‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 134 sur 186 · Voltaire, Siècle de Louis XIV, eh. xvii · texte numérisé non relu

Voltaire, Siècle de Louis XIV, eh. xvii

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leur patience, tant elle est mise à une épreuve outrée. Ceux qui ont perdu leurs blés de mars n'ont plus aucune ressource. Les autres, un peu plus reculés, sont à la veille de les perdre. Gomme ils n'ont plus rien à espérer, ils n'ont plus rien à craindre.

On accable tout le pays parla demande des chariots ; on tue tous les chevaux de paysans. C'est détruire le labourage pour les années prochaines et ne laisser aucune espérance pour faire vivre ni les peuples ni les troupes. On peut juger par là combien la domination française devient odieuse à tout le pays.

Les intendants font, malgré eux, presque autant de ravage que les maraudeurs. Ils enlèvent jusqu'aux dépôts publics : ils déplorent publiquement la honteuse nécessité qui les y réduit; ils avouent qu'ils ne sauraient tenir les paroles qu'on leur fait donner. On ne peut plus faire le service qu'en escroquant de tous côtés; c'est une vie de bohèmes, et non pas de gens qui gouvernent. Il paraît une banqueroute universelle de la nation.

Il ne faut peut-être pas accepter sans réserve les idées ou plutôt l'expression des idées que Ramsay prête à Fénelon sur le gouvernement civil'. Mais le fond de ces idées est certainement de Fénelon, et si tout préjugé aristocratique n'en a pas disparu, on n'y découvre rien, du moins, qui annonce un retour au moyen âge féodal. Fénelon n'y recommande aucune forme'particulière de gouvernement, car toutes sont également imparfaites, étant personnifiées'dans des hommes, et également bonnes, quand ceux qui gouvernent suivent la grande loi du bien public. Entre le despotisme des souverains, « attentat sur les droits de la fraternité humaine », et le despotisme de la multitude, puissance folle et aveugle qui se tourne contre ellemême, la sagesse consiste à trouver un 'juste milieu « dans une liberté modérée parla seule autorité des lois ». Mais les souverains, accoutumés à ne connaître d'autres lois que leurs volontés absolues, sapent eux-mêmes le fondement de leur puissance. « Il viendra une révolution soudaine et violente, qui, loin de modérer simplement leur autorité excessive, l'abattra sans ressource. »

Ces vues profondes, mais éparses, ne constituent point un système parfait de gouvernement, même quand Fénelon s'efforce de les lier en faisceau. Mais il serait aussi injuste de les

1. Sur la question de la tolérance religieuse, voici le langage que Ramsay lui prête : « Sur toutes choses, disait encore Fénelon au prétendant à^ la couronne d'Angleterre, ne forcez jamais vos sujets à changer leur religion. Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. La force ne peut jamais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. »

dédaigner que de les surfaire. A ceux qui voudraient travestir l'archevêque de Cambrai en homme du xvni« siècle, il suffirait de faire observer qu'il reste fidèle, au fond, à la foi catholique et monarchique de tout son siècle, que jamais il ne fait appel à la raison pure. A ceux qui ne rendraient pas justice à la nouveauté, à la sincérité de certaines aspirations libérales, il conviendrait de rappeler qu'avant lui Vauban et Boisguilbert n'avaient été que des économistes, et qu'il est surtout, qu'il est presque uniquement un politique, préoccupé des rapports du roi et de la nation.

Ce beau mot de nation, qui sera répété avec tant de force et d'éclat au xviiio siècle, Fénelon le prononce un des premiers. Au-dessous de Versailles et de la cour, sur laquelle se concentre l'attention des politiques à courte vue, 11 aperçoit la foule de ceux qui travaillent, qui payent, qui souffrent et qui meurent à la tàclie. Les courtisans au beau langage, aux manières élégantes, regardent à peine les gens de peu qui composent le peuple. L'honneur de Fénelon, comme de Vauban, sera d'avoir pensé à eux, d'avoir mesuré leurs souffrances à l'énormité des sacrifices que leur imposait le pouvoir absolu, et d'avoir osé demander qu'on les consultât tout au moins avant de les exposer aux dernières extrémités de la famine et de la guerre. <( Notre mal, dit-il énergiquemcnt, est que la guerre n'a été jusqu'ici que l'affaire du roi, qui est ruiné et décrédité. Il faudrait en faire l'affaire véritable de tout le corps de la nation i. »

1. Lettre au duc de Chevreuse, 4 août 1710. Fénelon ajoute : « Elle ne l'est que trop devenue ; car, la pais étant rompue, le corps de la nation se voit dans un péril prochain d'être subjugué. De ce côté-là, vous avez un intérêt clair et sensible à mettre devant les yeux de tous les Français ; mais, pour le faire, il faut au moins leur parler et les mettre au fait. Mais, d'un autre côté, la persuasion est difûcile ; car il s'agit de persuader à toute la nation qu'il faut prendre de l'argent piirtout où il en reste, et que chacun doit s'exécuter rigoureusement, pour empêcher l'invasion prochaine du royaume. Pour réussir dans un point si difficile, il faudrait que le roi mît le corps de la nation en part du plan général des affaires, afin qu'elle s'exécutât volontairement de la manière la plus rigoureuse et la plus extrême sur ses propres résolutions. Mais, pour parvenir à ce point, il faudrait que le roi entrât en matière avec un certain nombre de notables (les diverses conditions et des divers pays. 11 faudrait prendre leurs conseils, et leur faire chercher en détail les moyens les moins durs de soutenir la cause commune. Il faudrait qu'il se répandit, dans toute notre nation, une persuasion intime et constante que c'est la nation entière elle-même qui soutient, pour son (M'opre intérêt, le poids de cette guerre, comme on persuade aux Anglais et aux Hollandais que c'est par leur choix et pour leurs intérêts qu'ils la font. Il faudrait que chacun crût que, supposé même qu'elle ait été entreprise mal à propos, le roi a fait dans la suite tout ce qui dépendait de lui pour la finir et pour débarrasser le royaume ; mais qu'on ne peut plus reculer, et qu'il ne s'agit de rien moins que d'empêcher une totale invasion. En un mot, je voudrais qu'on laissât aux hommes les plus sages et plus considérables de la nation à chercher les ressources nécessaires pour sauver la nation même. Ils ne seraient peut-être pas d'abord au fait : aussi seraitce pour les y mettre que je voudrais les faire entrer dans cet examen. Alors chacun dirait en soi-même : h II n'est plus question du passé ; il s'agit de l'avenir. i< C'est la nation qui doit se sauver elle-même ; c'est à elle à trouver des fonds et à " prendre des sommes d'argent partout oii il y en a, pour le salut commun. » H serait même nécessaire que tout le monde sût à quoi l'on destinerait les fonds

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Celui qui se rend un compte si exact du discrédit déjà commencé de la monarchie et qui entrevoit, sous les soumissions déjà hésitantes, la menace prochaine des ressentiments populaires, démêle avec plus de pénétration qu'aucun de ses contemporains les causes premières des événements. Il ne s'agit plus ici des chimères du Télémaque, qui n'ont peut-être été après tout que le caprice aimable d'une imagination riante. C'est la réalité toute nue que Fénelon découvre avec une sagacité impitoyable, et qu'il ose regarder presque seul, pendant que le gros du public continue à demeurer la dupe du mensonge des apparences. La royauté conserve encore un air de grandeur qui fait illusion, mais les pieds de la statue sont d'argile. Les abus que Fénelon signalait, et qu'on n'a pas voulu réformer, grossiront; l'irritation publique qu'il voyait poindre ira en grandissant, et, parmi les fautes qu'expiera un jour l'arrière-petit-iils du duc de Bourgogne, il y en a dont la responsabilité remonte jusqu'à Louis XIV vieillissant. Les événements n'ont que trop donné raison à Fénelon contre la toute-puissance. Disgracié et humilié pendant sa vie, il a eu après sa mort, comme beaucoup de vaincus, son jour de victoire * .

préparés, en sorte que chacun fût convaincu que rien n'en serait employé aux dépenses de la cour.

« J'avoue qu'un tel changement pourrait émouvoir trop les esprits, et les faire passer tout à coup d'une absolue dépendance à un dangereux excès de liberté. C'est par la crainte de cet inconvénient que je ne propose point d'assembler les états généraux, qui, sans cette raison, seraient très nécessaires, et qu'il serait capital de rétablir; mais comme la trace en est presque perdue, et que le pas à faire est très glissant dans la conjecture présente, j'y craindrais de la confusion. Je me bornerais donc d'abord ù des notables, que le roi consulterait l'un après l'autre. »

Toute cette lettre est à lire. Fénelon y refuse nettement au roi le droit de « hasarder la France sans la consulter ».

1. Mézières, article du Temps sur le Fénelon à Cambrai de M. de Broglie.

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TEXTES

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JUGEMENTS

Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses pensées dans la conversation : toujours mailre de l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse : on est assez heureux de l'entendre, de sentir ce qu'il dit, et comme il le dit; on doit être content de soi, si l'on emporte ses réflexions et si l'on en profite.

La Bruyère, Discours à l'Académie.

L'archevêque de Cambrai était un de ces hommes rares, destinés à faire époque dans leur siècle, et qui honorent autant l'humanité par leurs vertus qu'ils font honneur aux lettres par des talents supérieurs ; facile, brillant, dont le caractère était une imagination féconde, gracieuse, dominante, sans faire sentir sa domination. Son éloquence avait en effet plus d'insinuation que de véhémence, et il régnait autant par les charmes de la société que par la supériorité des talents ; se mettant au niveau de tous les esprits, et ne disputant jamais, paraissant même céder aux autres, dans le temps qu'il les entraînait. Les grâces coulaient de ses lèvres, et il semblait traiter les grands sujets, pour ainsi dire, en se jouant; les plus petits s'ennoblissaient sous sa plume, et il eût fait naître des fleurs du sein des épines. Une noble singularité répandue sur toute sa personne, et je ne sais quoi de sublime dans le simple, ajoutaient à son caractère un certain air de prophète. Le tour nouveau, sans être afTecté, qu'il donnait à ses expressions, faisait croire à bien des gens qu'il possédait toutes les sciences comme par inspiration ; on eût dit qu'il les avait inventées, plutôt qu'il ne les avait apprises; toujours original, toujours créateur, n'imitant personne, et paraissant lui-même inimitable.

D'Aguesseau, Œuvres, t. XIII.

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Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une pliysionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier, quand on ne l'aurait vu qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient pas. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté; elle sentait également le docteur, l'évêque et le grand seigneur ;' ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait effort pourcesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l'harmonie qui frappait dans l'original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassemblait. Ses manières y répondaient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnait aux autres, et cet air et ce bon goût qu'on ne tient que de l'usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait répandu de soi-même dans toutes ses conversations; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie; une politesse insinuante, mais noble et proportionnée; une éloquence facile, nette, agréable; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures; avec cela un homme qui ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait, qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir,' qui les mettait à l'aise et qui semblait enchanté, de façon qu'on ne pouvait le quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C'est ce talent si rare, et qu'il avait au dernier degré, qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui dans leur dispersion les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l'espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C'est aussi par cette autorité de prophète, qu'il s'était acquise sur les siens, qu'il s'était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance. Aussi n'auraitil pas longtemps souffert de compagnon s'il fût revenu à la cour et entré dans le conseil, qui fut toujours son grand but;

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