‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 131 sur 186 · Lettre au chevalier Destouches, 1" nov · texte numérisé non relu

Lettre au chevalier Destouches, 1" nov

FENELON

La correspondance avec le duc de Bourgogne. Les idées polituiiies de Féuclon.

Les deuils successifs qui attristèrent ces dernières années avaient été (sauf la mort de l'abbé de Langeron) précédés par un deuil plus poignant encore : en 1712, le duc de Bourgogne était mort. Toute l'œuvre passée de Fénelon, toutes les espérances de son œuvre future s'écroulaient.

Pendant cinq ans, la disgrâce de Fénelon avait interrompu toute relation entre le précepteur et l'élève. Enfin celui-ci, nommé au commandement de l'armée de Flandre, traversa Cambrai en avril 1702, vit ou plutôt entrevit l'archevêque, en public, et un petit quart d'heure. Il l'avait déjà assuré, par une lettre secrète, de sa fidèle affection. A vrai dire, Fénelon ne l'avait jamais tout à fait perdu de vue : ses arais, les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, le tenaient au courant de tout. Mais c'est seulement quelques années plus tard, en 1708, que les relations entre Fénelon et le duc de Bourgogne reprennent quelque activité. On assiste alors à ce spectacle curieux d'un général qui rend compte à un archevêque de ses opérations militaires comme de ses scrupules moraux, et d'un archevêque qui se fait avec empressement et le directeur ,de conscience et le collaborateur, presque le premier lieutenant d'un général. Quelle idée cette correspondance nous laisse-l-elle de tous deux? On l'a dit trop bien pour que je sois tenté de le dire autrement.

Chose singulière ! on prend avec Saint-Simon une idée, une impression du duc de Bourgogne bien plus grande et plus favorable qu'avec Fénelon. Soit que ce dernier, dans l'éloignement, n'ait point assez connu les qualités tardivement développées et les mérites supérieurs qu'on a loués dans ce jeune j)rince ; toit qu'à titre d'ancien précepteur, il ait été trop disposé à le juger jusqu'au bout comme un enfant ; soit qu'à ce titre de maître et de précepteur toujours, il se soit montré plus sévère et plus exigeant envers lui, comme un habile et consciencieux artiste l'est pour son propre ouvrage, il est certain que les lettres de Fénelon qui traitent du duc de Bourgogne sont continuellement remplies des censures les plus précises et les plus nettement articulées, excepté les dernières de ces lettres , qui se rapportent aux. huit derniers mois de la vie du prince. Ce n'est que dans une lettre du 2~ juillet 1711 (et le prince mourut le 18 février 1712j que Fénelon, écrivant au duc de Chevreuse, dit pour la première fois : « J'entends dire que M. le Dauphin fait

beaucoup mieux. Il a dans sa place et dans son naturel de grands pièges et de grandes ressources. La religion, qui lui attire des critiques, est le seul appui solide pour le soutenir ; quand il la prendra par le fond, sans scrupule sur les minuties, elle le comljlera de consolation et do gloire. Au nom de Dieu, qu'il ne se laisse gouverner ni par vous, ni par moi, ni par aucune personne du monde ! » Dans une lettre du 15 février précédent, Fénolon était encore mécontent et très en méfiance : « Ne vous contenterez-vous pas, écrivait-il au duc de Ghevreuse, des belles maximes en spéculation et des bons propos de P. P. [duc (le Bourgogne) ? Il se paye et s'éblouit lui-même de ces bons propos vagues. On dit qu'il est toujours également facile, faible, rempli de puérilités, trop attaché à la table, trop renfermé. On ajoute qu'il demeure content do sa vie obscure, dans l'avilissement et dans le mépris public. On dit que Mme la duchesse de Bourgogne fait fort bien pour le soutenir, mais qu'il est lionteux qu'il ait besoin d'être soutenu par elle... »

Dans les nombreuses lettres de Fénelon où il parle du prince, il y a deux parts à faire : celle de l'opinion même de Fénelon et des reproches ou des conseils qu'il lui adresse, et celle de l'opinion publique, qu'il recueille avec anxiété à son sujet et dont il se fait l'écho direct et presque offensant, pour l'avertir, le prémunir et l'obliger à en tenir compte. Fénelon ne croit donc pas tout ce qu'il rapporte, mais il juge de son devou' d'en informer le jeune prince, pour qu'il avise à conjurer ces faux bruits et à détruire ces préventions injurieuses de l'opinion, de laquelle, après tout, dépendent môme les grands de la terre. Si quelque chose pouvait être nécessaire pour convaincre de la profonde sincérité chrétienne de Fénelon et de sa haute rectitude morale, cette correspondance avec le duc de Bourgogne ou à son sujet suffirait à en donner la preuve ; car, au point de vue humain et à celui de la cour, il n'est rien de plus vif, de plus désobligeant, de plus blessant même ni de plus âpre en fait de vérité : il n'y a rien là qui tende à ménager et à prolonger le crédit par aucune flatterie ni louange. Il fallait que le duc de Bourgogne eût été bien maté et dompté dans sa nature première pour ne pas regimber contre de tels avis, qui entraient plus avant que l'épiderme et qui piquaient jusqu'au cœur i.

Le point délicat, c'est de savoir si c'est la nature de prince ou l'éducation donnée par Fénelon qui doit être déclarée responsable de certaines puérilités ou défaillances. M. Nisard a vite tranché la question en affirmant que l'éducation est responsable de tout. Du vivant même de Fénelon, plus d'un l'affirmait déjà, et Fénelon n'ignorait pas le reproche, puisqu'il l'écarté en aflfectant de le mépriser.

Il me revient par le bruit public qu'on dit que vous vous ressentez de l'éducation qu'on vous a donnée ; que vous avez une dévotion faible, timide et scrupuleuse sur des bagatelles, pendant que vous négligez l'essentiel pour soutenir la grandeur de votre rang et la gloire des armées du roi. On ajoute que vous êtes amusé, inappliqué, irrésolu ; que vous n'aimez qu'une vie particulière et obscure ; que votre goût vous éloigne des gens qui ont de l'élévation et de l'audace ; que vous vous accoutumez mieux do donner votre confiance à des esprits faibles et craintifs, qui ne peuvent vous donner que des conseils déshonorants. On assure que vous ne voulez jamais rien hasarder,,

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