ii'éarcl, V Kdiication des fumnv^ parles femmes
l'objeclion qu"il prévoit : « Je prie de considérer tittentivc- [lent que, quand on entreprend un ouvrage sur la meilleure ducation qu'on peut donner aux enfants, ce n'est pas pour lonner des règles imparfaites. On ne doit donc pas trouver aauvais qu'on vise au plus parfait dans cette recherche. » Ce Test pas l'excès d'ambition qu'on serait tenté de lui reprolier aujourd'hui ; certains lui reprocheraient plutôt de ne pas oniiner d'assez haut son sujet, de ne pas s'élever à l'idée molerne de la femme, personne humaine égale de l'homme, éle- |ée pour elle-même, non pas seulement pour la société où elle ivra, de l'instruction envisagée non plus seulement comme m moyeu, mais comme un but. Ce qu'on ne pourra lui reproher, au contraire, c'est de dédaigner ces « petites choses » [u'il ne donne pas, dit-il, pour grandes, et qui sont pourtant essentiel de la pédagogie, ces petites observations et ces peites questions d'où sort, par un lent progrés, la sagesse; ces récautions mêmes, trop savantes peut-être, ces fictions habilchent graduées, mais d'un arrangement parfois un peu factice, lont il a dit, sans trop se vanter : « C'est une espèce d'éducaion pratique, qui la conduira (la gouvernante) comme par la nain »; c'est, malgré tout et avant tout, la préoccupation de a nature, source de toute vérité, principe de toute règle duraile, guide et maîtresse de toute éducation efficace : « Il faut se ontenter de suivre et d'aider la nature. » Fénelon pose ainsi, nais avec mesure et sans perdre de vue la réalité, le principe lont Housseau abusera, comme il devance Rousseau et rappelle lontaigne lorsqu'il écrit : « Mo'ntrez à l'enfant Vutilité des chocs que vous lui enseignez : faites-lui en voir Vusuge par raplort au commerce du monde et aux devoirs des conditions. )> ]os derniers mots nous avertissent que la doctrine de Fénelon l'a rien d'absolu ni de systématique : elle est toute relative, lu contraire, et Fénelon, qui craint avant tout de faire, comme )n dirait aujourd'hui, des déclassées, bien qu'il écrive surtout )our les filles de condition noble, ne veut pas que l'éducateur lerde de vue les conditions diverses auxquelles l'éducation de- 'ra s'accommoder.
! On doit considérer pour l'éducation d'une jeune fille sa condition, les lieux m elle doit passer sa vie, et la profession qu'elle embrassera selon les appa- •ences : prenez garde qu'elle ne conçoive des espérances au-dessus de son )ien et de sa condition. Il n'y a guère de personnes à qui il n'en coûte cher Jour avoir trop espéré; ce qui aurait rendu heureux, n'a plus rien que de légoùtant, dés qu'on a envisagé un état plus haut.
Avec un soin particulier il dislingue ainsi plus d'une fois l'éducation qui convient à chaque rang et à chaque sexe. Non qu'on ne puisse nulle part deviner le futur utopiste. Quand il louche à certains lieux communs de morale sociale qui deviendront plus tard ses thèmes favoris, au changement ruineux des modes, à la toilette des femmes (c'est l'occasion pour le disciple des Grecs et pour l'artiste de leur souhaiter « la noble simplicité qui parait dans les slatues «), à l'économie domestique, aux bienfaits de l'agriculture, on croit entetidre comme un vague prélude du Télémaque. Mais tout est ici ramené vite à laréalilé, car c'est sur l'observation de la réalité que tout repose. Si la pédagogie de Fénelon est plus précise et plus sûre que sa politique, c'est qu'elle est fondée sur une « psychologie » très attentivement étudiée de l'enfaat et de la femme.
L'enfant est ici observé de très près, non pas l'enfant abstrait, mais l'enfant vrai, vivant, qui a été vu, entendu, saisi dans ses qualités naturelles, qu'il faut savoir mettre à prolîl,et dans ses faiblesses, qu'd faut savoir prévenir ou réprimer. Il n'est point jugé avec la sévérité déhante d'un janséniste qui croit la nature humaine foncièrement mauvaise, ni avec la confiance aveugle d'un Rousseau qui la croit foncièrement bonne. Fénelon sait •combien les premiers « préjugés » de l'enfance ont de pouvoir sur les hommes; il veut donc que l'on commence l'éducation des filles dès leur plus tendre enfance, à cet âge « où se font les impressions les plus profondes et qui, par conséquent, a un grand rapport à tout le reste de la vie ». Aussi ne néglige-t-il pas plus d'affermir leurs organes que de former leur esprit. L'éducation physique, assez peu en honneur alors, marche chez lui de Iront avec l'éilucation intellectuelle et morale. Il ne dédaigne pas de descendre aux recommandations les plus minutieusement pratiques : qu'on choisisse les aliments de l'enfant, qu'on règle ses repas, qu'on n'éliranle pas son cerveau encore tendre par « de vaines craintes des fantômes et des esprits ». La nature partout, et partout la vie. C'est sur la vie même qu'il faut se reposer du soin d'insinuer peu à peu les premières connaissances dans l'esprit curieux de l'enfant, qui laisse errer sur les choses, comme dit le poète, « sa vue étonnée et ravie».
La curiosité des enfants est un penchant de la nature qui va comme audevant de l'instruction; ne manquez pas d'en profiter. Par exemple: à la campagne ils voient un moulin, et ils veulent savoir re que c'est ; il faut leur montrer comment se prépare l'aliment qui nourrit l'homme. Ils aperçoivent des moissonneurs, il faut leur expliquer ce qu'ils font, comment on sème le
DE L'ÉDUCATION DES FILLES So
Mé, et comment il se multiplie dans la terre. A la ville, ils voient des bouti- ([ues où s'exercent plusieurs arts, et où l'on vend certaines marchandises. 11 ne faut jamais être importuné de leurs demandes : ce sont des ouvertures que la nature vous offre pour faciliter l'instruction : témoignez y prendre plaisir ; par là vous leur enseignerez insensiblement comment se font toutes choses qui servent à l'homme, et sur lesquelles roule le commerce. Peu à peu, sans l'tude particulière, ils connaîtront la bonne manière défaire toutes ces choses qui sont de leur usage, et le juste prix de chacune, ce qui est le vrai fond de l'économie. Ces connaissances, qui ne doivent être méprisées de personne, puisque tout le monde a besoin de ne se pas laisser tromper dans sa dépense, sont principalement nécessaires aux filles.
Après ces leçons naturelles, vraies « leçons de choses », quand les enfants seront dans un âge plus avancé et que leur raison sera toute développée, viendront d'autres leçons plus grave?, qui leur enseigneront l'amour de la vérité, de la simplicité, de la modestie, du travail. Alors il faudra « les mener par la raison autant qu'on peut ». Mais dans quelle mesure le pourrat-on? Certes on ne saurait accuser de méconnaître les dons naturels de l'enfance celui qui se plaît à répéter : « On peut ■ compter que les enfants connaissent dés lors plus qu'on ne s'imagine d'ordinaire... Les enfants sont bien plus péiiétranls qu'on ne croit. » Mais il sait aussi que si beaucoup naissent simples, droits, candides, d'autres naissent artificieux, politiques, jaloux, disposés à croire, si on les écoute avec complaisance, que le monde sera toujours occupé d'eux, enclins à coiirefaire les gens ridicules, avec ces « manières moqueuses et comédiennes » qu'il recwnmande avec raison de réprimer. Il sait que leur naturel trompe souvent l'observateur, « parce que les premières grâces de l'enfance ont un lustre qui couvre tout » ; qu'une certaine vivacité de tempérament est prise souvent chez eux pour de l'esprit; il se délie des talents précoces sur lesquels les parents s'extasient. Cet homme, ce maître, qui a l'amour de l'enfance, n'en a pas l'idolâtrie. Et c'est parce qu'il la connaît qu'il la juge sans banale sensiblerie. D'autres se sont attendris sur l'eiifance; lui, il considère avec sympathie, mais sans illusion, les enfants, et il les dislingue les uns des autres, il en trace des portraits précis; il n'ignore pas quels sont les égarements, mais aussi les ressources des naturels vifs et sensibles, ni combien peu de prise on a sur les caractères indolents : « Il faut aimer l'enfance; » voilà bien l'impi^ession que laisse la lecture de ces chapitres. Mais le précepte fondamental de la doctrine est plutôt : « Pour aimer efficacement l'enfant, il faut le connaître. »