les jours de la vie ne sont pas des jours de pompe et de triomphe. Mon entrée à Carenac n'a élé suivie d'aucun événement mémorable; mon règne y a été si paisible, qu'il ne fournil aucune variété pour embellir l'hisloire. J'ai quitté ce lieu-là pour venir trouver ici M. de Sarlat, et j'ai passé h Sarlat en venant. Je m'y suis même arrêté un jour, pour y entendre plaider une cause fameuse par les Cicérons de la ville, heurs plaidoyers ne manquèrent pas de commencer par le commencement du monde, et de venir ensuite tout droit par le délute jusqu'au fait. Il était question de donner du pain, par provision, à des enfants qui n'en avaient pas. L'orateur, qui s'était chargé de parler aux juges de leur appétit, mêla judicieusement dans son plaidoyer beaucoup de pointes forl genlilles avec les plus sérieuses lois du code, et les MHamorphoncs d'Ovide avec des passages terribles de l'Écriture sainte. Ce mélange, si conforme aux -règles de l'art, fut applaudi par les auditeurs de bon goût. Chacun croyait que les enfants feraient bonne chère, et qu'une si rare éloquence allait fonder à jamais leur cuisine. Mais, ô caprice de la fortune! quoique l'avocal lût obtenu lant de louanges, les enfants ne purent obtenir du pain. On appointa la cause, c'est-à-dire, en bonne chicane, qu'il fut ordonné à ces niallieureux de plaider à jeun, et les juges se levèrent gravement du tribunal, pt ur aller dîner. Je m'y en allai aussi, et je partis ensuite pour apporter à Monseigneur vos lettres. Je suis arrivé ici presque incoynito, pour épargner les frais d'une entrée. Sur les sept heures du malin, je surpris la ville; ainsi il n'y a ni harangue ni cérémonie dont je puisse vous régaler. Que ne puis-je, pour réjouir M"» de Laval, vous faire part des fleurs de rhétorique qu'un piédicaleur de village répandit naguère sur nous, ses audi teurs inlortunés ! Mais il est juste de respecter la chaire plus que le barreau

On n'a pu résister au plaisir de citer ces deux lettres si légèi

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res el si gaies, qui nous révèlent un Fénelon jeune, ami de la raillerie. Ce ne sont là que les distractions d"an esprit grave,. à qui les graves occupations ne manquaieat pas. C'est le 6 janvier j 680 qu'il prononce, dans l'église des Missions, son célèbre sermon pour la fête de TEpiplianie, devant les ambassadeurs siamois : il y traçait le tableau ému des progrès de la foi dans le nouveau monde, et glorifiait « ces hommes qui vont porter jusqu'au bout du monde les lumières de la vérité ' ». Lui-même, l'année suivante, acceptait une mission moins lointaine, mais aussi redoutable à bien des égards. Il s'agissait, au lendemain de la révocation de l'édit de Nantes, de ramener au catholicisme ou d'y affermir les protestants de l'Aunis et de la Saintonge. Sur la manière dont Fénelon s'est acquitté de cette mission, les avis dift'èrent. Les uns vantent sa douceur et sa tolérance, et font de lui presque un prêtre philosophe; c'est sous ces traits que M.-J. Cliénier, dans une pièce de circonstance, nous présentera l'ancien missionnaire de Saintonge devenu prélat. Les autres ont vu en lui un persécuteur, odieux allié des dragons. Il y a un juste milieu à tenir entre ces opinions extrêmes. Fénelon est de son temps, et n'a rien d'un Voltaire. Comme ses contemporains, il a voulu qu'on joignît la rigueur des peines aux secours de la persuasion chrétienne ; il a dénoncé les huguenots qui tentaient de s'enfuir; il a proposé qu'on déportât au Canada quelques-uns de leurs chefs. Et pourtant de plus cruels lui ont reproché un excès de longanimité et de patience. C'est que, par la grâce de ses procédés, il s'était insinué dans la confiance des persécutés, qui ne pouvaient se résoudre à voir en lui un ennemi. « Il serait important, disait-il, de leur faire trouver en France quelque douceur de vie qui leur ôtàt la fantaisie d'en sortir. »

Tout n'est donc pas illusion dans l'opinion du xvni'^ siècle sur le tolérantisme de Fénelon : M. Janet l'a fort bien montré.- Une lettre au duc de Beauvilhers, postérieure à ce temps, nous donne, ce semble, la note juste : « Le bruit public dece pays est que le conseil sur les affaires des huguenots, où vous entrez, ne prend que des partis de rigueur : ce n'est pas là le vrai esprit de l'Évangile. L'œuvre de Dieu sur les cœurs ne se fait point par violence-.» De Saintonge même il écrit qu'il faut « des

1. Les sermons de Fénelon seront appréciés dans le fascicule consacré nus. Dialof/ues sur Viilonnence.

2. En 188S, if écrit au même duc de B ;auvilliers, à propos des jansénistes, qu'il n'aimait pas : u II faut les attaquer; pourmieus dire, les réprimer avec modératiou

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pasteurs sages et doux, qui insinuent la doctrine,... des prédicateurs doux et qui joignent au talent d'instruire celui de s'attirer la confiance des peuples,... qui expliquent simplement tous les dimanches le texte de l'Évangile avec une autorité douce et insinuante... Si on voulait faire abjurer aux huguenots le christianisme et suivre l'Alcoran, il n'y aurait qu'à leur montrer des dragons. » Ces dernières paroles sont adressées à Bossuct, qui de bonne heure avait su, il le dit à la marquise de Laval, découvrir «un mérite qui se cachait si bien ». Fénelon avait déjà fait plus d'un séjour à Germigny, campagne des évêque? de Meaux, où il lisait l'tcriture et les Pères dans la compagnie de Bossuel, des abbés de Langeron et Fleury. Dans une lettre badine du 8 mars 168G, il se déclare prêt à aller « jusqu'à quelque grosse hérésie, pour obtenir une heure de disgrâce;) qui le ramène à Germigny. Ce ton enjoué dut parfois étonner Bossuet. Mais tous deux ne voyaient alors que ce qui les rapprochait. C'est, dit-on, à la prière de Bossuet que Fénelon écrivit d'abord une réfutation du Traité de la nature et de la (jr)v?ceduP. Malebranche, qui fut soumise à l'évêque de Meaux et annotée par lui ; puis un Traité du ministère des pasteurs (1688). Nous avons perdu un autre livre écrit à cette époque; c'est une Vie de Charlemagne, héros chrétien que Fénelon opposait aux héros du paganisme, héros véritable, dont il préférait la verlu, mêlée de quelques imperfections, à la verlu chimérique des héros de roman. 11 le préférait même à saint Louis, parce que Charlemagne a eu l'avanlage « d'avoir toujours été heureux dans ses entreprises », ce qui le rend « un modèle bien plus agréable » pour un jeune prince. Dans une lettre au duc de Beauvilliers, il donne quelques détails sur ce livre, qui ne dut pas être imprimé, et qui fut sans doute anéanti dans l'incendie du palais archiépiscopal de Cambrai en 1C97. 11 n'est pas sans intérêt de voir comment le futur auteur de la Lettre à r Académie juge les historiens français de Charlemagne.

Pour les défauls de cette histoire, ils sont grands, sans parler de ceux que j'y ai mis. Les historiens originaux de cette vie ne savent ni raconter, ni choisir les faits, ni les lier ensemble, ni montrer l'enchaînement des affaires, de façon qu'ils ne nous ont laissé que des faits vagues, dépouillés de toutes les circonstances qui peuvent frapper et intéresser le lecteur, enfin entrecoupés, et pleins d'une ennuyeuse uniformité. C'est toujours la même chose,

dans les choses mêmes où ils sont évidemment répréhensibles. Une conduite ardente, dure et rigoureuse, même pour la vérité, est un préjugé qui déshonore la meilleure cause. »

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toujours une campagne contre les Saxons, qui sont vaincus, comme ils l'avaient été les autres années; puis des fêtes solennisées, avec un parlement tenu. Ce qu'on serait le plus curieux de savoir est ce que les historiens ne manquent jamais de taire. Point de Ql d'histoire; presque jamais d'affaires qui s'engagent les unes dans les autres, et qui se fassent lire par l'envie de voir le dénouement. A cela quel remède? On ne peut point suppléer à ce qui manque, et il vaut mieux laisser une histoire dans toute sa sécheresse, que régayer aux dépens de la vérité. Mais voilà une lettre qui ressemble à une préface, et j'aperçois que je prends le vrai ton d'auteur.

Féneloii précepteur chi duc de Bourgogne (1689-= 1695).

Comme il l'observe dans celte lettre, il ne songeait guère, en écrivant cette histoire de Charlemagne, qu'il pourrait proposer un jour ce modèle auducde Bourgogne devenu son élève; mais on y voit aussi que le duc de Beauvilliers était dans la confidence dubiographe. C'est Beauvilliers, sans doute, désigné comme gouverneur du jeune duc, qui proposa Fénelon comme précepteur (16 août 1689). Le choix du roi fut généralement approuvé; M'"'^ de Se vigne y applaudit; Bossuet se félicita de voir Tabbé de Fénelon fixé à la cour.

On dit que Bossuet tint plus tard à s'assurer des résultats obtenus par un précepteur si différent de lui, et qu'il en fut émerveillé. Il dut surtout en être surpris ; car ce « Père de l'Église » était, à côté de Fénelon, malgré la différence des âges, un pédagogue encore novice. Pour ce morne et vulgaire Dauphin, qui fut le père du duc de Bourgogne, il avait tracé le pian le plus vaste, et le plus admirable en soi, d'instruction encyclopédique. Seulement, ce plan, et les admirables ouvrages qui en sont sortis, sont allés tout droit à la postérité en passant très haut au-dessus de la tête du Grand Dauphin, qui écoutait vaguement sans comprendre. Fénelon n"a pas cru qu'il suffit, selon l'expression de Sainte-Beuve, de faire son devoir avec ampleur et majesté, et de passer outre. Il n'a jamais perdu de vue son élève : si l'on peut lui reprocher quelque chose au contraire, c'est d'être trop entré dans le détail d'une instruction, ou plutôt d'une éducation minutieuse où tout était prévu, réglé, dosé, pour ainsi dire, à l'avance. .Alais si l'on fait la part des exagérations dans cette pédagogie à la fois si souple et si oppressive, il n'en faut pas moins reconnaître que c'est la véritable méthode pédagogique, la méthode progressive, pro-

portionnée, graduée, qui a été mise en pratique, presque inventée par Fénelon.

Et en effet, l'instruction proprement dite y tient assez peu déplace; ce qu'on va chercher dans la littérature et dans l'histoire, ce sont les leçons morales qu'elles peuvent fournir. Mais, dans ces leçons mêmes, rien de sèchement didactique : pour être aimable et pratique, la méthode doit être variée.

<( Ce qui attache souvent les maîtres à la régularité absolue, si ruineuse pour l'esprit des enfants, disait-il, c'est qu'elle leur est plus commode qu'une sujétion continuelle à profiter de tous les moments. » Il s'imposa cette sujétion. Toutes les fois que le petit prince, P. -P., — c'est ainsi qu'il le désigne par abréviation affectueuse, — semblait disposé à entrer dans une conversation utile, il lui faisait abandonner l'étude, il lui épargnait toute contrainte. « Vous le porterez doucement à continuer ce qu'il a entrepris, écrivait-il à l'abbé Fleury, qui le secondait en qualité de sous-précepteur. Il faut accourcir le temps du travail et en diversifier l'olijet. Vous le divertirez à dresser des tables chronologiques, comme nous nous sommes divertis à établir des caries particulières. » Pour mieux graduer l'effort de l'enfant, il composait luimême les textes de ses thèmes et de ses versions ; et jour à jour il avait rédigé — pendant la leçon, de manière à l'y faire participer — un dictionnaire de la langue latine, oiî le sens "et la valeur des mots étaient fixés par des exemples. Il s'interdisait et il interdisait formellement à tout le monde les exercices qui pouvaient présenter un caractère d'abstraction, « de peur de rebuter, par des opérations purement intellectuelles, un esprit paresseux, impatient et où l'imagination prévalait encore beaucoup». Pour la grammaire, l'usage, point de règle; pour la rhétorique, de bons modèles, point de préceptes. En histoire, des extraits bien faits, des dialogues mettant en scène, avec les personnages, les idées qui avaient agité leur temps, et les circonstances décisives dans lesquelles ils avaient joué un rôle; en morale, des fictions, comme le Télémaiiiie, destinées à éclairer le futur dauphin sur ses obligations de roi et à l'instruire en le récréant '.

Tout ne serait pas, sans doute, à louer dans cette méthode d'instruclion, qui atténue singulièrement l'effort, si elle ne le supprime pas ; peut-être n'est-elle pas moins superficielle qu'elle est séduisante. Si elle se détourne, avec raison, de ce qui est curiosité pure, elle semble méconnaître la valeur de ce qui est science vraie. Tout y revient à l'histoire, même la religion, qui est enseignée surtout au moyen de l'exposition historique ; et l'histoire, à son tour, réduite aux exemples, y revient à la morale. Il est vrai que les bons historiens français faisaient défaut ; ceux qu'on avait sous la main, étant « assez ridicules » pour divertir le prince, n'étaient pas toujours écartés. Mais cette ins-

1. 0. Gréard, l'Education des femmes par les femmes. Sur le détail de cette pédagogie, voyez l'Histoire de Fénelon par le cardinal de Bausset. Le Télémaque sera étudié par nous ù part.

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truction était plus antique, au fond, que moderne ; les thème s étaient pris dans les Métamorphoses d'Ovide ; les versions dans Térence et dans Horace et Virgile, auteurs chers à Fénelon. On reconnaît là son goût délicat et pourtant un peu libre, qui le rendait peu sensible aux inconvénients de certaines lectures prématurées, comme pouvait l'être celle des Confessions de saint Augustin.

Au reste, Fénelon s'était surtout réservé le rôle d'éducateur; c'est l'abbé Fleury qui était chargé de l'instruction proprement dite. Quelles diftîcultés rencontrait cette éducation et quel en fut le succès, on l'a dit bien souvent, et il semble à peine utile de le redire : un passage de Saint-Simon suflit à faire comprendre et ce que fut le duc de Bourgogne avant 1689, et ce que ■ Fénelon fit de lui .

Le duc do Bourgogne naquit terrible , et dans sa première jeunesse fit Iremljler. Dur, colère jusqu'aux derniers emportements, incapable de souffrir les moindres résistances sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompit dans son corps, c'est ce dont j'ai été souvent témoin ; opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les.plaisirs, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement;... souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en raillerie, saisissant les ridicules avec une justesse qui assommait; de la hauteur des cieux, il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. A peine les princes ses frères lui paraissaient intermédiaires entre lui et le genre humain...

Le prodige, c'est qu'en très peu de temps la direction et la gràoe firent un autre homme et changèrent tant et de si redoutables défauts en vertus parfaitement contraires. De cet abîme on vit sortir un prince affable, doux, humain, généreux, patient, modeste, humble et austère pour lui.

Ce «prodige », c'est Fénelon qui l'a réalisé plus que « la grâce». Il est vrai que la nature du duc de Bourgogne n'étaitpas ingrate comme celle du Dauphin, son père. Saint-Simon lui accorde un esprit brillant et pénétrant, qui se manifeste par des reparties justes et profondes. Mais comment cette volonté fougueuse a-t-elle subi le joug d'une règle? Comment cet orgueil a-t-il été vaincu au point de donner de sa propre défaite les témoignages que nous avons conservés? « Je promets, foi de prince, à M. l'abbé de Fénelon, de faire sur-le-champ ce qu'il m'ordonnera, de lui obéir dans le moment qu'il me défendra quelque chose, et si j'y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions et de déshonneur. Fait à Versailles, le 29 novembre lù^d.Si'jné : LOUIS.» C'est que Fénelon, au lieu d'attaquer de front cette nature « terrible », commença par en étudier les ressorts, et sut tirer parti des instincts généreux qui, outrés,

s'étaient tournés en défauts. En faisant jouer, par exemple, le ressort de l'honnear, il le maniait à son gré. On fait appel au sentiment qu'il a de son devoir de prince, à la crainte qu'il a de déplaire à Louis XIV; on organise autour de lui la conspiration du silence et de la terreur ou de la compassion simulée; ses domestiques ne le servent qu'à la hâte et en tremblant, aux heures de crise ; tous les objets sur lesquels pourrait s'exercer sa rage lui sont retirés; il est abandonné à ses remords. Parfois, Fénelon ne dédaigne pas de jouer son rôle, à côté de M™° de Maintenon, dans une de ces comédies qui aboutissent à une leçon morale, et dont Rousseau fera un si large usage pour l'éducation de son Emile; tel ce petit drame intime, admirablement combiné, qui suivit le mot échappé au royal élève : « Je sais qui je suis et qui vous êtes. » Silence, longue froideur, discours fier et triste, menaces de démission, refus de céder aux premières instances de l'élève repentant, tout est mis en œuvre, jusqu'à la confusion et à l'humiliation définitive du coupable. Et le même enfant qui avait laissé échapper ce propos hautain ira jusqu'à dire plus lard, passant d'un extrême à l'autre : « Je laisse derrière la porte le duc de Bourgogne; je ne suis plus avec vous que le petit Louis. »

Pour venir à bout d'un tel caractère, il avait fallu un caractère non moins personnel au fond, mais dont la volonté persévérante s'enveloppait de douceur, et qui se faisait pardonner sa ténacité à force de souplesse. Il avait fallu aussi la finesse pratique d'un homme qui, selon le mot de Saint-Simon, «se mettait à la portée de chacun sans se faire jamais sentir ». L'éducation du duc de Bourgogne fut merveilleusement appropriée, non seulement au caractère de l'élève, mais aux diverses circonstances de sa vie. Les Fables s'adressent à un enfant, les Dialogues des mo7'ish un adolescent, le Télémaque à un homme •déjà.

Premier degré de l'éducalion : les « Fables ». — Les fables destinées à reufaiit. — Fêneloii et la Fontaine fabulistes.

Elles-mêmes, les Fables sont habilement graduées, de façon à répondre à tous les besoins moraux, presque à tous les incidents successifs.

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On a imprimé les Fables et les Dialogues sans y observer un ordre et une suite. Fénelon ne les composait que pour la circonstance et pour le moment; mais il serait facile d'en suivre, pour ainsi dire, la chronologie, en les comparant au progrès que l'âge et l'instruction devaient amener dans l'éducation du duc de Bourgogne. On observera que ces fables et ces dialogues ne conviennent qu'à un prince, et à un prince destiné à régner i.

Il y a pourtant des fables qui conviennent à tous les enfants sans distinction, car elles semblent ne viser aucun but précis, si ce n'est d'amuser l'imagination. Ce sont de vrais contes de fées : « Il y avait une fois une reine si vieille, si vieille qu'elle n'avait plus ni dents ni cheveux... 11 y avait une fois une reine nommée Gisèle, qui avait beaucoup d'esprit et un grand royaume... Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient point d'enfants. » Là sont multipliées les peintures fraîches, un peu banales, de la vie rustique, des danses sur l'herbe ou la fougère le long d'un clair ruisseau, des pi'airies semées de fleurs où les bergers rêveurs jouent de la fli\te à l'ombre des ormeaux. Près de ces paysans idéalisés, voici les hideux personnages chers à nos conteurs populaires : la vieille crasseuse, chassieuse, puante, aux yeux bordés d'écarlate, barbue : « Elle tousse à crever, elle crache sur son menton ; elle a au nez une roupie gluante qu'elle essuie avec sa manche. » Voici même les hommes à onze bouches, hauts de dix pieds, les ogres. Mélange singulier, mais bien vraiment enfantin, de réalisme et de merveilleux! Parfois, dans son désir d'être naïf, le fabu^ste semble verser dans la puérilité, comme dans le Voyage à Vile des Plaisirs, île de sucre, avec des montagnes de compote, des rochers de sucre candi et de caramel et des rivières de sirop. Mais allez à la conclusion, vous verrez que tout le récit n'est qu'une allégorie, un peu longue et fade, il est vrai, mais instructive en somme : «Je conclus que les plaisirs des sens, quelque variés, quelque faciles qu'ils soient, avilissent et ne rendent point heureux. »

La leçon morale n'est pas toujours déguisée sous ce vêtement trop aimable : elle est quelquefois annoncée dès le litre, comme pour la fable l'Ourse et son Petit : la patience et Véducation corrigent bien des défauts; ou bien elle ressort clairement de tout le récit, à tel point qu'il est à peine besoin de l'énoncer à la fui. Là peut-être est la principale différence entre Fénelon et la Fontaine fabulistes ; ces fables en prose, que ne relève point la grâce variée de la versification, ni le charme abandonné des

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