I. 0. Gréaid, V Education des femmes pa- les femmes
l'oubli et l'ignorance même qui paraît en elle de sa beauté. » On nous l'apprend, « elle ne se promettra jamais à personne, elle se laissera donner par son père ; elle ne prendra jamais pour époux qu'un homme qui craigne les dieux et qui remplisse toutes les bienséances »; ce qui revient à dire, je pense, un (( honnête homme « qui ait de la religion ; ou, plus simplement, un Télémaque. Majestueuse et adroite à tirer de l'arc, elle est comparée à Diane chasseresse ; mais que son père, poussé par l'artificieux Mentor, l'invite à chanter, elle le fait « pour ne pas désobéir à son père, mais avec tant de modestie et de tristesse, qu'on voyait bien la peine qu'elle souffrait en obéissant ». N'y a-t-il pas ici quelque excès? L'embarras suffisait, la tristesse est de trop. On conçoit que Télémaque ait pour Antiope non pas de la passion, mais du goût, de l'estime, un sentiment paisible, tel qu'il sied au pupille de Minerve d'en ressentir. Que nous sommes loin de la vive et rieuse duchesse de Bourgogne, cette joie d'une cour morose! Et pourtant, comment songer à Télémaque sans songer au duc de Bourgogne?
VU
Le roman d'éducation. — L'éducation d'un adolescent. Téléniaiiuc et le duc de Bourgogne.
Le caractère de Télémaque, dans le roman, comme le caractère du duc de Bourgogne dans la réalité, offre un double aspect. Ce duc de Bourgogne, que Saint-Simon nous peint si hautain et terrible, on sait que Fénelon l'avait transformé en chrétien pieux et scrupuleux, presque en saint'. Ce Télémaque, dont on vient d'admirer la vertu presque trop docile, s'il paraît humain, est « né dur » et ne nous laisse point oublier, pas plus qu'il n'oublie lui-même, « sa hauteur naturelle et son indiiférence pour les hommes », sans doute pour nous permettre de mesurer en ses paroles et en ses actes les progrès dus à l'éducation. Bien lent et froid comme roman, le Télémaque, envisagé comme roman d'éducation, a sa valeur encore: valeur historique, puisqu'il éclaire pour nous l'éducation donnée par Fénelon à son royal élève; valeur générale et durable, puisque le sujet véritable n'en est pas seulement l'éducation d'un
1. Voyez le premier faseicnle sur l'éducation du duc de Bourgogne.
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prince, mais celle d'an jeune homme qui devient an homme. Mentor semble s'appliqaer à en mettre en relief l'intention pédaij;ogiqae, fàt-ce en lai sacrifiant Tantorité de la fiction romanesque : « car Mentor, qui réglait tous les moments de la vie de ïélémaque, pour l'élever à la plus haute gloire, ne l'arrêtait en chaque lieu qu'autant qu'il le fallait pour exercer sa vertu et pour lui faire acquérir derexpérience. » — « Les dieux vous aiment, dit-il à Télémaque, efc vous préparent un règne plein de sagesse. Tout ce que vous voyez ici, est fait moins pour la i/loirc d'idoméiiée que pour voire instruction.» Déjà, dans les Fables, le précepteur promettait à l'élève toutes les grâces de l'esprit et du corps, pourvu qu'il adoucît son tempérament, qu'il aimât les hommes et prit plaisir à se faire aimer d'eux. La leçon qui sort des Dialogues des morts est plus précise encore et plus complète ; certaines lignes semblent annoncer et caractériser d'avance le Télémaque, livre plus sérieux composé pour un esprit plus mûr.
ACHILLE. — La jeunesse est donc une étrange maladie!
CHiRO-N. — -Tu voudrais pourtant encore en être malade.
ACHILLE. — Il est vrai; mais la jeunesse serait charmante si on pouvait la rendre modérée et capable de réflexion. Toi qui connais tant de remèdes, n'en as-tu point quelqu'un pour guérir celte fougue, ce bouillon du sang, plus dangereux qu'une lièvre ardente?
CHiRON'. — Le remède est dj se craindre soi-même, de croire les gens sages; de les appeler à son secours, de profiter de ses fautes passées pour prévoir celles qu'il faut éviter à l'avenir, et d'invoquer souvent Minerve, dont la sagesse est au-dessus de la valeur emportée de Mars.
Minerve, c'est Fénelonpour le duc de Bourgogne, c'est Mentor pour ïélémaque; mais, avant même d'avoir découvert que Minerve et Mentor ne faisaient qu'un, c'est à Mentor et à Minerve réunis qu'il rapporte la gloire de ses hauts faits et de ses bonnes actions : « C'est vous, disait-il, ô grande déesse, qui m'avez donné Mentor pour m'inslruire et pour corriger mon mauvais 7uUurel ; G est vous qui me donnez la sagesse de profiter de mes fautes pour me délier de moi-même; c'est vous qui retenez mes 2Jassions impétueuses ; c'est vous qui me faites sentir le plaisir de soulager les malheureux; sans vous je serais ha'i et digne de l'être. » Le voyant « devenu si doux, si attentif à obliger les hommes, si officieux, si secourable, si ingénieux pour prévenir tous les besoins », les chefs alliés ne savent que croire; ils ne reconnaissent plus en lui le même homme. Eh quoi! celui qui verse des larmes si généreuses sur le corps
d'Hippias, son ennemi, est-ce bien ce Télémaque qu'on vient de nous peindre si peu tendre et si orgueilleusement impatient de tout frein?
Son naturel ùlait bon et sincère, mais peu caressant; il ne s'avisait guère de ce qui pouvait faire plaisir aux autres : il n'était point attaclié aux richesses, mais il ne savait point donner. Ainsi, avec un cœur noble et porté au bien, il ne paraissait ni obligeant, ni sensible à l'amitié, ni libéral, ni reconnaissant pour les soins qu'on prenait pour lui, ni attentif à distinguer le mérite. Il suivait son goût sans réflexion. Sa mère Pénélope l'avait nourri, malgré ^Mentor, dans une hauteur et une fierté qui ternissaient tout ce qu'il y avait de plus aimable en lui. Il se regardait comme étant d'une autre nature que le reste des hommes ; les autres ne lui semblaient mis sur la terre par les dieux que pour lui plaire, pour le servir, pour prévenir tous ses désirs, et pour rapporter tout à luicommeà une divinité. Le bonheur de le servir était, selonlui, ime assez haute récompense poiu- ceux qui le servaient. Il ne fallait jamais rien trouver d'impossible quand il s'agissait de le contenter; et les moindres retardements irritaient son naturel ardent.
Ceux qui l'auraient vu ainsi dans son naturel auraient jugé qu'il était inca- ]iable d'aimer autre chose que lui-même, qu'il n'était sensible qu'à sa gloire et à son plaisir ; mais cette indifférence pour les autres et cette attention continuelle sur lui-môme n'e venaient que du transport continuel oii. il était jeté par la violence de ses passions. Il avait été flatté par sa mère dès le berceau, et il était un grand exemple du malheur de ceux qui naissent dans l'élévation. Les rigueurs de la fortune, qu'il sentit dès sa première jeunesse, n'avaient pu modérer cette impétuosité et cette hauteur. Dépourvu de tout, abandonné, exposé à tant de maux, il n'avait rien perdu de sa fierté; elle se relève sans cesse d'elle-même, quelque effort qu'on fasse pour l'abaisser.
Voilà le caractère inné; l'éducation a pu en réprimer, non en supprimer la fougueuse ardeur. Un seul des regards de Mentor, il est vrai, l'arrête dans sa plus grande impétuosité; mais aussi il ne pouvait être retenu que par Mentor; et quand Mentor est loin de lui, toutes ses passions, un moment suspendues, reprennent leur cours. On ne voit point cependant qu'elles se déchaînent, et l'on est un peu surpris même qu'elles s'apaisent si tôt, et pour toujours. La pratique de la vie et le contact des autres hommes, sans doute, ont d'abord exaspéré, puis assagi cette jeunesse qui avait besoin de jeter son premier feu. Mais la vérité c'est que Mentor, même absent, est encore près de Télémaque, le conseille et le soutient encore; c'est que, toute intervention occulte mise à part, le succès de l'épreuve que Mentor lui impose est assuré. Il est discipliné déjà et dompté : ses révoltes ne peuvent être que passagères, et il est bon qu'il se révolte, il est bon qu'il se heurte aux conséquences de ses fautes, pour revenir à Mentor avec un peu de honte et beaucoup d'expérience. Le point de départ est donc fortement mar-
ijué, afin que nous puissions mieux mesurer la distance qui le sépare cUi point d'arrivée. Le portrait de Télémaque n'était pas e seuloù le duc de Bourgogne pût reconnaître quelques traits de son ancien naturel : voyéz-ceUii de Boccoris, lils indigne de sésostris, ce Louis XIV de l'Egypte.
Il comptait pour rien les hommes, croyant qu'ils n'étaient faits que pour ui et qu'il était d'une autre nature qu'eux. Ce n'était pas qu'il. manquât de jénie ; ses lumières égalaient son courage : mais il n'avait jamais été instruit foar la mauvaise fortune ; ses maîtres avait empoisonné par la flatterie son [beau naturel. Il était enivré de sa puissance et de son bonheur; il croyait nue tout devait céder à ses désirs fougueux : la moindre résistance enflammait sa colère. Alors il ne raisonnait plus ; il était comme hors de lui-même : ison orgueil furieux en faisait une bête farouche; sa bonté naturelle et sa droite raison l'abandonnaient en un instant : ses plus fidèles serviteurs étaient réduits à s'enfuir; il n'aimait plus que ceux qui flattaient ses passions. Ainsi iil prenait toujours des partis extrêmes contre ses véritables intérêts, et il iforçait tous les gens de bien à détester sa folie conduite.
L'assagissement de Télémaque est brusqué peut-être (Minerve a trop peu de temps à passer sur la terre pour ne pas hâter les progrès trop lents de son œuvre), mais il n'a rien d'invraisemblable. Beaucoup des défauts de Télémaque ne sont que des qualités poussées à l'extrême. Mentor sait tirer parti de ces forces mal réglées, et du défaut, qu'il atténue, dégager, pour ainsi dire, la qualité, qu'il épure et qu'il fortifie. C'est ainsi que, comme Fénelon près du diifi de Bourgogne, il fait souvent appel au sentiment de l'honneur, très vif dans le cœur du jeune prince. En bon héros homérique, Télémaque aime à dire : <c Je suis le flls du grand Ulysse, le plus sage des rois de la Grèce qui ont renversé la superbe ville de Troie. » Mais un tel nom oblige, Télémaque le sent, et n'a pas besoin que Mentor se fatigue à le lui rappeler. Après une faute, éperdu, ne pouvant se supporter lui-même, il s'enfuit dans sa tente : « Hélas! disaitil, oserai-je revoir Mentor? suis-je le fils d'Ulysse, le plus sage et le plus patient des hommes? » De ce qu'il doit à son père il ne sépare pas ce qu'il doit à son précepteur. Mentor fait mieux encore, et c'est en ceci peut-être que son enseignement a la valeur la plus liautement morale : il habitue Télémaque à considérer ce qu'il se doit à lui-même, non seulement parce qu'il est le fils d'Ulysse, mais paice qu'il est Télémaque. Plus on distingue en lui «je ne sais quoi d'heureu.x, qui vient des dons du Ciel et qui n'est point dans le commun des hommes », plus il se doit de n'avilir cette heureuse nature ni aux yeux des autres, ni à ses propres yeux. Ce « je ne sais quoi » que Narbal ne
définit pas, c'est surtout, avec la fierté de la race et du cœur, la; sincérité, une telle horreur du mensonge que Télémaque brave la mort plutôt que de dissimuler la vérité : u II suffit que le mensonge soit mensonge pour n'être pas digne d'un homme qui parle en présence des dieux et qui doit tout à la vérité. » On conçoit quel parti un psychologue aussi pénétrant que Mentor tire de cette disposition morale, assez forte à elle seule pour conlre-balancer tous les défauts. Et comme à cette sincérité s'ajoute une curiosité attentive, comme Télémaque est naturellement observaLeui' (au point de noter quelquefois par écrit ses impressions, « de peur d'oublier quelque circonstance utile »), il le plie à tout considérer de près, à se comparer à ceux qui l'entourent, à les interroger, à s'interroger et à s'analyser lui-même. 11 y a bien du bavardage et de la naïveti; dans le récit du quatrième livre; mais il y a aussi quelque finessi' d'ol)SCrvation et de réflexion. Dans le moindre délail Télémaque décrit à Galypso les divers « états d'âme » par lesquels il passe pendant son séjour à Chypre, l'île voluptueuse ; comment il a d'abord horreur de ce qu'il voit, puis insensiblement s'y accoutume, et comment, envahi par une mauvaise honte de la vertu, il sent s'alfaiblir tous les jours la bonne éducation qu'il a reçue.
A ce point de vue de l'observation et de l'analyse intérieures, toute une partie du sixième livre est admirable. Télémaque, naguèi'e si ardent à suivre partout les traces de son père, est gagné maintenant par une molle lassitude. Et pourquoi, api'ès tout, ne demeurerait-il pas dans cette lie? Ulysse ne vit plus, sans doute ; restée seule, Pénélope n'aura pu résister à tant de prétendants. Mais lui, que deviendra-t-il sans Mentor? Le silence même de cet inflexible confident le condamne; il voudrait parfois se jeter à son cou, et il n'ose, retenu par la crainte d'aller plus loin qu'il ne voulait pour se tirer du péril, car le péril lui semblait doux. « Un moment les paroles artiflcieuses d'Eucharis le remplissent de dépit contre un maître dont il voudrait secouer le joug; mais tout aussitôt il s'attendrit, se désespère : K Mentor m'abandonne ! c'est fait de moi! » Enfin Mentor l'entraîne vers le rivage. « Télémaque, qui n'était pas encore assez fort pour le suivre de lui-môme, l'était déjà assez pour se laisser mener sans résistance. » Mais que de subterfuges, que de ruses inconscientes avant de se résigner à la séparation ! Non, il ne veut point demeurer dans cette île : qu'on lui permette seulement dédire à Eucharis un dernier adieu; après, il par-
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tira sans retard. Devant l'incendie du navire construit par Mentor, il est tenté de se réjouir; en tout cas, il s'en accommode : « Me voilà donc rengagé dans mes liens! il ne nous reste plus aucune espérance de quitter cette île. » Précipité à la mer par Mentor, surpris d'aijord, étourdi, «mais revenant àlui et voyant Mentor qui lui tendait la main pour lui aider à nager, il ne songea plus qu'à s'éloigner de l'Ile fatale. A mesure que Télémaque s'éloignait de File, il sentait avec plaisir renaître son courage et son amour pour la vertu. » 11 a tort seulement de le dire à Mentor dans un beau langage, après avoir bu l'onde amère, avant d'être en sûreté. Il a tort surtout de se porter, avec une ardeur irréfléchie, d'un extrême à l'autre, et de tenir pour suspects tous les plaisirs. Mentor doit lui rappeler, en souriant, que la véritable sagesse n'a rien d'austère et n'a point de honte de paraître enjouée quand il le faut.
Ici il y a vraiment étude de caractère; ici le roman cesse d'être un traité de morale, et n'en est que plus instructif, précisément parce que l'étude du cœur humain n'y est pas figée en formules.
L'cdueatiou d'un prince.
Mais cet adolescent qu'il faut prémunir contre les passions est aussi un prince qu'il faut préparer à régner. Fénelon et Mentor entendent faire de lui « un roi philosophe », car « un roi n'est heureux dans sa puissance qu'autant qu'il la soumet à la raison » ; et la raison a son expression dans la loi. Si la loi gouverne le souverain aussi bien que le peuple, le souverain sera obéi et sera aimé. C'est se tromper que de croire solide une puissance qui se fonde sur la force seule : « L'autorité seule ne fait jamais rien; il faut gagner les cœurs. » Cela ne veut point dire que la seule vertu d'un bon et grand roi devra être la douceur : s'il ne peut prévenir certains désordres, il est nécessaire qu'il sache les punir : « C'est une clémence que de faire d'abord des exemples qui arrêtent le cours de l'iniquité. Par un peu de sang répandu à propos, ou eu épargne beaucoup par la suite, et on se met en état d'être craint, sans user souvent de rigueur. » Voilà qui n'est point si tendre, en vérité !
Cela ne veut point dire davantage que, pour faire le bonheur de son peuple, le roi digne de ce nom devra n'être qu'un roi
pacifique. Certes, les rois conquérants sont fort malmenés dans le Télémaque ; mais les rois lâches, qui ne saventpas, à l'occasion, soutenir la guerre qu'on leurdéclare, ne sont pas épargnés. «S'il est nécessaire à un peuple, de conserver son chef ou son roi, il lui est encore plus nécessaire de ne le voir point d'une réputation douteuse sur la valeur. » Mais les bienfaits de la paix sont trop souvent opposés aux maux de la guerre pour que le sentiment de Fénelon et de Mentor puisse être douteux. Ce qui déplaît, c'est de voir Télémaque lui-même, au lendemaind'une bataille, déclameret contre laguerre, et contre la « gloire monstrueuse » des rois guerriers, au nom de la fraternité des hommes. Quel guerrier sera donc ce discoureur élégiaque, dont le cœur est si tendre et si facile à s'émouvoir? A de certains moments, on dirait qu'il est Achille, ou Condé.
Le jour du combat étant venu, à jieine l'Aurore ouvrait au soleil les portes de l'orient, dans un chemin semé de roses, que le jeune Télémaque, prévenant par ses soins la vigilance des plus vieux capitaines, s'arracha d'entre les bras d'un doux sommeil, et mit en mouvement tous les ofliciers. Son casque, couvert de crins flottants, brillait déjà sur sa tête, et sa cuirasse sur son dos éblouissait les yeux de toute l'armée; l'ouvrage de Vulcain avait, outre sa beauté naturelle, l'éclat de l'égide qui y était cachée. Il tenait sa lance d'une main, de l'autre il montrait les divers postes qu'il fallait occuper. Minerve avait mis dans ses yeux un feu divin, et sur son visage une majesté tière qui promettait la victoire.
Mais, plus loin , ce feu divin qui reluit dans ses yeux n'est plus qu'un courage a doux et paisible », et on prend Télémaque a pour Minerve même, tant il parait sage et mesuré au milieu des plus grands périls ». Condé a disparu; nous n'avons plus devant nous qu'un héros clément et humain, qui harangue Adraste renversé, le relève, et s'expose candidement à ses coups perfides. Tl tue Périandre, mais non sans avoir pitié de lui. 11 « précipite dans les enfers une foule de combattants » , et redevient assez brusquement Achille; mais, partout ailleurs (la comparaison s'impose, et l'on y revient malgré soi), il est le pieux Énée, trop scrupuleux pour être un bon politique, trop sensible pour être un bon soldat.
Prenons-le, non pas dans la guerre, où il est mal à l'aise, mais dans la paix, pour laquelle la déesse pacifique l'a spécialement formé. 11 n'aura jamais assurément la vaine hauteur de ces rois qui « ne veulent jamais avoir tort ». Mais quelle sera sa politique? quel l'esprit de son gouvernement? quelles les réformes destinées à rendre ses sujets heureux et prospères?
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On ne le voit pas fort neltement. AU ! il y a, çà et là, quelques vues assez nettes et sur le clergé et sur la noblesse. Nous apprenons, par exemple, que les rois ne doivent jamais entreprendre de régler les choses de la religion, car « la religion vient des dieux, elle estau-dessus des rois ». Fénelon se souvient là qu'il est évoque; ailleurs lise souvient qu'il appartient à l'aristocratie, et il imagine alors de distinguer les conditions différentes par des habits de ditFérentes couleurs : blanc avec une frange d'or, bleu avec une frange d'argent, vert sans frange, jaune d'aurore, rouge pâle, gris de lin, jaune et blanc, gris-brun, avec défense de jamais changer, soit la nature des étoffes, soit la forme des habits. Ces imaginations bizarres ont pour elles, du moins, d'être inoffensives; elles attestent seulement cette manie de réglementation dont Fénelon semble possédé, car il règle ensuite la musique, l'architecture, la peinture, la sculpture. Mais ce n'est pas par les seuls habits qu'il distingue les classes.
Réglez les conditions par la naissance. Mette: au premier rang ceux qui oui une noblesse plus ancienne et plus éclatante. Ceux qui auront le mérite et l'autorité des emplois seront asse: contents de renir après ces anciennes et illustres familles qui sont dans une si longue possession des premiers honneurs. Des hommes qui n'ont pas la môme noblesse leur céderont sans peine, pourvu que vous ne les accoutumiez point à se méconnaître dans une trop prompte et trop haute fortune, et que vous donniez des louanges à la m'Ddération de ceux qui seront modestes dans Ig, prospérité.
« Une monarchie absolue, dit M. Nisard, des sujets partagés en classes, que distingue un habit dilTéi^ent, la vertu pour toute constitution, voilà l'idéal de Fénelon. » M. Nisard ne rend pas assez justice à plus d'une idée généreuse ou nouvelle; mais il est certain que toute cette politique est bien vague et paraît souvent n'être que de la morale. Encore si cette morale était toujours pratique! mais en plus d'un endroit elle dégénère en utopie. La description, disons mieux, la vision de l'idéale Bétique est dominée, pénétrée par la chimère de la « simple nature », source unique de la vraie sagesse et du bonheur vrai. Les habitants de ce pays n'ont de rois que les chefs de famille, « vivent tous ensemble sans partager les terres », sont tous égaux et libres. Là « tous les biens sont communs ». Cette république de Platon n'est pas donnée comme réalisable dans la société d'aujourd'hui; mais c'est que cette société est corrompue. Où donc est la société prati{|uement réalisable et désirable ? On la cherche en hésitant entre ces évocations de Lacédémone
et du moyen âge. Souvent luie idée juste est entrevue ; rarement elle est précisée. Avec raison, Mentor fait ressortir l'importance de l'éducation des enfants; mais il se borne à déclarer, en platonicien encore, qu'ils appartiennent moins à leurs parents qu"cà la république et à conseiller qu'on leur enseigne l'amour de la gloire et de la vertu.
Au reste, il est mieux intentionné qu'encourageant. 11 hérisse de tant de difficultés ce métier du roi, père de la grande famille, pasteur du grand troupeau, que Télémaque recule devant ma devoir si ingrat et une si lourde responsabilité.
Pendant que Mentor parlait ainsi, Télémaque était plongé dans la tristesse et dans le chagrin. Il lui répondit enfin avec un peu d'émotion : « Si toutes ces choses sont vraies, l'état d'un roi est bien malheureux. Il est esclave de tous ceux auxquels il paraît commander; il est fait pour eux, il se doit tout entier à eux, il est chargé do tous leurs besoins, il est l'homme de tout le peuple et de chacun en particulier, il faut qu'il s'accommode à leurs faiblesses, qu'il les corrige en père, qu'il les rende sages et heureux. L'autorité qu'il paraît avoir n'est point la sienne; il ne peut rien faire ni pour sa gloire ni pour son plaisir ; son autorité est celle des lois, il faut qu'il obéisse pour en donner l'exemple à ses sujets. A proprement parler, il n'est que le défenseur des lois pour les faire régner ; il faut qu'il veille et qu'il travaille pour les maintenir; il est l'homme le moins libre et le moins tranquille de son royaume ; c'est un esclave qui sacrifie son repos et sa liberté pour la liberté et la félicité publiques. »
Et Télémaque n'a pas tout à fait tort, et la réponse de Mentor, qui lui promet, comme récompenses, la gloire et la satisfaction intime de la conscience, ne suffit pas à le rassurer, d'autant plus qu'il lui promet aussi l'ingratitude de ceux à qui il se sera dévoué : « Il faut cotnpter sur l'ingratitude des hommes et ne laisser pas de leur faire du bien. » Morale élevée, faite pour séduire les ànies d'élite, mais les âmes déjà mûries et affermies, moins faite peut-être pour ranimer et soutenir la vertu timorée d'un Télémaque ou d'un duc de Bourgogne. Ils écoutaient, ils suivaient; mais, pour atteindre le but, si haut placé, qu'on assignait à leurs efforts, ils ne trouvaient plus en eux la force intérieure dont ils auraient eu besoin. Leur sagesse n'avait grandi qu'au détriment de leur virilité, et c'est pour savoir trop bien obéir qu'ils ne savaient plus assez fortement vouloir.
L'éducation d'un lettré. — Le style. — Le sentiment de l'antiquité et le sentiment de la nature.
Tout, dans le Télémaque, est subordonné à la morale qui fait un homme, à la politique qui fait un prince, et qui le plus souvent est de la morale encore. Former l'homme de goût, le lettré délicat, c'était chose secondaire aux yeux de Fénelon; mais, précisément parce qu'il visait moins ce but, il y atteignait plus sûrement peut-être.
Il ne songeait point à apprendre au duc de Bourgogne à lire, bien que Télémaque, captif en Egypte, vante les bienfaits de la lecture.
Pour mieux supporter l'ennui de la captivité et de la solitude, je cherchai des livres; car j'étais accablé de tristesse, faute de quelque instruction qui jn'it nourrir mon esprit et le soutenir. « Heureux, disais-je, ceux qui se dégoûtent des plaisirs violents, et qui savent se contenter des douceurs d'une vie innocente ! Heureux ceux qui se divertissent en s'instruisant, et qui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences ! En quelque endroit que la fortune ennemie les jette, ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir; et l'ennui, qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s'occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à lire et qui ne sonf point, comme moi, privés de la lecture ! »
Mais Philoclès, exilé aussi et malheureux, nous apprend ensuite qu'il faut lire « non pow orner son esprit ni pour contenter sa curiosité, mais pour s'instruire en se délassant de ses travaux et pour apprendre à être bon. » Le goût de la beauté et de la vérité recherchées pour elles-mêmes, indépendamment de toute application utile et morale, Fénelon ne semble pas l'avoir conçu, ou, s'il l'a conçu, il a dédaigné d'en vanter à son élève le charme ou la grandeur.
Il ne songeait point davantage à lui apprendre à parler. Télémaque est éloquent, il est vrai, mais sans s'être jamais exercé à l'être. Quand il parle dans l'assemblée des rois, chacun pense, « non à lui ni aux grâces de sa parole, mais à la force de la vérité qui se faisait sentir dans la suite de son raisonnement ». C'est louer Télémaque comme Fénelon avait loué Démosthène dans les Dialogues sur l'éloquence, comme il le louera plus tard dans la Lettre à l'Académie. Mais la louange