‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 175 sur 186 · Dictionnaire philosophique, art. Éloquence · texte numérisé non relu

Dictionnaire philosophique, art. Éloquence

C'est de la philosophie plus que de la critique; c'est aussi, ers la lin, de l'utopie : Fénelon ne se souvient plus ici du Gorgias, liais de la lié publique, et les chimères naïvement vertueuses du ^êlémaque revivent en de telles pages dont on ne sait s'il faut idmirer l'élévation ou railler la candeur. Mais on ne sourit que )ar intervalles, et la pensée se maintient d'ordinaire à une elle hauteur qu'on croit lire un Platon chrétien. 11 est vrai que

laton, dans le Gorgias, semble parfois nier qu'il y ail un art de a rhétorique; mais le Gorgias est avant tout un dialogue de éfutation et de polémique, une protestation contre la rhétorique des sophistes. Est-ce à dire qu'on n'en puisse dégager lucune loi générale de l'éloquence? Mais qu'est-ce que le Gor- ■jias, sinon un examen de la rhétorique, considérée dans ses rapports avec la science, la morale, la politique et la religion? Longtemps après Platon, Pascal affirmera de même qu'on ne peut réunir en système rigoureux les diiférents moyens de persuader, ce qui ne l'empêchera pas d'en énumérer quelquesuns, et de croire à l'existence d'un art de la parole. Comme Pascal, Socrale raillera seulement l'éloquence « qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots » ; comme Pascal,

aurait pu écrire : « La vraie éloquence se moque de l'éloquence. » Mais, plus que l'auteur des Pensées, il croyait à l'efficacité d'une théorie de l'art oratoire. Seulement, celte théorie était tout idéale. Ce que Platon opposait à la rhétorique, non seulement telle qu'elle était enseignée par les sophistes, mais telle qu'elle est praticable dans la réalité, c'est bien une rhétorique idéale, fondée sur la dialectique, sur l'étude de la vérité et du cœur humain, la rhétorique du philosophe, qui l'emploie dans sa prédication morale et qui en userait peut-être dans le gouvernement de la société, si le bonheur des hommes voulait qu'il en fût chargé. Cette rhétorique apparaît plus clairement dans le Phèdre, où la discussion n'occupe qu'une place secondaire. Le Gorgias donne la méthode pratique, le Phèdre donne des définitions et des lois: point d'art de la parole sans la possession de la vérité, c'est-à-dire de la philosophie. Si la rhétorique est « l'art de conduire les âmes », Périclès la connut à fond, lui qui, disciple d'Anaxagore, apprit à connaître l'âme et à l'amener à la vertu par la persuasion des sages discours. Il n'y a de vraiment sérieux que les discours dialectiques, prononcés pour l'instruction des auditeurs, écrits dans leurs âmes, ayant pour sujet le juste, le beau et le bon. Qu'on lise le Projet de rhétorique, après avoir relu ces Dialo-

gués, on verra que le point de vue n'a pas changé, non seulement en ce qui concerne le but de l'éloquence (l'orateur homme de bien et philosophe, artisan de vérité et de vertu), mais en ce qui concerne aussi la méthode.

Il remonte d'abord au premier principe sur la matière qu'il veut débrouiller; il met ce principe dans son vrai point de vue, il le tourne et le retourne, pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrants ; il descend jusqu'aux dernières conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout : elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité qui a besoin de son secours.

Fénelon et BiifToii.

Mais cette théorie est aussi, semble-t-il, celle de Buffon. Les deux ouvrages de Fénelon et de Buiron sont, à proprement parler, des ouvrages académiques; ils sont du moins, tous deux, destinés à l'Académie; mais dans un discours où la convention et la tradition des solennités académiques tiennent forcément une si large place, Buffon se sentait moins libre que Fénelon dans une lettre-traité, où il pouvait s'étendre et s'épancher à l'aise. Par suite, certains passages du discours académique de Bulïon sonnent faux et sentent la déclamation; au contraire, l'accent de Fénelon, presque partout, est sincèrement ému ; son enthousiasme pour les anciens n'est pas de commande. Pourtant, si Buffon çà et là s'échauffe à froid et accable ses collègues d'éloges outrés, Fénelon, vers la fin de sa lettre, manque de franchise, déploie une habileté infinie pour éluder la question véritable, s'efforce de contenter également les partisans des anciens et ceux des modernes. C'est surtout au point de vue de la composition que Fénelon l'emporte sur Buffon; il était naturel que la Lettre à l'Académie eût l'avantage de la régularité et de l'ampleur; mais dans un cadre étroit, le discours de Buffon eût pu être plus harmonieux. Tandis que les divisions de la Lettre, sinon ses conclusions, sont très nettes, on cherche en vain à retrouver dans la suite du Discours le développement logique de la division indiquée d'abord: « Le style est l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. »

La nécessité de l'ordre et du mouvement dans le style préoc cupe aussi Fénelon. 11 écrit: «Tout le discours est un; il se

réduit à une seule proposition mise au plus grand jour par des tours variés » ; et ButTon : « Tout sujet est un, et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. » — (c Un ouvrage n'a un véritable ordre, dit Fénelon, que quand on ne peut en déplacer aucune partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout.,. Tout auteur qui ne donne point cet ordre à son discours ne possède pas assez sa matière. » — « Pour bien écrire, dit BufTon, il faut posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement l'ordre de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue dont chaque point représente une idée. » Les pensées et parfois les expressions sont identiques. On peut juger seulement que la lliéorie de l'ordre a plus de majesté chez BufTon. Fénelon dit bien avec l'accent le plus sincère : « Quiconque ne sent pas la beauté et la force de cette unité et de cet ordre n'a encore rien vu au grand jour; il n'a vu que des ombres dans la caverne de Platon... L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit, ■>■> Mais l'image par laquelle il éclaire sa pensée manque tout au moins de largeur: « Cette unité de dessein fait qu'on voit d'un seul coup d'œil l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand toutes les rues sont droites, égales et en symétrie. » Combien plus haute et aussi plus juste est la comparaison que Buffon emprunte au spectacle de la nature ! En revanche, Fénelon accorde au (c mouvement » une attention moins dédaigneuse. S'appuyant sur l'opinion de Platon et de Cicéron, il affirme que « toute la force de la parole ne doit tendre qu'à mouvoir les ressorts cachés que la nature a mis dans le cœur des hommes... Tout discours qui vous laissera froid, qui ne fera qu'amuser votre esprit, et qui ne remuera pas vos entrailles, votre cœur, quelque beau qu'il paraisse, ne sera point éloquent. » — « Il ne suffit pas, répétera BufTon, de frapper l'oreille et d'occuper les yeux ; il faut agir sur l'àme et toucher le cœur en parlant à l'esprit. » Mais Buffon oubliera vile le cœur pour ne songer qu'à l'esprit; Fénelon sait mieux que « la passion est comme l'àme ■de la parole «.

S'inspirant, au fond, des mêmes idées, ils professent le même dédain pour tout style qui ne réalise pas à la fois l'ordre et le mouvement, qui ne parle pas à l'intelligence en touchant le cœur, pour les auteurs qui veulent avoir trop d'esprit et mettre partout des traits saillants. Avec quelle ironie BufTon parle de <( ces étincelles qu'on ne tire que par force en choquant les C. de Litt. — FÉNELON {Leltr. à l'Acad.]. 3

mots les uns conlre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres! » Mais avant lui Fénelon avait écrit: « Tant d'éclairs m'éblouissent; je cherche une lumière douce qui soulage mes faibles yeux. » N'est-ce pas là celte lumière toujours égale que souhaite Butfon, et qui doit, selon lui, faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit? Tous deux repoussent le bel esprit et le genre fleuri, mais pour des raisons opposées : Fénelon, par amour de la simplicité; Buiron,de la majesté soutenue. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'est un guide absolument sûr, bien qu'à tous deux on puisse emprunter nombre de préceptes utiles. Au fond, ils n'ont fait que définir leur propre goût et donner la théorie de leur propre style. Fénelon a pour idéal, un^'peu chimérique, l'aimable naïveté des temps primitifs, qu'il s'esl efforcé de reproduire; BufTon recommande à tous les écrivains sans distinction, même aux plus légers, la dignité noble, le sérieux profond, l'ordre rigoureux et presque mathématique qu'il a portés dans une œuvre de longue haleine. Chacun ne montre, pour ainsi dire, qu'une des faces de l'écrivain; ils se liront avec un double profit, si Ton prend soin de les compléter et de les corriger l'un par l'autre. Fénelon n'en reste pas moins plus près de nous: ce n'est pas Buffon qui eût écrit, traçant le plan d'une rhétorique nouvelle: « On pourrait faire une agréable peinture des divers caractères des orateurs, de leurs mœurs,, de leurs goûts et de leurs maximes. Il faudrait même les coin- ■parer ensemble, pour donner au lecteur de quoi juger du degré d'excellence de chacun d'entre eux. » Les dernières lignes de ce chapitre ne sont pas moins significatives que les premières. Au début, la critique historique est entrevue; à la fin, la critique dogmatique est au moins ébranlée, et l'on entrevoit une critique nouvelle, toute relative, presque tout individuelle,, celle qui nait de la comparaison des pays, des caractères, desmœurs.

Le Projet de Poétique. — Hante idée que Fénelon se faiî de la poésie. — La poésie et l'art. — I/idéal antique.

« La poésie est plus sérieuse et plus utile que le vulgaire ne le croit. » Ainsi débute le Projet de Poétique, et Fénelon s'at-

lâche à z-appeler d'abord le rôle religieux et civilisateur de la poésie dès l'origine du genre humain. A la poésie comme à l'éloquence, comme à Fart en général, Fénelon attribue la même valeur, valeur de fond plus que de forme, et assigne le même but, tout moral. En cela, il est philosophe, à la manière d'Aristole, qui jugeait la poésie plus philosophique que l'histoire, parce que la poésie exprime plus que l'histoire ce qui a une valeur générale. Mais il est plus moraliste encore que philosophe, et l'on peut juger encore ici qu'il l'est trop, car à tous les genres de poésie et à tous les poètes ne saurait s'appliquer sa définition, si élevée qu'elle soit.

Autant qu'on doit mépriser les mauvais poètes, autant doit-on admirer et cliérir un grand poète qui ne fait point de la poésie un jeu d'esprit pour s'attirer une vaine gloire, mais qui l'emploie à transporter les hommes en faveur de la sagesse, de la vertu et de la religion.

En revanche, que l'on compare à cette haute idée que Fénelon se fait de la poésie la médiocre estime qu'elle inspirait à Montaigne, on sentira vite le progrès. Qu'on la compare même au jugement que, dans sa Lettre à Santeul (1690), Bossuet portait sur ces productions de la vanité humaine : il trouvait « un grand creux » dans ces lîctions, mais il se sentait « forcé de faire grâce au poète chrétien qui n'en use ainsi que par une espèce de nécessité ». « Je n'aime pas beaucoup les fables, » ajoutait-il; et il déclarait avoir quitté 'depuis longtemps la lecture d'Horace et de Virgile. Qu'eût pensé Fénelon de cette profession de foi littéraire? Mais aussi qu'eût pensé Bossuet s'il avait lu ce chapitre tout constellé de citations des poètes païens, chez qui la passion même est glorifiée dans les termes les plus passionnés?

Je suis attendri pour la solitude d'Horace. Les anciens ne se sont pas contentés de peindre simplement d'après nature : ils ont joint la passion à la vérité. Homère ne peint point un jeune homme qui va périr dans les combats, sans lui donnerdes grâces louchantes. C'est une espèce de trahison. Le poète ne vous attendrit avec tant de grâce et de douceur, que pour vous mener au moment fatal où vous voyez tout à coup celui que vous aimez, qui nage dans son sang, et dont les yeux sont fermés par l'éternelle nuit... Nous sommes charmés de la douleur que Nisus et Euryale nous coûtent. J'ai vu un jeune prince, à huit ans, saisi de douleur à la vue du péril du petit Joas. Je l'ai vu impatient sur ce que le grand prêtre cachait à Joas son nom et sa naissance. Je l'ai vu pleurer amèrement en écoutant ces vers :

Ah ! miseram Eurydicen ! anima fuf/iente, vocabat : Eurydicen toto referebant flumine ripx'.

1. « Eurydice! malheureuse Eurydice! c'est toi qu'appelait sa voix mourante. Et tous les échos di' la rive répétaient : « Eurydice ! » (Viugile, Géorgiques, IV,

Vit-on jamais rien de mieux amené, ni qui prépare un plus .^'i/' Si'iitimciil que ce songe d'Énée?... Le bel esprit pourrait-il tuiteher ainsi le cœur? Peuton lire cet endroit sans être ému?... Les animaux souffrants que ce poète met comme devant nos yeux nous nfftif/ent... La peste des animaux est un tableau qui nous émeut... Virgile anime et passionne tout. Dans ses \ers tout pense, tout a dit sentiment, tout vous en donne; les arbres mêmes vous louchent... Une fleur attire votre compassion, quand Virgile la peint prête à se flétrir... Horace fait en trois vers un tableau où tout vit et inspire du sentiment... Catulle, qu'on ne peut nommer sans avoir horreur de ses obscénités, est au comble de la perfection pour une &ïmp\ic'dé passionnée.

A tant d'expressions caressantes, le sévère précepteur du grand dauphin eiU reconnu le précepteur du duc de Bourgogne et sa grâce un peu molle; même il n'eût pas été désarmé peut être par le touchant souvenir accordé au jeune duc disparu. Fénelon mêle ici, par une alliance naturelle et qui touche, les plus chers souvenirs de sa vie à ceux de ses lectures. 11 est le disciple des anciens, dont il sent et fait sentir la beauté simple et vraie; mais il est avant tout lui-même, et c'est de ses propres goûts qu'il cherche et trouve chez eux la satisfaction délicate. Aux éclairs qui éblouissent il préfère une lumière douce, une peinture aimable de la nature en ce qu'elle a de plus familier.

Je demande un poète aimable, proportionné au commun des hommes, qui fasse tout pour eux, et rien pour lui. Je veux un sublime si famitier, si doux el si simple, que chacun soit d'abord tenté de croire qu'il l'aurait trouvé sans peine, quoique peu d'hommes soient capables de le trouver. Je préfère l'aimable au surprenant et au merveilleux. Je veux un homme qui me fasse oublier qu'il est auteur, et qui se mette comme de plain-pied en conversation avec moi. Je veux qu'il me mette devant les yeux un laboureur qui craint pour ses moissons, un berger qui ne connaît que son village et son troupeau, une nourrice attendrie pour son petit enfant ; je veux qu'il me fasse penser non à lui et à son bel esprit, mais aux bergers qu'il fait parler. Ce n'est ni le difficile, ni le rare, ni le merveilleux que je cherche ; c'est le beau simple, aimal/te et commode, que je goùle. Si les fleurs qu'on foule aux pieds dans une prairie sont aussi belles que celles des somptueux jardins, je les en aime mieux. L'art est défectueux dès qu'il est outré; il doit viser à la ressemblance. Puisqu'on prend tant de plaisir à voir, dans un paysage du Titien, des chèvres qui grimpent sur une colline pendante en précipice; ou dans un tableau de Téniers, des festins de village et des danses rustiques, faut-il s'étonner qu'on aime à voir dans V Odyssée des peintures si naïves du détail de la vie humaine? On croit être dans les lieux qu'Homère dépeint, y voir et y entendre les hommes. Cette simptic/té de mœurs semble ramener l'âge d'or. Le bonhomme Eumée me touche bien plus qu'un héros de Cliitie ou de Cléopiitre. Les vains préjugés de notre temps avilissent dételles beautés; mais nos défauts ne diminuent point le vrai prix d'une vie si raisonnable et si naturelle.

Quelle étrange conciliation des sentiments les plus divers, des idées les plus étonnées de se rencontrer! Ici, l'homme, le causeur, le précepteur, qui ramène tout au simple et à l'aimable,

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s'interdisant ainsi l'inlelligence et la jouissance de certaines beautés frappantes et inégales; là, l'auteur du Télémaque, l'utopiste, qui transporte jusque dans la critique littéraire son rêve éternel de vie champêtre et innocente, d'âge d'or renouvelé. Ici, le délicat un peu dédaigneux; là, le critique d'art — car Fénelon en est un et peut-être le seul du xvu^ siècle — épris de la nature au point de réclamer l'exacte ressemblance de la poésie et de la peinture avec la réalité qu'elles imitent. Ou plutôt poésie et peinture se confondent, car « la poésie est sans douteune imitation et une peinture»; mais, dans l'esprit de Fénelon, ce n'est là qu'une métaphore jetée en passant, ce n'est pas le germe d'une théorie comme celle que développera, non sans quelque lourdeur, l'abbé du Bos dans ses Réflexions critiques sur la poésie et la peinture {[1 [9] , et que contesteva.\\inckelma.nTi^ La Lettre à l'Académie n'a rien de commun avec le Laocoon de Lessing; Fénelon ne veut que signaler chez Homère et chez Virgile cet art plus ou moins spontané, plus ou moins réfléchi, de peindre avec netteté et vivacité le détail et ce qu'il appelle les « circonstances ». Cela, c'est la part de la protestation et de la réaction contre les beaux esprits qui atïectaienl de mépriser la simplicité d'Homère, et c'est ce qui explique tant d'épigrammes contre le bel esprit des modernes, opposé à la naïveté des anciens : elles seraient inexplicables et injustes, en tout cas, si on les croyaîit dirigées contre le siècle entier, surtout contre cette partie du siècle où Fénelon a commencé d'écrire, aux côtés d'un Racine, d'un Bossuet, d'une Maintenon; mais, ne l'oublions pas, il écrit sa Lettre au xyiii" siècle, au moment d'un retour offensif du bel esprit naguère vaincu ou plutôt contenu par les Boileau et les la Bruyère; et, dès lors, le « réalisme » apparent de Fénelon apparaît ce qu'il est vraiment : un rappel sincère et utile à ta nature méconnue. Ce qui n'est pas affaire d'occasion ni de polémique, ce qui est bien à Fénelon, c'est son goût ému et curieux des choses de l'art : il cite Raphaël et Titien; il cite aussi Téniers, que le grand siècle estimait peu, à l'exemple du grand roi; il le cite non loin d'Homère ; à force de haïr ks faux brillants du bel esprit, il en vient à aimer jusqu'à la simplicité triviale; mais ses préférences naturelles étaient, j'imagine, pour Raphaël et Poussin, même pour Mignard, qu'il visitait souvent à Versailles. Ce qui est bas lui répugnait plus encore que ce qui est forcé, car il ne concevait pas de beauté qui ne parlât pas au cœur, qui ne fût animée, colorée, achevée par le sentiment.

Le beau qui n'est que beau, c'est-à-dire Ijrillant, n'est beau qu'à demi : il faut qu'il exprime les passions pour les inspirer; il faut qu'il s'empare du cœur, pour le tourner vers le but légitime d'un poème.

La parlîc crîlîque <1ii « Pro^^et do Poétique ». — Féuelon cl les uiotlernes. — Féneloii et la versification française.

C'est la conclusion du chapitre de la Poésie, et toute la doctrine de Fénelon y est exprimée en raccourci. Mais la partie de doctrine est la moindre en ce chapitre; la critique en occupe les deux tiers et, comme toujours, souvent hardie, est souvent discutable. Par exemple, admirer les poètes anciens, est-ce s'interdire d'admirer les modernes? Un lecteur docile de Fénelon serait tenté de le croire, tant la louange est parcimonieusement mesurée aux poètes français, alors que les poètes latins sont loués avec tant d'émotion, cités avec tant d'amour. Quelquesuns des nôtres sont nommés, jamais avec une approbation sans réserve. Personne n'a fait de plus beaux vers que Malherbe! mais combien en a-t-il fait qui ne sont guère dignes de lui! La Fontaine a fait un très bon usage des vers irréguliers; mais il n'est apprécié ici que par le dehors; son génie, si bien défini ailleurs par Fénelon*, si digiie d'être égalé à celui d'un Horace, est négligé comme à dessein. Boileau est un grand poète, mais que cile-t-on de lui? Son ode pindarique sur la prise de Namur ! Mais si nos plus grands poètes français ont fait beaucoup de vers raboteux, obscurs ou languissants, ils n'en sont pas responsables : « Gênés par les lois rigoui'euses de notre versification » et de noire langue, ils n'ont pu, en dépit de tout leur mérite, atteindre à une perfection que Fénelon déclare « impossible ». En condamnant l'un deux, il trouve moyen de condamner du même coup la langue française.

Ronsard avait trop entrepris tout à coup. Il avait forcé notre langue par des inversions trop hardies et obscures; c'était un langage cru et informe. Il y ajoutait trop de mots composés, qui n'étaient point encore introduits dans le commerce delà nation; il parlait français en grec, malgré les Français mêmes. Il n'avait pas lorl, ce me semble, de tenter queUiue nouvelle route pour rnricliir notre langue, pour enhardir notre poésie, et pour dénouer notre versification

1. Voyez le jugement latin de Fénelon sur la Fontaine, au premier fascicule d(> notre étude sur la Fontaine.

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■naissante. Mais, en fait de langue, ou ne vient ii bout de rien sans l'aveu des hommes pour lesquels on parle. On ne doit jamais faire dent pas à la fois, et il faut s'arrêter dés qu'on ne se voit pas suivi de ta multitude. La singularité est dangereust; en tout : elle ne peut être excusée dans les choses qui ne dépendent que de l'usage.

L'excès choquant de Ronsard nous a un peu jetés dans l'extrémité opposée ; on a appauvri, desséché et gêné notre langue. Elle n'ose jamais procéder que -uivant la méthode la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire; nn voit toujours venir d'abord un nominatif substantif qui mène son adjectif comme par la main; son verbe ne manque pas de marcher derrière, suivi d'un adverbe qui ne souffre rien entre deux, et le régime appelle aussitôt un accusatif, qui ne peut jamais se déplacer. C'est ce qui exclut toute suspension de l'esprit, toute attention, toute surprise, toute variété, et souvent toute magnifique cadence.

Nous voici donc revenus, à propos de Ronsard', au procès fait, dès les premiers chapitres de la Lettre, à la langue ellemême. Que d'esprit dépensé à exagérer l'uniformité de la syntaxe française et « la sévérité de notre langue contre presque toutes les inversions de phrases- «! Au fond, sans doute, l'énelon n'a pas tort; mais il ne sait pas avoir raison avec mesure. Et pourtant si souple et si fin est cet esprit, qu'à l'instant même où il reprend et fortifie ses griefs contre notre langue, il

1. Pour ce jugement sur Ronsard, que la critique moderne n'accepte pas dans sa rigueur, voyez nos fascicules de Boileau, Art poétique, et de la Bruyère critique. '

2. « La rime n'est pas la seule gêne pour notre poésie ; il en est une autre, plus incommode peut-être : ce sont nos habitudes de langage direct, c'est la rigueur de notre syntaxe, c'est celle place fatali' que chaque mot occupe dans la phrase, « ce qui exclut toute suspension de l'esprit, toute attention, toute surprise, toute « variété, et souvent toute magnifique cadence ». Pour y remédier, Fénelon propose l'inversion ; il en fait valoir fort ingénieusement les avantages. C'est comme si un contemporain de Cicéron ou de Virgile eût blâmé, dans la langue latine, l'usage des inversions et l'incommodité du sens suspendu, et demandé le langage direct. Une singulière inquiétude d'esprit empêchait Fénelon de reconnaître que le génie lies langues tient à des circonstances, fatales en effet, mais que par cela même il faut accepter, cette fatalité n'en étant que le caractère immuable et la marque même de la personnalité d'un peuple. Ces exemples d'inversions gracieuses, tirées de Virgile, ne prouvent rien ; car que voulait Virgile par l'inversion, sinon ce que veulent, en menant leurs lecteurs droit au sens par l'ordre naturel et logique des mots, Corneille, Racine et Molière'? Latins et Français, ces grands poètes avaient le même dessein : rendre leurs peintures sensibles, frappantes, et parler au génie de leur pays par le génie même de sa langue. A la vérité, Fénelon ne demande pas qu'on substitue tout à coup l'inversion à l'ordre direct ; il veut seulement un mélange insensible des deux procédés. On commencera par des inversions douces et à peine marquées. Si l'usage s'en établit, on les hasardera en plus grand nombre. Langage vraiment chimérique, qui réunirait ainsi les qualités les plus locales des autres langues, les inversions du latin, lescomposés du grec, et notre langage direct 1 On ne relèverait pas cette chimère si elle était sans danger ; mais l'histoire des langues ne prouve que trop combien leur nuisent ces théories imaginées pour les enrichir. Tandis qu'elles cherchent des qualités d'emprunt, elles perdent leurs qualités naturelles ; et rien n'est si rapide que cette corruption, les esprits ne pouvant s'«ittacher à la chimère du mieux sans que le bien leur devienne insupportable » (NisAUD.) 11 y a peut-être excès dans les deus thèses.

semble avoir à cœur d'en corriger les hardiesses trop dangereuses. Est-ce bien le Fénelon du projet d'enrichissement de la langue, qui engage maintenant les réformateurs à ne rien tenter sans l'aveu de la multitude? Pour être alténuée dans la forme, la hardiesse n'en est guère plus inoffensive au fond. Et c'est la tactique habituelle de Fénelon, plus habile que nette. Il attaque d'abord et renverse, puis il feint de concéder le terrain conquis, ou bien, avec une générosité tardive, il déclare épargner, comme nécessaire, ce qu'il vient d'anéantir. Voyez sa vive sortie contre la versification française en général et contre la rime en particulier! « Notre versification perd plus, si je ne me trompe, qu'elle ne gagne par les rimes : elle perd beaucoup de variété, de facilité et d'harmonie... «Il le démontre ou croit le démontrer; puis, quand il a gratuitement humilié notre poésie, il conclut avec sagesse: « Je n'ai garde néanmoins de vouloir abolir les rimes. Sans elles notre versification tomberait,., » Et tout ce grand etl'ort aboutit à demander qu'on mette nos poètes « un peu plus au large sur les rimes, pour leur donner le moyen d'être plus exacts sur le sens et l'harmonie. )) Tant de modestie après tant de hauteur, déconcerte le lecteur naïf, qui ne comprend pas bien comment on peut s'accommoder si aisément d'une versification qu'on dit si radicalement mauvaise, ni comment il peut suffire de « relâcher un peu sur la rime » pour suppléer aux mérites qu'on lui refuse. On a quelquefois accusé Fénelon d'avoir gardé une sorte de rancune personnelle à la versification française, innocente pourtant de la médiocrité des essais poétiques de sa jeunesse. Lui-même, dans une lettre à Lamotte, a laissé échapper ce demi-aveu : « J'avoue ma mauvaise délicatesse : ce que je fais ici est plutôt ma confession que la censure des vers français; » mais ce qui suit explique ce n^ot de « confession » : « Je dois me coudamner quand je critique ce qu'il y a de meilleur. » Ce qui le condamne le plus, c'est l'approbation de Lamotte, ce poète sans poésie. Lamotte aussi trouvait dans notre poésie <c quelques défauts et, surtout dans nos vers alexandrins, une monotonie un peu fatigante » ; mais il n'y découvrait pas de remèdes, et il les demandait à Fénelon, qui ne les lui donnait pas. C'est cependant ce même Lamotte, plus perspicace ce jourlà, qui donnait à Fénelon une leçon involontaire en définissant ce plaisir de la difficulté vaincue que fait naître la rime :

Il me semble que de celle difficulté même, (juand elle est surmontée, naît

un plaisir très sensible pour le lecteur. Quand il sent que la rime n'a point ,i,'èné le poète, que la mesure tyrannique du vers n'a point amené d'èpilhètes inutiles, qu'un vers n'est pas fait pour Tautre, qu'en un mot tout est utile l't naturel, il se mêle alors au plaisir que cause la beauté de la pensée un étonnement agréable de ce que la contrainte ne lui a rien fait perdre. C'est presque en cela seul, à mon sens, que consiste tout le charme des vers ; et je crois par conséquent que les poètes ne peuvent être bien goûtés que par ceux qui ont comme eux le génie poétique '.

C'est s'exclure soi-même. Aux vers de Lamotte J.-J. Rousseau ne trouvait qu'un défaut :

c'est que l'auteur les devait faire en prose.

Mais il les faisait en prose tout aussi aisément! et l'on a de lui une ode en prose au cardinal de Fleury. Son axiome favori était : « La prose peut dire plus exactement tout ce que disent les vers, et les vers ne peuvent pas dire tout ce que dit la prose. » Au reste, Lamotte et Fénelon (celui-ci avec infiniment plus de goût et de sentiment de la vraie poésie) ne faisaient que suivre l'exemple de Fontenelle, l'auteur des Réflexions sur la poésie, et, si l'on remonte encore plus haut, du savant évèque Huet, qui appelait la rime un jeu puéril, invention grossière des Arahes, cette nation brutale et féroce. On pense bien qu'au xvin« siècle le nombre des adversaires de la versification, ou, pour dire le vrai, de là poésie française, dut s'accroître : Marivaux brilla dans leurs rangs. L'abbé du Bos- accusa la rime d'énerver presque toujours le sens du discours quand elle ne l'estropie point. Montesquieu, dans les Lettres persanes, écrivit que le métier des poètes consiste à mettre des entraves au bon sens. En revanche, Voltaire peut être compté, avec Vauvenargues^, parmi les défenseurs de la versification : il la défend contre Lamotte dans la préface cVCEdipe, et contre Fénelon dans une lettre à Cideville (13 août 1731) : « Tous nos stériles partisans de la prose triomphent d'avoir dans leur parti l'auteur du Téléinaque, et vous disent hardiment qu'il y a dans nos vers une monotonie insupportable. » Il est vrai qu'ailleurs, en vers, en prose, il met assez malignement en lumière les imperfections et de la langue et de la versification française. L'Epltre à Horace fait à la langue le procès que Fénelon lui avait fait, et presque dans les mêmes termes.

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