C. de Litt. — FKM'LH.N [Télt'incKjue
Mentor est content de Télémaque, cela suffit, et Télémaque oublie aussitôt sa velléité d'indépendance. Il ne s'appartient pas : volontairement il appartient à Mentor, involontairement à la destinée. « Je ne suis point à moi, dit-il à Idoménée : les destinées me rappellent dans ma patrie. >' C'est un Énée plus jeune, mais non moins passif. Sa discrétion, sa modestie, n'ont d'égales que sa sincérité. Il sait « taire un secret sans dire aucun mensonge » et sans affecter d'air mystérieux en gardant le visage naturel et ouvert d'un homme qui a son cœur sur ses lèvres ; mais, inaccessible et impénétrable même à ses meilleurs amis, ce cœur n'avait « aucune réserve » pour le seul Mentor. 11 ne peut goûter que ce qui est vrai; il ne peut souffrir d'autres louanges que celles qu'on lui donne en secret, loin de lui, et qu'il a véritablement méritées; même justes, si elles lui sont données en face, elles éveillent en lui une sorte de pudeur, et il voudrait «pouvoir se cacher »;mais il ne fuit pas, il recherche avidement, au contraire, les louanges de Mentor, Il raconte ingénument ses fautes, ses témérités, ses désobéissances; mais c'est pour faire valoir le dévouement et la prudence de Mentor, qui les a réparées. Il les raconte avec des longueurs un peu complaisantes, et Mentor l'en avertit: «Le plaisir de raconter vos histoires vous a entraîné. Quand est-ce, ô Télémaque, que vous serez assez sage pour ne parler jamais par vanité? — ... Mais que ferai-je donc? continua Télémaque d'un ton modéré cl docile. — Apprenez une autre fois à parler sobrement de tout ce qui peut vous attirer quelque louange. » Le lendemain, Télémaque reprend son récit, mais en baissant les yeux et eni'ougissant avec beaucoup de grâce ; et il a, sans doute, cette fois, le désir arrêté d'être sobre, mais il ne l'est guère davantage ; et lui-même son maître ne l'est pas beaucoup plus, lorsqu'il parle à son tour. Seulement, Télémaque raconte, et Mentor expose.
Toutes ces qualités ont leur charme grave; ce qui manque un peu, c'est l'initiative et c'est l'élan. Et ce que Mentor, ce que Télémaque lui-même aiment chez la tîUe d'Idoménée, Antiope, ce sont justement ces qualités mesurées, pondérées, presque négatives.
On considère volontiers l'image que Fénelon a tracée dans le Télémaque, sous lenom d'Antiope, comme l'expression vivante de l'idéal dont il avait dispersé les traits dans VEdncnHoii des filles. « Antiope est douce, simple et sage; ses mains ne méprisent point le travail ; elle prévoit de loin, elle pourvoit à tout, elle sait se taire et agir de suite sans cmi)ressement; clic est cà
toute heure occupée et ne s'embarrasse jamais, parce qu'elle fait chaque chose à propos : le bon ordre de la maison de son père est sa gloire, elle en est plus ornée que de sa beauté. Quoiqu'elle ait soin de tout et qu'elle soit chargée de corriger, de refuser, d'épargner (choses qui font haïr presque toutes lés femmes , elle s'est rendue aimable à toute la maison : c'est qu'on ne trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèreté, ni humeur, comme dans les autres femmes. D'un seul regard elle se fuit entendre, et on craint de lui dt-plaire ; elle donne des ordres précis; elle n'ordonne que ce qu'on peut exécuter; elle reprend avec bonté, et en reprenant elle encourage. Le cœur de son père se repose sur elle, comme un voyageur abattu par les ardeurs du soleil se repose à l'ombre sur l'herbe tendre. Vous avez raison, Ti'démaque, Antiope est un trésor digne d'être cherché dans les terres les ])lus éloignées. Son esprit, non plus que son corps, ne se pare jamais de vains ornements; son imagination, quoique vive, est retenue par sa discrétion ; elle ne parle que par nécessité ; et si elle ouvre la bouche, la douce persuasion et les grâces naïves coulent de ses lèvres. Dès qu'elle parle, tout le monde se tait, et elle en rougit ; peu s'en faut qu'elle ne supprime ce qu'elle a voulu dire, quand elle aperçoit qu'on l'écoute si attentivement. A peine l'avons-nous entendue parler. » L'image, certes, est poétique, et, sur plus d'un point, elle traduit la pensée de Fénelon avec une fidélité aimable. Mais est-ce bien la personnification de la vie ? Cette activité si discrète, si pudique, si parfaite, qui semble finalement se perdre dans une sorte de béatitude silencieuse, ne rappelle-t-elle pas plutôt celle des ombres glissant avec mystère dans les bocages des champs Élysées sous les rayons de « la lumière douce et pure qui les environne comme d'une gloire, les pénètre et les nourrit » ? Et quand, un peu plus loin, Fénelon nous montre Antiope apparaissant dans la tente d'Idoménée, la taille haute, les yeux baissés, couverte d'un grand voile, ne dirait-on pas un beau marbre antique sculpté de la main de Phidias ? Ce ne sont point là les conditions véritables de l'activité humaine i.
Par une visible antithèse, Fénelon oppose à « l'art des femmes flatteuses et passionnées» qui trouvent moyen, comme Calypso, « de parler longtemps sans rien dire », le naturel discret des femmes qui parlent peu, et toujours avec un air de pudique réserve. Le livre s'ouvre par le portrait de Calypso, où Fénelon a mis ses couleurs les plus vives; il se termine par Fesquisse du portrait d'Antiope. Cette figure d'Anliope, comme celle de Télémaque lui-même, est un curieux mélange de traits antiques et modernes. Elle a quelque chose delà femme enfermée dans l'ombre du gynécée, et qui se laisse entrevoir parfois, mais pour se dérober presque aussilôt aux regards; elle a quelque chose aussi de la vierge chrétienne. « Ce quirne touche en elle, dit Télémaque, c'est son silence, sa modestie, sa retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à conduire la maison de son père depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures,