‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 130 sur 186 · C. de Litt. — FÉNELOX · texte numérisé non relu

C. de Litt. — FÉNELOX

ramusement : elles croient qu'on ne les écoute point si on ne leur laisse dire cent choses inutiles avant que de venir à celles dont il est question.

Sauf un trait (le soupçon de nouveauté sur les doctrines), le portrait pourrait être celui de Fénelon. On le trouvait donc parfois « trop froid et trop sec », et c'étaient les femmes surtout qui le lui reprochaient. Vraiment elles étaient ingrates, car c'est surtout à elles, c'est à elles seules pleinement peut-être, qu'étaient appropriées ces lettres si finement nuancées. Certes, Fénelon a eu des pénitents illustres, comme Ramsay, cet incrédule anglais dont il a si profondément remué et transformé l'àme, par cette « espèce de fonte du cœur » qu'il définit si bien. 11 a dirigé, apaisé la conscience incertaine d'amis comme le duc de Chevreuse, à qui il écrivait, avec une amicale ironie : « Vous suivez trop votre esprit d'anatomie et d'exactitude en chaque chose. Vous n'êtes point lent, mais vous êtes long. Vous employez beaucoup de temps à chaque chose, non par la lenteur de vos opérations (car au contraire elles sont précipitées), mais par la multitude excessive des choses que vous y faites entrer. Vous voulez dire sur chaque chose tout ce qui y a quelque rapport. Vous craignez toujours de ne pas dire assez... Pour être sobre en paroles, il faut l'être en pensées. » Il a essayé de désabuser bien des courtisans du « néant menteur» de la cour. Mais aux hommes, à certains hommes du moins, une méthode plus virile eût mieux convenu. Les femmes, au contraire, devaient se laisser prendre à cette mysticité caressante et vague. Il est fâcheux que nous n'ayons pas tous les noms de ses correspondants, toutes les dates de ses réponses et la clef de toutes les allusions. Mais nous en comprenons assez pour deviner le reste. Que de mystères sont ainsi révélés, que de drames de l'intérieur d'une famille ou d'une âme sont entrevus, et combien ce grand siècle, si tranquille à la surface, recelait au fond d'âmes troublées et malades !

Tantôt elles ont « une pénétration et une sensibilité infinie, mais toute tournée à se tourmenter », toutes sortes de « bizarres imaginations », de subtilités, de scrupules, de tours et de retours, et Fénelon leur crie : « En quelque terre inconnue que vous allassiez, avec cette délicatesse d'amour-propre, chercher le repos, vous ne l'y trouveriez jamais. » Promptes à s'exalter, elles sont promptes à s'abattre ; à la fois vives et mélancoliques, elles ne laissent, parleur mobilité, aucune prise à qui voudrait les fixer : « C'est toujours à recommencer : elles tournent comme

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une girouette à tout vent. » Tantôt elles ont le goût de l'esprit et du raisonnement, ou d'une dévotion « lumineuse et haute », ou des bienséances d'une certaine politesse de l'esprit dont elles sont les martyres, ou des saillies continuelles qui amusent et dissipent Fimagination. « Vous ne pouvez, dit Fénelon à M™'' de Grammont, dompter votre esprit dédaigneux, moqueur et hautain, qu'en le tenant comme enchaîné par le silence. » Que de physionomies distinctes! que de passions opposées! Tci, l'orgueil du rang, qui s'étale, se sourit à lui-même avec une complaisante assurance ; là, l'excessif effacement, la défiance sans bornes de soi ou des autres. Ici, les « ébranlements violents » qui secouent tout l'être; là, les « entortillements » qui cachent jusqu'au mal qu'il s'agit de guérir, ou encore la perpétuelle indécision de ceux « qui passent la meilleure partie de leur vie à connaître et à regretter leur manière de vivre, à se proposer de la changer, à faire des règles pour un temps qu'ils espèrent avoir » et qu'ils n'ont pas.

Il ne faut pas croire d'ailleurs qu'à ces maladies morales si diverses Fénelon propose impitoyablement le même remède : mourir à soi et au monde. Non, s'il exige qu'on lui dise tout avec simplicité, c'est « afin que le directeur, comme un médecin, puisse donner des remèdes proportionnés aux besoins ». Il apaise les scrupules infinis des personnes qui s'en veulent des pensées les plus involontaires et les plus innocentes ; îl raille telle pénitente qui a toujours à se confesser « de vétilles qui doivent casser la tête à elle et à son directeur ». Celle-ci aime la solitude; qu'elle prenne garde : « On n'est jamais moins seul que quand on est avec soi. » Tout dissipe cette autre, tout la replonge dans le naturel; il faut qu'elle apprenne à retenir les saillies d'une imagination trop vive. Si elle a « besoin d'être rabaissée du côté de l'esprit », qu'elle sache que « plus on a de talents, et plus on a besoin d'en éprouver l'impuissance » ; qu'elle ne lise rien par curiosité pure, qu'elle s'humilie et se taise. '( Ce qu'on appelle esprit n'est qu'une vaine délicatesse que le monde inspire. Il n'y a point d'autre vrai esprit que la simple et droite raison'. Mais si l'àme est mélancolique par nature, ne i'aut-il pas craindre de l'assombrir encore ? En ce cas, il convient de « ne laisser jamais attrister son imagination ». Cet art de doser et de varier les remèdes ne peut appartenir qu'à un observateur attentif, à un moraliste pénétrant. On n'a jamais

i. Lettre ù la comtesse de MontberoD, 20 janv. iTOO.

contesté à Fénelon la finesse, souvent même svibtile, mais on lui a contesté le sens pratique. Éli bien, ce qui est le plus remarquable peut-être dans ces lettres de direction, c'est la façon dont Fénelon traite certaines dévotions « extraordinaires )>, certains états d'àme qui se donnent pour uniques. Il écrit en 1707 à un religieux qui le consulte sur un de ces cas merveilleux :

En général, je craindrais fort que la lecture des choses extraordinaires n'eût fait trop d'impression sur une imagination faible. D'ailleurs l'amour-proprese flatte aisément d'être dans les étals qu'on a admirés dans les livres. Il me semble que le seul parti à prendre est de conduire cette personne comme si on ne faisait attention à aucune de ces choses, et de l'obliger à ne s'y arrêter jamais elle-même volontairement : c'est le vrai moyen de découvrir si l'amourpropre ne l'attache point à ces prétendues grâces. Rien ne pique tant l'amour-propre et ne découvre rpieux l'illusion, qu'une direction simple, qui compte pour rien ces merveilles, et qui assujettit la personne en qui elles sont à faire comme si elle ne les avait pas.

Ces dévotes chimériques, il les ramène à la vie réelle. « Régler son domestique, mettre en ordre ses affaires, élever ses enfants », cela aussi à son prix. Rêver à la perfection spirituelle est bien; dormir est mieux encore : « Dormez autant que vous pourrez : votre corps en a besoin... Demeurez au lit autant qu'autrefois : je n'aurai bonne opinion de votre état intérieur que quand vous posséderez assez votre âme en patience pour bien dormir. » C'est ce même sens du réel qui le porte à détourner la comtesse de Montberon de mettre sa petite-fille au couvent : « Le meilleur la gênera, l'ennuiera, la révoltera, la rendra fausse et passionnée pour le monde. » Ne craignons pas, en lisant les Le^^res spirituelles, de nous perdre toujours dans une mysticité nuageuse. Les familiarités de ton et d'expression abondent : « C'est un amour-propre d'enfant jaloux d'une pomme, qui pleure pour l'avoir... Tout est pot au lait en ce monde; chacun de nous est la pauvre Perrette... Il faut traiter les dépits de l'amour-propre comme certaines gens traitent leurs vapeurs. Ils ne les écoutent point, ils font comme s'ils ne sentaient pas. » Nous sourions ici, mais bientôt la causerie familière s'illumine d'un rayon de poésie. Trop de métaphores peut-être précisent à nos yeux et colorent l'idée, mais combien sont d'une justesse frappante! Pour caractériser certains sentiments fugitifs, certaines pensées qui traversent l'esprit et bientôt s'évanouissent, il dira tour à tour : «C'est la trace d'un poisson dans l'eau : elle s'efface aussitôt qu'elle se forme... C'est

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comme un domestique indifférent, qu'on voit entrer et sortir de sa chambre sans lui rien dire. » Certaines figures, if est vrai, sont répétées à satiété, celles, par exemple, qui sont tirées de l'allaitement enfantin : mais la plupart prêtent au raisonnement un éclat qui n'est pas factice. « On voit sortir du fond du cœur, comme d'une caverne profonde, une infmité de sentiments honteux, semblables à des reptiles sales et pleins de venin... C'est l'amour-propre qui vit et qui combat contre la mort, comme un malade a des mouvements convulsifs à l'agonie... Cette figure trompeuse du monde, qui passe comme une décoration de théâtre... Après que nous avons bien travaillé. Dieu se plaît à emporter tout notre travail sous nos yeux, comme un coup de balai emporte une toile d'araignée... Ceux que l'esprit de Dieu enivre de son vin nouveau... Ces créatures faibles et malheureuses, qui sont les divinités de la terre, ne peuvent donner la force et le bonheur qu'elles n'ont pas. Va-t-on puiser de l'eau dans une fontaine tarie? >> On le voit, ce psychologue, à qui rien n'est caché des secrets du cœur, est un poète qui n'ignore aucune des ressources de rimacination.

Fénelon à Cambrai. — Sa correspondance. — Son caractère.

La plus grande partie des Lettres spirituelles sont de l'époque où Fénelon vivait exilé dans sonpalais archiépiscopal de Cambrai. Cet exil ne dura pas moins de dix-sept ans, de 1797 au 7 janvier 171.5, date de la mort de Fénelon. Il ne contribua pas peu à fixer dans l'esprit du public l'image d'un Fénelon évangélique et attendri. Non qu'il eût dépouillé toutes les ambitions ni même tous les ressentiments; comme il gardait à la cour des amis, il gardait des ennemis dans l'Église; les jansénistes etleurs protecteurs, particulièrement M. deNoailles, en firent l'épreuve à leurs dépens. Mais, dans ce diocèse nouvellelement conquis à la France, où la douceur pouvait seule rendre la conquête définitive, dans ce pays frontièi'e que la guerre désolait, son charme puissant de séduction opéra si bien qu'il apparut à tous comme l'évêque par excellence. Sa bonté affable envers ses ouailles, les soins dévoués qu'il prodiguait aux blessés, l'hospitalité, large sans faste, que tous trouvaient chez lui, depuis les officiers qui traversaient Cambrai jusqu'aux

paysans que l'iiivasion avait chassés de leurs chaumières, sa générosité envers l'État, à qui il offrait ses blés, tout contribuait à idéaliser aux yeux de la foule une vertu très réelle, mais plus humaine peut-être qu'on ne l'imaginait, et d'autant plus curieuse précisément à étudier qu'elle est plus humaine.

On a jugé de façons très diverses le caractère de Fénelon. Les partisans exclusifs du génie parement français, clair et logique, tel qu'est celui de Bossuet, mettent surtout en relief la souplesse parfois équivoque de l'homme, ses contradictions, ses petits manèges.

De celte physionomie si mobile il semble que l'on puisse tracer vingt portraits différenls, et vinyt portraits dans chacun desquels il y ait quelque chose de Fénelon, sans qu'aucun cependant soit le modèle tout entier. Ou encore : quand on a rassemblé successivement tous les traits qui doivent servir à le peindre, et que, l'un après l'autre, on les a fidèlement reproduits, il ne manque plus qu'une touche, la dernière, et, selon comme on la donne, c'est un tout autre personnage aussitôt que l'on voit apparaître. C'est qu'il y a de tout en lui. Saint-Simon avait raison : du docteur et du novateur, pour ne pas dire de l'hérétique ; de l'aristocrate et du philosophe, au sens où le xvni" siècle allait entendre ce mot; de l'ambitieux et du chrétien ; du révolutionnaire et de l'inquisiteur; de l'utopiste et de l'homme d'État; du bel esprit et de l'apôtre : tous les contraires dans le même homme, et dans un seul esprit toutes les extrémités... C'est pourquoi, sans doute, quelque chose de cette physionomie ondoyante échappant toujours au peintre le plus habile, il demeurera toujours, dans tous les portraits qu'on en retracera, quelque chose d'indécis, de flottant et de nébuleux ' .

Marquer ces contrastes, ce n'est guère que refaire l'admirable portrait de Fénelon par Saint-Simon. Mais n'est-ce pas trop appuyer d'un côté qu'ajouter, comme on ajoute :

Si ce n'est pas une nature fausse, à nos yeux, c'est au moins ce que l'on pourrait appeler une nature « insincère », je veux dire qui manque de sincérité, mais sans avoir clairement conscience qu'elle en manque. En religion comme en jiolitique, et en conversation comme en affaires, Fénelon a le goût des voies détournées, et, l'ayant naturellement, sans réflexion ni calcul, il croit néanmoins que ce sont les voies droites. Ne serait-ce peut-être pas là l'explication dernière de ce qu'il y a d'indéchiffrable dans cette curieuse et attirante physionomie tle grand homme?

i. Brunetière, Histoire et littérature , t. II. M. Jules Lemaître, dans ses Médaillons (Lemerre), a exprimé les mêmes réserves, mais il n'affirme pas aussi positivement que M. Brunetière, et le sonnet qu'il consacre à Fénelon s'achève sur une sorte de point d'interrogation :

Douteux gi'nie, étrange en la complexité,

Qui jironais la nature et la simplicité,

IJn charme inquiétant respire dans ton œuvre,

Un cliarme féminin, on ne sait d'oii venu. Un obscur Apollon te lit cygne et couleuvre, Et, toujours tortueux, tu restes ingénu.

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Ouvrez, d"autre part, l'ouvrage de M. Ei^'iii. de Broglie, Fénelon à Cambrai, quel homme différent vous apparaîtra! Fénelon est ici bon, sensible, sincère; et ce ne sont pas des conjectures que l'auteur hasarde, ce sont des faits qu'il laisse parler. Oui, mais non moins clairs, non moins probants dans l'autre sens paraissent être certains autres faits ou documents dont triomphent les ennemis de Fénelon, car il a encore ses ennemis acharnés comme ses amis enthousiastes. Au reste, comment expliquerait-on avec netteté les contradictions au moins apparentes de cette nature complexe, alors qu'il déclarait ne pas pouvoir les expliquer lui-même?

Je liens à lout d'une certaine façon, et cela est incroyable; mais, d'un autre façon, j'y tiens peu, car je me laisse assez facilement détacher de la plupart des choses qui peuvent me flatter. Je n'en sens pas moins l'attachem ent foncier à moi-même. Au reste, je ne puis expliquer mon fond. Il m'échappe, il me paraît changer à toute heure. Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment après. Le défaut subsistant et facile à dire, c'est que je tiens à moi, et que l'amour-propre me décide souvent... Mon état ne se peut expliquer, car je le comprends moins que personne. Dès que je veux dire quelque chose de moi en bien ou en mal, en épreuve ou en consolation, je le^ trouve faux en le disant, parce que je n"ai aucune consislance en aucun sens.

Il y a une certaine coquetterie déjà et une certaine complaisance d'amour-propre à s'analyser et à s'humilier ainsi. Le problème que Fénelon semble ainsi nous proposer sera-t-il jamais résolu? Il n'y a pas apparence qu'il le soit pleinement. Fénelon est ainsi parce qu'il est Fénelon. Mais il est permis de croire qu'on se rapprochera d'autant plus de la vérité sur lui qu'on tiendra plus compte de ce fait, déjà observé par Saint- Simon, bon connaisseur en la matière : c'était un prélat grand seigneur, dont la vie ne fui pas lout une et droite comme celle de Bossuet, et qui put garder jusqu'au bout, avec cet air de bon goût qui, dit encore Saint-Simon, tient de l'usage de la meilleure compagnie, une finesse, une légèreté, une dextérité d^honnête homme, un sourire de brillant causeur qui volontiers a le dernier mot, une adresse de politique qui n'aime point à être battu, moins encore à être dupé. Un gentilhomme, en dépit de son humilité chrétienne, ne perd jamais tout à fait l'orgueil de la naissance. Dans une lettre de direction il conseille au vidame d'Amiens de choisir un ami « d'une naissaîice et d'un mérite » qui conviennent à ce qu'il est dans le monde. Il a la guerre en horreur; mais quand, par une sollicitude mal inspirée, la mère d'un de ses jeunes parents veut le dérober

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au service des armées, il lui fait entendre qu'on n'est plus gentiliiomme quand on se refuse à servir. Il maltraite souvent en paroles la cour, qu'il aime peut-ôtre plus qu'il ne dit et ne croit; mais s'ajïit-il de son neveu, le marquis de Fénelon, il ne dit plus que (c l'art de faire sa cour gâte les hommes de toutes les professions »; il lui permet et lui ordonne d'être courtisan, avec mesure sans doute.

11 est vriai quo le principal est de s'instruire et de s'appliquer à son devoir; mais il faut aussi se procurer quelque considération, et se préparer quelque avancement : or, vous n'y réussirez jamais, et vous demeurerez dans l'obscurité sans établissement sortable, à moins que vous n'acquériez quelque lalent pour ménager toutes les personnes en place, ou en chemin d'y parvenir. C'est un soin tranquille et modéré, mais fréquent et presque continuel, que vous devez prendre, non par vanité et par ambition, mais par fidélité pour remplir les devoirs de voire état, et pour soutenir votre famille. Il ne faut y mêler ni empressement ni indiscrétion ; mais, sans rechercher trop les personnes considérables, on peut les cultiver, et profiter de toutes les occasions naturelles de leur plaire.

Un gentilhomme peut et doit être soldat et courtisan ; pourquoi ne serait-il pas ministre? Richelieu l'a été. Dans ses Dialogues des morts, Fénelon n'épargne pas Richelieu; en revanche, dans les siens, Vauvenargues fait dire par Richelieu à Fénelon : (( Vous qui vous êtes montré si ami de la modération dans vos écrits, ne vouliez-vous pas vous insinuer dans les esprits, faire prévaloir vos maximes?... Vous vouliez assujettir les hommes à votre génie particulier. Croyez-moi, c'est là de l'ambition. » Et Vauvenargues n'est point un détracteur de Fénelon; peut-ôtre même, s'il avait parlé en son nom, lui eùt-il fait plutôt honneur de cette ambition, lui qui donnait pour devise à l'homme : « Aimer les passions nobles. » Cette ambition latente et plus ou moins inconsciente a pu s'engager dans des chemins détournés en croyant suivre la grande route; mais jamais elle ne l'a fait descendre au métier de complaisant. Toujours il garda l'indépendance du gentilhomme en maintenant la dignité du prélat. L'évèque de Saint-Omer insinuait que sa conduite en certaines afl'aires religieuses pourrait lui nuire à la cour. Sa réponse est ferme et haute.

A l'égard du roi dont vous me parlez, personne ne surpassera jamais mon zèle, mon respect, ma soumission et ma reconnaissance ; mais permetlez-moL de vous dire, Monseigneur, que c'est Dieu et non pas le roi qu'il faut mettre devant les yeux des évêques lorsqu'il s'agit des choses purement spirituelles. Je serais bien malheureux et bien indigne de mon ministère si ma conscience-

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ne suffisait pas pour inc déterminer à mes fonctions dans une matière si fcrave, et si on avait besoin de me presser par des réflexions de politique mondaine.

Celle fierté de ton, celle aisance de manières, celle dislinclion générale d'allure, ne sont pas inconciliables avec lapiélé la plus sincère et la simplicité la moins jouée. Nous savons par des témoins de sa vie à Cambrai qu'il savait «se rendre simple avec les simples, enfant avec les enfants ». Aurait-il pu soutenir près de vingt ans cette longue comédie? Il y avait donc chez lui un fonds de candeur avec un fonds d'habileté. De cette candeur naturelle naissent l'abandon, la familiarité et même une certaine gaieté douce; témoins les lettres au chevalier Destouches, le « cher bonhomme », uia épicurien à la morale facile, que Fénelon s'étonne d'aimer : « Pourquoi ce grave archevêque aime-t-il tant un homme aussi profane ? Voilà un grand scandale, je l'avoue; le moyen de m'en corrriger? » Et ailleurs, à propos des excès de table du chevalier : « Je crains votre impénitence sérieusement, vous mourrez par vos appétits gloutons : voilà une étrange mort... Oh! si je vous tenais! Qiios ego... » C'est sur le même ton qu'il écrit à ses neveux Fanfan (le marquis de Fénelon) et Panta (l'abbé de Beaumont) ; mais ici la tendresse prend un accent plus pénétrant et plus attendri.

Il y a sous mes fenêtres cinq ou six lapins blancs qui feraient de belles fourrures ; mais ce serait dommage, car ils sont fort jolis, et mangent comme un grand prélat. Je vois aussi deux petits coqs, l'un noir et l'autre à plumage couleur d'aurore. Ils sont comme la France et l'Empire ; le noir est Achille, et l'aurore est Hector... J'ai vu quelques jolis paysages de vallons et de coteaux sur le bord de la forêt de Mormal. J'embrasse le vénérable et les non vénérables marmots. Je suis tout à toi, mon cher et unique Panta... Je ne ris plus que d'amitié, et c'est l'amitié qui me fera mourir. Je ne vois ici le printemps que par les arbres de notre pauvre petit jardin... Oh 1 que je vous souhaiterais à leur ombre!... Vous avez des espaces immenses à parcourir; vous allez égaler les erreurs d'Ulysse. Je compte tous vos pas, et mon cœur en sent le prix. Ci.'tto absence nous préparera la joie d'une réunion... Les noyers morts m'ont affligé : c'était ruris hniins^.

Cette dernière lettre est du 22 mai 1714, quelques mois seulement avant la mort de Fénelon. Il est naturel qu'en ces derniers temps l'ànie de Fénelon se répande en elfusions attendries. Mais il ne les a pas attendus pour donner à l'amitié le meilleur

). L'ornement de la campagne.

de lui-même. C'est l'amitié qui consolait son exil; mais l'amitié a aussi ses amertumes. En 1710, l'abbé de Langeron mourait : (( J'ai perdu, disait Fénelon, la plus grande douceur de ma vie... J'ai le cœur bien malade. — Les bons amis, écrivait-il trois mois après à son neveu l'abbé de Beaumont, sont une ressource dangereuse dans la vie : en les perdant on perd trop. Je crains la douceur de l'amitié. » Ceux qui refusent à Fénelon la vraie sensibilité ne restent pas, j'imagine, tout à fait insensibles à certaines confidences dont l'accent douloureux ne saurait tromper.

Les vrais amis font notre plus grande douceur et notre plus grande amertume dans la vie. On serait tenté de désirer que tous les bons amis s'entendissent pour mourir ensemble le même jour ; ou, pour mieux faire, à l'exenij)le de Philémon et Baucis, l'un devrait devenir chêne au moment oii il verrait l'autre auprès de lui devenir peuplier. Ceux qui n'aiment rien voudraient enterrer le genre humain, les yeux secs et le cœur content ; ils ne sont pas dignes de vivre. Il en coule beaucoup d'être sensible à l'amitié, mais ceux qui ont cette sensibilité seraient honteux de ne l'avoir pas, et ils aiment mieux souffrir que d'être insensibles 1.

Il avait perdu le duc de Chevreuse en 1712; il perdit le duc de Beauvilliers en 1714. Ce fut le dernier coup qui le frappa. Le 28 décembre 1714 il écrivait h la veuve de son ami : « Nous retrouverons bientôt ce que nous n'aurons point perdu; nous en approchons tous les jours à grands pas; encore un peu, et il n'y aura plus bientôt de quoi pleurer. » Dix jours après il mourait lui-même.

Le doux, le tendre Fénelon, ne mérite-t-il plus sa réputation légendaire? Après une lecture de sa correspondance, il me semble qu'on peut répondre : « Il n'était pas doux, mais il était tendre. » Il n'était pas doux au sens où on l'entend d'ordinaire, car on a pu dire que sa douceur était implacable; en tout cas, il y avait dans cette douceur quelque chose de voulu et de persévérant, qui risque de nous cacher ce que le tempérament a de personnel, de mobile, d'accessible aux impressions contraires. Il n'y a point là de mystère ni de comédie jouée : combien d'autres voyons-nous dérober au public et se dérober à eux-mêmes une vivacité réelle sous une douceur apparente ! L'orgueil aristocratique a dû subir le joug et prendre au moins les dehors de l'humilité chrétienne. En revanche, le cœur ne changea pas et demeura toujours chaleureux. Peutêtre savait-il haïr; certainement il savait aimer.

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