C. de Litt. — FÉNELo.N
et une fois ancré et hors des besoins des autres, il eût été bien dangereux non seulement de lui résister, mais de n'être pas toujours pour lui dans la souplesse et dans l'admiration.
Retiré dans son diocèse, il y vécut avec la piété et l'application d'un pasteur, avec l'art et la magnificence d'un homme qui n'a renoncé à rien, qui se ménage tout le monde e( toutes choses. Jamais homme n'a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet autant qu'au maître; jamais homme ne l'a portée plus loin, avec une application plus suivie, plus constante, plus universelle; jamais homme n'y a plus entièrement réussi. Cambrai est un lieu de grand abord et de grand passage ; rien d'égal à la politesse, au discernement, à l'agrément avec lequel il recevait tout le monde. Dans les premières années on l'évitait, il ne courait après personne ; peu à peu les charmes de ses manières lui rapprochèrent un certain gros. A la faveur de cette petite multitude, plusieurs de ceux que la crainte avait écartés, mais qui désiraient aussi de jeter des semences pour d'autres temps, furent bien aises des occasions de passer à Cambrai. De l'un à l'autre, tous y coururent. A mesure que Ms'' le duc de Bourgogne parut figurer, la cour du prélat grossit ; et elle en devint une effective aussitôt que son disciple fut devenu Dauphin. Le nombre des gens qu'il avait accueillis, la quantité de ceux qu'il avait logés chez lui passant par Cambrai, les soins qu'il avait pris des malades et des blessés qu'en diverses occasions on avait portés dans sa ville, lui avaient acquis le cœur des troupes. Assidu aux hôpitaux et chez les moindres officiers, attentif aux principaux, en ayant chez lui en nombre et plusieurs mois de suite jusqu'à leur parfait rétablissement, vigilant en vrai pasteur au salut de leurs âmes, avec cette connaissance du monde qui les savait gagner et qui en engageait beaucoup à s'adresser à lui-même, et il ne se refusait pas au moindre des hôpitaux qui voulait aller à lui, et qu'il suivait comme s'il n'eût point eu d'autres soins à prendre, il n'était pas moins actif au soulagement corporel. Les bouillons, les nourrilures, les consolations des dégoûts, souvent encore les remèdes, sortaient en abondance de chez lui; et dans ce grand nombre un ordre et un soin que chaque chose fût du meilleur en sa sorte qui ne peut se comprendre. Il présidait aux consultations les plus importantes; aussi est-il incroyable jusqu'à quel point il devint l'idole des gens de guerre et combien son nom retentit jusqu'au milieu de la cour.
Ses aumônes, ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois
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l'année, et qui lui firent connaître par lui-même à fond toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles qui rehaussaient le prix de tout ce qu'il disait ou faisait, le firent adorer de son peuple ; et les prêtres dont il se déclarait le père et le frère, et qu'il traitait tous ainsi, le portaient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d'art et d'ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d'affecté, de déplacé, toujours en convenance à l'égard de chacun ; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travaillaient sous lui dans ce grand diocèse, jamais de scandale ni rien de violent contre personne ; tout en lui et chez lui dans la plus grande décence. Ses matinées se passaient en affaires du diocèse. Comme il avait le génie élevé et pénétrant, qu'il y résidait toujours, qu'il ne se passait point de jour qu'il ne réglât ce qui se présentait, c'était chaque jour une occupation courte et légère. Il recevait après qui le voulait voir, puis allait dire la messe, et il v était prompt ; c'était toujours dans sa chapelle, hors les jours qu'il officiait, ou que quelque raison particulière l'engageait à l'aller dire ailleurs. Revenu chez lui, il dînait avec la compagnie, toujours nombreuse, mangeait peu et peu solidement, mais demeurait longtemps à table pour les autres, et les charmait par l'aisance, la variété, le naturel, la gaieté de sa conversation, sans jamais descendre à rien qui ne fût digne et d'un évéque et d'un grand seigneur; sortant de table, il demeurait peu avec la compagnie. Il l'avait accoutumée à vivre chez lui sans contrainte, et n'en pas prendre pour elle. Il entrait dans son cabinet et y travaillait quelques heures, qu'il prolongeait s'il faisait mauvais temps et qu'il n'eût rien à faire hors de chez lui.
Au sortir de son cabinet, il allait faire des visites ou se promener à pied hors la ville. 11 aimait fort cet exercice et l'allongeait volontiers ; et, s'il n'y avait personne de ceux qu'il logeait, ou quelque personne distinguée, il prenait quelque grand vicaire et quelque autre ecclésiastique, et s'entretenait avec eux du diocèse, de matières de piété ou de savoir ; souvent il y mêlait des parenthèses agréables. Les soirs, il les passait avec ce qui logeait chez lui, soupait avec les principaux de ces passages d'armées quand il en arrivait, et alors sa table était servie comme le matin. Il mangeait encore moins qu'à dîner.
et se couchait toujours avant minuit. Quoique sa table fût magnifique et délicate, et que tout chez lui répondit à l'état d'un grand seigneur, il n'y avait rien néanmoins qui ne sentit l'odeur de l'épiscopat et de la règle la plus exacte, parmi la plus honnête et la plus douce liberté. Lui-même était un exemple toujours présent, mais auquel on ne pouvait atteindre ; partout un vrai prélat, partout aussi un grand seigneur, partout encore l'auteur de Télêmaque. Jamais uu mot sur la cour, sur les aiïaires, quoi que ce soit qui pût être repris, ni qui sentit le moins du monde bassesse, regrets, flatterie; jamais rien qui pût seulement laisser soupçonner ni ce qu'il avait été, ni ce qu'il pouvait encore être.
Saint-Simox, Mémoires.
Je crois que Fénelon n'était point hypocrite, qu'il a été de bonne foi martyr de ses systèmes : c'était ce qu'on appelle aujourd'hui ua esprit exalté. Ce mot est devenu à la mode pour exprimer l'enthousiasme. Je crois que si Fénelon n'avait pas pris le parti de la dévotion, il aurait été très romanesque. Je n'aime point son genre. Je connais peu Bossuet; je crois qu'il n'était pas fou, mais qu'il était dur, vain, ambitieux, bien plus que dévot.
M"»" DU Deffand, LeUre à Walpole, 20 avril 1777.
Fénelon, le second des hommes dans l'éloquence, et le premier dans l'art de rendre la vertu aimable.
Voltaire, Épître à la duchesse du Maine, en tête d'Oresle.
Si l'on pouvait mêler des talents si divers, peut-être qu'on voudrait penser comme Pascal, écrire comme Bossuet, parler comme Fénelon ; mais, parce que la différence de leur style venait de la différence de leurs pensées et de leur manière de sentir les choses, ils perdraient beaucoup tous les trois si l'on voulait rendre les pensées de l'un par les expressions de l'autre.
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On ne souhaite point cela en les lisant, car chacun d'eux s'exprime dans les termes les plus assortis au caractère de ses sentiments et de ses idées ; ce qui est la véritable marque 'du génie. Ceux qui n'ont que de l'esprit empruntent successivement toute sorte de tours et d'expressions ; ils n'ont pas un caractère distinctif.
Vauvenargues, Réflexions critiques sur quelques poètes.
On a beau comparer Bossuet et Fénelon : je ne suis pas capable d'apprécier leur mérite ; mais le second me paraît préférable à son rival. Il a rempli, ce me semble, les deux points de la loi : il a aimé Dieu et les hommes.
Bernardin de Saint-Pierre, Études de la Nature.
Entre les hommes qui ont mérité le nom de grands, Fénelon est celui de tous qui a le plus allégé le poids de l'admiration, puisqu'il en a fait un plaisir et non pas une dette. Son nom seul inspire une vénération tendre, une bienveillance respectueuse. La simplicité de son âme, la supériorité de son esprit, cette sensibilité profonde, source de tputes les vertus ; cette éloquence persuasive et touchante, qui les inspire et les fait aimer; tout en lui donne l'idée d'une nature perfectionnée, et semble réaliser les brillants mensonges des poètes, lorsque, pour expliquer le système du monde, ils ont imaginé des esprits célestes chargés d'entretenir l'harmonie universelle et formant un moyen terme entre l'homme et la Divinité.
M.-J. Chénier, Réflexions sur la tragédie de Fénelon, 1797.
Quand la vertu est unie au talent, elle met un grand homme au-dessus de sa gloire. Le nom de Fénelon a je ne sais quoi de plus tendre et de plus vénérable que l'éclat de ses talents.
RiVAROL.
Fénelon habite les vallons et la mi-côte ; Bossuet, les hauteurs
el les derniers sommets. L'un a la voix de la sagesse, et l'autre en a l'auloiité ; l'un en inspire le goût, mais l'autre la fait aimer avec ardeur, avec force, et en impose la nécessité.
Féneion laisse plus souvent tomber sa pensée qu'il ne la termine. Rien en lui n'est assez moulé. Le style du Télémaque ressemble à celui d'Homère, mais de l'Homère à M™<= Dacier,
JOUISERT.
Au nom de l'archevêque de Cambrai, l'imagination sourit, et le cœur épanoui s'ouvre aux sentiments les plus tendres comme les plus purs ; les plus douces images viennent s'offrir à l'esprit. Le nom de Bossuet produit un effet tout différent : il élève la pensée, mais il l'attriste. S'il présente l'idée de tout ce que l'éloquence chrétienne a de plus majestueux, il rappelle aussi tout ce qu'elle a de plus austère. Tandis que Féneion s'occupe à cueillir dans Homère et dans Virgile les plus charmantes ffeurs de la riante mythologie, Bossuet descend dans les sombres profondeurs et dans les abîmes mystérieux de nos livres sacrés, pour y forger et pour en tirer les armes les plus terribles de sa redoutable éloquence. On peut comparer l'un à ce doux Thermosiris qu'il a si bien peint dans son Télémaque ; l'autre, à quelqu'un de ces prophètes à la voix inspirée, au regard plein d'avenir el de menace, que nous offre la Bible. Le génie de Bossuet est impérieux, avide de triomphes, fait pour vaincre, conquérir et dominer; celui de Féneion ne respire que la douceur, n'agit que par l'insinuation, et ne veut triompher que par la condescendance. Dcss.\ult, Annales littéraires.
Féneion a en lui un fonds d'alticisme, d'hellénisme intime, qui se trahit et qui transpire. Il a, quoi qu'il fasse, une réminiscence flottante d'Homère, une habitude incurable d'Horace, ce sentiment du fln et de l'aimable qui ne l'abandonne jamais, qui l'avertit tout bas, même en matière spirituelle, qui arrête sa plume à temps et qui lui dit : Rie7i de trop, c'est assez. Même quand il parle le langage de saint Paul, il y a un ressouvenir lointain (et pas si lointain !) d'Eucharis, la grâce heureuse.
Sainte-Beuve, Port-Royal, VI; Hachette.
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11 y a ce rapport entre Fénelon ef la Fontaine qu'on les aime tous deux sans bien savoir pourquoi et avant même de les avoir approfondis. Il émane de leurs écrits comme un parfum qui prévient et s'insinue; la physionomie de l'homme parle d'abord pour l'auteur ; il semble que le regard et le sourire s'en mêlent, et, en les approchant, le cœur se met de la partie sans demander un compte bien exact à la raison.
Sai.nte-Bel've, Causeriez du lundi, t. II; Garnier.
Il y a dans Fénelon je ne sais quelle plénitude qui fait que toutes ses pensées sur chaque objet sont toujours prêtes. Les expressions suivent, sans interruption et sans effort. Toutes n'ont pas le même poids, mais toutes sont naturelles; et les plus profondes ne paraissent pas avoir été tirées de plus loin ni s'être présentées avec plus d'hésitation que les plus familières. En lisant Fénelon, on est poursuivi des images de ces hommes divins qu'il admirait tant dans Homère, lesquels répandaient les paroles ailées et tenaient les peuples suspendus à leur bouche d'or.
NisARD, Histoire de la littérature, III; Didot.
Écrivain, Fénelon est de ceux qu'il faut appeler uniques. Il y en a de très grands qui ne sont pas uniques. Bourdaloue, par exemple, n'est pas unique. Il est le premier dans son genre. H se détache en avant d'un groupe; mais, dans ce groupe, ils sont dix qui, de plus près ou de plus loin, lui ressemblent. Fénelon est unique. Les légères imperfections elles-mêmes de son style, une grâce abandonnée jusqu'à la mollesse et cette inimitable tluidité qui le caractérisent partout, bien loin de diminuer son originalité, y ajoutent, et concourent à faire de lui, dans l'histoire de notre littérature, le plus curieux modèle peut-être et le plus rare qu'il y ait de la souplesse infinie de l'esprit. Autant de facilité naturelle, autant d'aisance, autant de laisser aller apparent que Voltaire, mais plus de profondeur, plus de sensibilité, plus d'art, et toute la pénétration morale d'nn homme du xvii^ siècle.
F. BnuNETiÈRE, Nouvelles Études critiques; Hachette.