‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 133 sur 186 · Lettre du 20 septembre 170S · texte numérisé non relu

Lettre du 20 septembre 170S

avec des frères, d'être 2oetU, défiant de soi-même, d'anéantir tout amour-propre. Mais s'il proclame cette loi générale de la « fraternité humaine » (il écrit le mot plusieurs fois), il la iaisse dormir souvent, et, dans la pratique, il s'applique plutôt à mettre le prince en garde contre les travers ou les vices des hommes dont il est entouré. Enfant, isolé de la plupart des jeunes gens de son âge, le duc de Bourgogne a appris à se défier de la cour et du monde. Jeune homme, préoccupé, ■comme il le dit, de n'être pas dupe, s'il en croit son ancien précepteur, ne se déflera-t-il pas de la plupart des officiers généraux qui commandent sous lui ? Les portraits que Fénelon trace de Vendôme, de Villars, même de Berwick, peuvent être vrais au fond, mais ne sont certes pas indulgents ^, On •comprend qu'à cette école l'héritier du trône , trop porté autrefois à distinguer entre lui et le reste de l'humanité, trop porté aujourd'hui à chercher la vertu parfaite en dehors des voies communes, ait pris ce caractère « renfermé » que Fénelon noie à plusieurs reprises. Ce que l'orgueil du rang faisait autrefois, la préoccupation du salut le fait aujourd'hui.

Il fallait pourtant préparer ce dévot à être un roi. Mais justement tous les écrits politiques composés par Fénelon dans ce but ont un caractère avant tout satirique et négatif, qui n'était pas fait pour rendre au prince ce qui lui manquait, un peu de confiance en lui-même, une intelligence plus sereine ■des besoins du présent, une vue plus nette et plus assurée de l'avenir. Ne parlons de cette lettre terrible (anonyme) à Louis XIV, qui remonte au temps où Fénelon était encore à la cour, que pour observer combien elle est étonnante en ce temps d'idolâtrie monarchique. On a pu discuter la valeur morale du procédé; l'authenticité même du document a été mise en doute; mais nous avons le manuscrit de Fénelon, et, d'autre part, tout y trahit sa main, par exemple les phrases où il regrette que Louis XIV ait dédaigné la gloire paisible d'être le père de ses sujets et l'arbitre de ses voisins, où il lui reproche de tout rapporter à soi, comme s'il était le Dieu de la terre, alors que Dieu ne l'a créé que pour sou peuple.

1. Il est vrai que le prince n'est pas mieux traité : une lettre où Fénelon trace « un portrait au naturel des défauts de M. de Vendôme », se termine ainsi : « Le public vous aime encore assez pour désirer un coup qui vous relève ; mais, si ce coup manque, vous tomberez bien bas. La chose est dans vos mains. Pardon, Monseigneur, j'écris en fou ; mais ma folie vient d'un excès de zèle... " Ailleurs sont rapportés des bruits singulièrement blessants, par exemple que le prince boit avec • excès.

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Quelle âpreté! quelle dureté pour le roi, pour ses ministres, son confesseur! Mais aussi quelle clairvoyance! quelle pénétration dans le jugement sur la religion du roi, qui ne consiste qu'en petites pratiques superficielles! Quel douloureux regard jeté sur la France, ce grand hôpital désolé et sans provision! Ce n'est là pourtant qu'un éloquent pamphlet, et le duc de Bourgogne ne le connut pas. Au contraire, c'est pour le duc de Bourgogne, au moins en apparence, qu'est écrit l'Examen de conscience sur les devoirs de la royauté. Au fond, c'est l'examen de conscience, ou plutôt l'acte d'accusation de Louis XIV. On croirait entendre, tantôt la confession humiliée du grand roi, tantôt un interrogatoire menaçant, tantôt une comparaison dogmatique des lois de l'ancienne France et du régime qui a substitué aux lois le bon plaisir d'un seul.

Avez-vous cherché à connaître, sans vous flatter, quelles sont les bornes de votre autorité? Savez-vous par quelles formes le royaume s'est gouverné sous les diverses races ? ce que c'était que les anciens parlements, et les états généraux qui leur ont succédé? quelle était la subordination des fiefs? comment les choses ont passé à l'état présent, sur quoi ce changement est fondé, et ce que c'est que l'anarchie, ce que c'est que la puissance arbitraire, ce que c'est que la royauté réglée par les lois, milieu entre les deux extrémités? Souffririez-vous qu'un juge jugeât sans savoir l'ordonnance, et qu'un général d'armée commandât sans savoir l'art militaire? Croyez-vous que Dieu souffre que vous régniez, si vous régnez sans être instruit de ce qui doit borner et régler votre puissance? Il ne faut donc pas regarder l'étude de l'histoire, des mœurs et de tout le détail de l'ancienne forme du gouvernement, comme une curiosité indifférente, mais comme un devoir essentiel de la royauté... Vous savez qu'autrefois le roi ne prenait jamais rien sur les peuples par sa seule autorité : c'était le parlement, c'est-à-dire l'assemblée de la nation, qui lui accordait les fonds nécessaires pour les besoins extraordinaires de l'État. Hors de ce cas, il vivait de son domaine. Qu'est-ce qui a changé cet ordre, sinon l'autorité absolue que les rois ont prise? De nos jours, on voyait encore les parlements, qui sont des compagnies infiniment inférieures aux anciens parlements ou états de la nation, faire des remontrances pour n'enregistrer pas les édils bursaux. Du moins devez-vous n'en faire aucun sans avoir bien consulté des personnes incapables de vous flatter, et qui aient un véritable zèle pour le bien public. N'avez-vous point mis sur les peuples de nouvelles charges pour soutenir vos dépenses superflues, le luxe de vos tables, de vos équipages et de vos meubles, l'embellissement de vos jardins et de vos maisons, les grâces excessives que vous avez prodiguées à vos favoris?

Tout est touché en passant : la justice vénale, les exactions des traitants, les enrôlements forcés, jusqu'au sort affreux des galériens que l'on retient longtemps après l'expiration de leur peine. L'utopie, sans doute, n'est pas absente : où l'esprit de Fénelon triomphe, au contraire, c'est dans ce mélange

unique d'observations précises et de lieux communs vagues sur les conquêtes, sur la guerre. Parfois l'observation exacte et l'utopie sont, pour ainsi dire, juxtaposées. Ainsi, Fénelon sent et rend vivement le péril croissant pour la monarchie de ce fait tout nouveau : la constitution, à Versailles, d'une cour qui concentre, avilit, enrichit à la fois et appauvrit la noblesse : « Ils sucent, pendant qu'ils vivent, le royaume entier; en quelque temps qu'ils meurent, ils laissent leurs familles ruinées. Vous leur donnez trop, et vous leur faites encore plus dépenser. Ainsi ceux qui ruinent l'État se ruinent eux-mêmes. » Mais c'est l'utopiste qui propose à ce mal un remède inapplicable : « Renvoyez vos courtisans pour quelques années dans leurs terres pour raccommoder leurs atïaires : apprenez-leur à vivre avec frugalité... »

On aurait tort pourtant de croire que, c'est l'utopie qui domine. Un juge peu suspect de sympathie pour Fénelon, M. Brunetière, a dit, avec beaucoup de i^aison, ce me semble : « En même temps que d'un sincère et vif désir du bien public, les écrits politiques de Fénelon témoignent, quoi qu'on en puisse dire , d'un remarquable sens pratique. » Quand le Grand Dauphin mourut et que le duc de Bourgogne se trouva brusquement rapproché du trône, près de Louis XIV qui approchait de la mort, on put voir à l'épreuve si la politique de Fénelon n'était faite que de chimères. Les Plans de gouvernement, autrement dit Tables de Chaidnes^ (i"?!!), ne sauraient être assimilés, sans doute, à une constitution moderne, mais ne sont pas moins éloignés de ressembler à l'État idéal de Platon. Presque dès le début, on est en présence de réformes trop radicales pour être entièrement pratiques.

Retranchement de toutes les pensions de cour non nécessaires. Modération dans les meubles, équipages, habits, tables. Exclusion de toutes les femmes inutiles. Lois somptuaires comme les Romains. Renoncement aux bâtiments et jardins. Diminution de presque tous les appointements. Cessation de tous les doubles emplois : faire résider chacun dans sa fonction. Supputation exacte des fonds pour la maison du roi : nulle augmentation, sous aucun prétexte.

De même, des vues très neuves sur la liberté du commerce sont gâtées par un soupçon de déclamation, et le moraliste fait tort à l'économiste.

1. Parce que les bases en furent jetées à Cbaulnes et que les plans concertés, réduits à l'osseutiel, prirent la forme de tables sommaires.

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Lois somptuaires pour chaque condition. On corrompt par le luxe les mœurs de toute la nation. Ce luxe est plus pernicieux que le profit des modes n'est utile.

Ailleurs, c'est le grand seigneur cfui impose silence au libéral, et qui exige que les premiers emplois près du roi soient confiés aux seuls gentilshommes, que les ordres du Saint-Esprit et de Saint-Michel leur soient réservés. C'est l'archevêque qui règle les rapports de l'Église et de l'État, avec une netteté, du reste, et une indépendance d'esprit remarquables, malgré une défiance visible des principes du gallicanisme. Mais parmi les réformes proposées pour la justice, il en est qui étaient alors fort désirables. Enfin et surtout le chapitre intitulé Administration intérieure du royaume est d'un réformateur qui connaît les sources du mal et sait où il faut appliquer le remède. Fénelon y propose d'établir des états particuliers pour chaque province et des états généraux pour la France entière. Il est vrai que les états généraux sont composés « de l'évêque de chaque diocèse, d'un seigneur d'ancienne et haute noblesse, élu par les nobles, d'un homme considérable du tiers état, élu par le tiers état ». Mais il veut l'élection pleinement libre : « Nulle recommandation du roi, qui se tournerait en ordre ; nul député perpétuel, mais capable d'être continué. » Et il fait très large l'autorité des états sur toutes matières, et il leur accorde le droit de se proroger eux-mêmes indéfiniment.

Autorité des états, par voie de représentation, pour s'assembler tous les trois ans en telle ville fixe, à moins que le roi n'en propose quelque autre. — Pour continuer les délibérations aussi longtemps qu'ils le jugeront nécessaire. — Pour étendre leurs délibérations sur toutes les matières de justice, de police, de tinnnce, de guerre, d'alliances et négociations de paix, d'agriculture, de commerce. — Pour examiner le dénombrement du peuple fait en chaque assiette, revu parles états particuliers, et rapporté aux états généraux avecla description de chaque famille qui se ruine par sa faute, qui augmente par son travail, qui a tant et qui doit tant. — Pour punir les seigneurs violents.

Ces beaux rêves d'avenir ne devaient jamais être réalisés. Le duc de Bourgogne ne régna pas.

Hélas ! mon bon duc, Dieu nous a ôté toute autre espérance pour l'Église et pour l'État. Il a formé ce jeune prince ; il l'a orné; il l'a préparé pour les plus grands biens: il l'a montré au monde, et aussitôt il l'a détruit. Je suis saisi d'horreur, et malade de saisissement sans maladie. En pleurant le prince mort qui me déchire le cœur, je suis alarmé pour les vivants. Ma tendresse

m'alarme pour vous et pour le Bon (le duc de Beauvilliers). Déplus, je crains pour le roi; sa conservation est infiniment importante '.

Que Fénelon, atteint au plus vif de ses espérances, laisse échapper une plainte, on ne s'en étonne pas ; ce qui étonne davantage, c'est qu'en pleurant ce qui est déjà le passé, il se retourne si vite vers le présent, vers l'avenir. Décidément, il avait la tête plus ferme, il était plus politique et plus pratique, plus homme d'action qu'on ne l'imagine d'ordinaire. Bien qu'aucun intérêt personnel ne pût désormais le rattacher aux choses du gouvernement et à la conduite des atïaires , il ne cessa de les suivre avec passion jusqu'à son dernier jour, et l'on ne peut lui reprocher qu'un désir intempérant de la paix, qu'il voulait avant tout et à tout prix.

Certes, Fénelon ne saurait être considéré comme un précurseur de la démocratie. Il i^estait aristocrate au fond dans son libéralisme, et par là on a pu le comparera Saint-Simon. Mais si les sentiments de Saint-Simon sont ceux d'un opposant très décidé, ses idées se réduisent à bien peu de chose. On le vit bien lorsque , sous la Régence, une occasion s'offrit à lui de les préciser et de les faire passer dans la pratique. Au contraire, si ce n'est pas sans exagération, ce n'est pas sans raison non plus que les philosophes vantaient « le célèbre archevêque de Cambrai, si connu par ses maximes humaines de gouvernement et par la préférence qu'il donnait aux intérêts des peuples sur la grandeur des rois ^ ». Lorsque, en 1710, Fénelon jetait un triste regard sur l'état de la France, il trouvait pour le caractériser des paroles graves et qui vont fort loin.

Pour moi, si je prenais la liberté de juger de l'état de la France par les morceaux du gouvernement que j'entrevois sur cette frontière, je conclurais qu'on ne vit plus que par miracles, que c'est une vieille machine délabrée qui va encore de l'ancien branle qu'on lui a donné, et qui achèvera de se briser au premier choc. Je serais tenté de croire que notre plus grand mal est que personne ne voit le fond de notre état ; que c'est même une espèce de résolution prise de ne vouloir pas le voir ; qu'on n'oserait envisager le bout de ses forces auquel on touche ; que tout se réduit à fermer les yeux, et à ouvrir la main pour prendre toujours, sans savoir si on trouvera de quoi prendre; qu'il n'y a que le miracle d'aujourd'hui qui réponde de celui qui sera nécessaire demain ; et qu'on ne voudra voir le détail et le total de nos maux, pour prendre un parti proportionné, que quand il sera trop tard...

Les peuples ne vivent plus en hommes ; et il n'est plus permis de compter sur

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