C. de Lit t. — FÉNELON [Éduc. des filles
Fénelon ne connaît pas moins bien, mais il n'aime pas de la même façon les filles el les femmes. C'est que les défauts qui étaient en germe chez les enfants et qu'avaient longtemps voilés ou excusés les grâces de leur âge, se sont épanouis chez lu jeune fille, et sont d'autant plus redoutables qu'ils sont affermis par une plus longue habitude. Or le but de Fénelon est Justement de combattre chez la fille les défauts qui la rendraient incapable de comprendre et de remplir son rôle de femme, ce rôle dont il définit avec tant d'élévation l'importance, non pas seulement domestique, mais morale, et, comme on dit aujourd'hui, sociale.
Ne 8ont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui soutienuent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent, décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain ? Par là, elles ont la principale part aux bonnes ou aux mauvaises mœurs de presque tout le monde. Une femme judicieuse, appliquée et ])leine de religion, est l'àme do toute une grande maison ; elle y met l'ordre pour les biens temporels et pour le salut. Les hommes mêmes, qui ont toute l'autorité en public, ne peuvent, par leurs délibérations , établir aucun bien effectif, si les femmes ne leur aident à l'exécuter.
I^e monde n'est point un fantôme, c'est l'a-^semblage de toutes les familles ; el qui est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes, qui, outre leur autorité naturelle et leur assiduité dans leur maison, ont encore l'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail, industrieuses, insinuantes et persuasives ? Mais les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur dans la vie, si leur p lus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume ? Mais les enfants, qui feront dans la suite le nenre humain, que deviendront-ils, si les mères les gâtent dès leurs premières années?
Il y insiste, et démontre que les occupations des femmes ne sont guère moins importantes « au public >> que celles des hommes, que même leur mauvaise éducation « fait plus de mal que celle des hommes », et il cite pour exemples, non seulement des familles, mais des États. Dès lors, c'est sans indulgence qu'il doit traiter des travers devenus de vrais dangers publics, le goût des amusements frivoles, des longs discours inutiles, ennemis du sérieux et de l'ordre des pensées, la finesse artificieuse, — définie et jugée dans une page charmante, — 'l'aveugle désir de plaire, la rage de parler de tout, de décider sur tout, la fausse délicatesse et l'affectation d'ennui. Fénelon, d'ailleurs, restait du monde par ses hautes relations de famille et d'amitié. C'est dans le monde, n'en doutons pas, qu'il avait observé ces mères de famille dont il esquisse la physionomie çà et là : celle-ci, grondeuse, croit bien élever sa fille en ne lui pardon-
nant rien ; celte autre, mécontente de sa lille, veut lui imposer son propre directeur de conscience, ou fait briller incessamment à ses yeux la perspective décourageante d'un couvent. Cette autre, enfin, passe sa vie au jeu, à la comédie, accoutume ses enfants eux-mcmes « aux violents ébranlements des représentations passionnées et de la musique », puis s'étonne qu'ils soient dégoûtés de la vie sérieuse. Et que peuvent les efforts di' la meilleure gouvernante contre l'exemple d'une telle mère ? Voilà pourquoi il se fait et nous donne une si haute idée du rôle de la mère vis-à-vis des enfants, pourquoi il lui veut assez de discernement pour connaître le naturel et le génie de chacun d'eux, pour trouver la manière de se conduire avec eux, assez de maturité d'esprit et d'expérience du « gouvernement » pour faire régner sur tout sa douce autorité sans en faire sentir le poids.
11 peut sembler dur parfois, injuste même : « La plupart des femmes disent peu en beaucoup de paroles : elles prennent la facilité de parler et la vivacité d'imagination pour l'esprit... Elles ont un. naturel simple pour jouer facilement toutes sortes de comédies. '^ Mais, soyons-en sûrs, il ne fait que généraliser à l'excès des observations exactes. « Les femmes risquent d'être extrêmes en tout, » dit-il avant la Bruyère. A quoi bon, dès lors, louer des qualités qui peuvent dégénérer en défauts? 11 faut craindre même, en attaquant un défaut chez une fille sans se préoccuper du défaut contraire, de ne l'arracher à l'un que pour la jeter dans l'autre. Ainsi, Fénelon vante avec sincérité, avec une sorte d'émotion parfois, les vertus domestiques, la propreté qui est une vertu, « quand elle est modérée », l'économie ; mais la propreté tourne facilement en minutie et en dégoût, l'économie en avarice. L'ignorance produit l'ennui, et l'ennui fait paraître triste tout ce qui est sérieux. Il faut donc soustraire les filles à l'ignorance et à l'ennui. D'autre part, le bel esprit n'est guère moins à craindre que l'ignorance. L'œuvre de l'éducation féminine sera donc une œuvre de délicat équilibre. Mais cette œuvre est plus nécessaire encore que difficile, car l'intelligence vive, souvent inquiète, de la femme a besoin d'un aliment, et « si vous ne leur donnez une curiosité raisonnable, elles en auront une déréglée ».
VTI La pédagogie de Féiielon. — Jugciuent d'ensemble.
C'est pour remédier à l'ennui, gros de périls, pour combler ce grand vide que viennent trop aisément remplir les distrac lions frivoles, pour guérir la paresse, celte langueur de l'âme, que Fénelon conseille, ordonne de donner aux filles le goût des lectures et des occupations sérieuses. C'est pour les dégoûter des fictions romanesques qu'il met entre leurs mains des « histoires utiles et agréables », et ceux des livres profanes « qui n'ont rien de dangereux pour les passions». Savoir bien lire, c'est presque pour Fénelon le commencement de la sagesse. Il est vrai qu'il multiplie les réserves prudentes.
Je leur permettrais aussi, mais avec un grand choix, la lecture des ouvrages d'éloquence et de poésie, si je voyais qu'elles en eussent la goût, et que leur jugement fût assez solide pour se borner au véritable usa^e de ces choses; mais je craindrais d'ébranler trop les imaginations vives, et je voudrais en tout cela une exacte sobriété; tout ce qui peut faire sentir l'amour, plus il est adouci el enveloppé, plus il me paraît dangereux.
Mais ce qui serait étonnant, c'est qu'un prêtre n'eût pas ces scrupules; encore cette timidité semblera-t-elle un vrai libéralisme, si on la juge à la lumière du temps. C'est à cette lumière aussi qu'il faut juger ce qu'on est convenu d'appeler, bien improprement, le programme d'instruction de Fénelon. En réalité Fénelon ne songe pas el ne pouvait pas songer à tracer un programme. Aux règles de l'éducation, qui sont pour lui pres- ([ue tout, — car la lecture bien choisie et bien dirigée, c'est de l'éducation encore, — il ajoute seulement quelques remarques, jetées un peu négligemment, sur les connaissances indispensables aux filles. Ces indications rapides avaient alors leur hardiesse; auraient-elles perdu toute valeur parce que Fénelon a été dépassé?
Il ne se borne pas aux éléments de la grammaire et du calcul : il pousse jusqu'aux notions de droit, en sorte que la femme éloignée de son mari ou devenue veuve puisse suivre ses intérêts. Pour celles qui ont du loisir et de la portée, non seulement il autorise les histoires grecque et romaine, qui étaient en usage, mais il recommando l'histoire de France, qui n'avait l>as place encore dans les études des jeunes gens : « Tout cela contribue à agrandir l'esprit et à élever l'âme. » Il n'interdit enfin ni l'éloquence, ni la
l>iDé3ie, ni la musique, ni la peinture, ni même le latin. Nous voilà loin d;i ti^mps où « une ûllo était tenue pour bien élevée, qui savait lire, écrire, dansi.T, sonner des instruments, faire des ouvrages, qui ne mettait pas moins <le dix ou douze ans à l'apprendre! » Que pourrions-nous demander de plus .lujourd'hui, à. ne regarder que le cadre?
Mais dans ce cadre générai, Fénelon se reprocherait de trop embrasser, et sur chaque point il se resserre. Il craindrait que les jeunes filles ne fussent plus éblouies qu'éclairées par ces connaissances, s'il ne les avertissait « qu'il y a pour leur sexe une pudeur sur la scienci presque aussi délicate que celle qu'inspire l'horreur du vice >». Il ne lui parait pas nécessaire qu'elles apjirennent la grammaire par règles : il suffit qu'elles s'accoutument à ne point prendre un temps pour un autre, h se servir des termes propres, à expliquer leurs pensées avec ordre et d'une manière courte et précise. C'est exclusivement pour les dresser à faire des comptes qu'il les exerce sur les quatre règles du calcul. S'il conseille la lecture des histoires, c'est qu'il la considère comme le meilleur moyen de dégoûter un bon esprit des comédies et des romans. Il ne tolère la culture des arts qu'en raison de l'application qu'on en peut faire : pour la musique, à des sujets pieux ; pour le dessin, aux ouvrages de tapisserie. Il n'admet le latin qu'en faveur des filles d'un jugement ferme, d'une conduite modeste, qui ne se laissent point prendre à la vaine gloire. Tout ce qui est de nature h causer les grands ébranlements d'imagination, l'étude de l'italien et de l'espagnol, par exemple, où les ouvrages en renom ont pour thème presque unique la description des passions, est à ses yi'ux plus dangereux qu'utile, et il demande qu'on y mette au moins une exacte sobriété '.
On se récrie aujourd'liui : la lecture, l'écriture, l'orthographe, la grammaire, l'histoire, les éléments du droit, des beaux-arts, n'est-ce donc que cela? Encore ce peu de chose est-il soigneusement ramené à l'usage moral, aux besoins de la vie pratique. Comparé à nos programmes modernes, celui de Fénelon doit sembler bien insuffisant, en eÛet ; mais peut-être que les nôtres sont trop ambitieux, si le sien est trop modeste. En revanche, souvenons-nous de l'instruction qu'a reçue M""^ de Sévigné : combien plus brillante elle nous paraîtra, mais aussi combien moins grave et moins solide! On peut juger même que Fénelon, si soucieux d'ordinaire de rendre Tiiistruction riante, l'assombrit un peu quelquefois par une préoccupation exagérée de la piété, du recueillement, du silence, vertus surtout monastiques. Le « monde » , dont il n'a pas tort de craindre les séductions menteuses, est autre chose pourtant qu'un lieu de perdition : il s'y fait de boimes et graudes choses. Lui-même le dit, le monde n'est pas un fantôme : c'est la réunion de toutes les familles. S'il y faut vivre, pourquoi ne pas se munir des connaissances qui peuvent y rendre la vie, non seulement honnête, mais
1, 0. Gréard, l'Bducation des femmes par les /"emmes.
agréable? Les arts d'agrément sont-ils vraiment si pernicieux, les langues vivantes si corruptrices?
Ne serrons donc pas de trop près ce que Fénelon dit de l'instruction. Bien des choses y manquent et devaient y manquei'. Il ne semble pas, d'ailleurs, songer que la femme puisse être autre chose qu'épouse et mère : c'est toujours au gouvernement des enfants et de la maison que tout revient. Mais la vie solitaire des femmes qui n'entrent pas au couvent, qui ont pourtant, elles aussi, un esprit à orner, une àme à fortifier et à élever, il ne la prépare pas, il ne la prévoit pas. L'horizon de l'éducateur n'est visiblement pas assez large. Mais si l'on se renferme avec lui dans cet horizon, que de choses on y découvrira, et de choses nouvelles ou renouvelées! La nature suivie, parfois aidée, toujours respectée, l'éducation devenant « une œuvre de prévoyance, de suite et de persuasion », entreprise dès le berceau, soutenue pendant toute la jeunesse, les ressource? ou les faiblesses du caractère et de l'esprit féminins pénétrées, utilisées ou redressées, la curiosité dirigée, l'imagination éveillée, le sentiiîient intéressé à l'œuvre de l'instruction, dont il devient, substitué à la crainte, le principal ressort, et pourtant, sous tant de fleurs répandues, un fond solide, un principe qui est le principe même de l'éducation libérale et moderne', celui de la raison, toujours invoquée, du moins quand il es! possible de faire entendre sa voix. La raison, lumière et maîtresse de l'éducation, comme elle l'est de la vie, mais la raison colorée par l'imagination, attendrie par le sentiment, voilà tout le livre. On comprend que le charme sérieux en soit goûté par les hommes, surtout par ceux qui y cherchent Fénelon luimême plutôt que sa pédagogie nécessairement incomplète; on comprend mieux encore qu'il ne déplaise pas aux femmes, bien que les femmes n'y soient pas toujours épargnées, car, malgré cela ou pour cela même, on le dirait écrit par une femme.