‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 174 sur 186 · Voyez le fascicule des Dialogues sw Véloquenco · texte numérisé non relu

Voyez le fascicule des Dialogues sw Véloquenco

30 COURS DE LITTERATUnE

voconnaissail dans les Dialo(jues, il les voilera ici on les excusera.

Je ne puis me résoudre k finir cet article sans dire un mot de l'éloquence des Pères. Certaines personnes éclairées ne leur font pas une exacte justice. On en juge par quelque métaphore dure de Tertullien, par quelque période enflée de saint Gyprien, par quelque endroit obscur de saint Ambroise, par quelque antithèse subtile et rimée de saint Augustin, par quelque jeu de mots de saint Pierre Ghrysologue. Mais il faut avoir égard au goût dépravé des temps où les Pères ont vécu. Le goût commençait à se gâter à Rome peu de temps après celui d'Auguste. Juvénal a moins de délicatesse qu'Horace. Séuèque le Tragique et Lucainont une enflure choquante. Rome tombait; les études d'Athènes mêmes étaient déchues quand saint Basile et saint firégoire do Nazianze y allèrent. I-es raffinements d'esprit avaient prévalu. Les Pères, instruits par les mauvais rhéteurs de leur temps, étaient entraînés dans le piéjugé universel. C'est à quoi les gens sages mêmes ne résistent presque jamais. On ne croyait pas qu'il fût permis de parler d'une façon simjjle et naturelle. Le monde était, jiour la parole, dans l'état où il serait pour les habits si personne n'osait paraître vêtu d'une belle éloffe, sans la charger do la plus épaisse broderie. Suivant cette mode, il ne fallait point parler, il fallait déclamer. Mais si on veut avoir la patience d'examiner les écrits des Pères, on y verra des choses d'un grand prix. Saint Cyprien a une magnanimité et um^ véhémence qui resseml)le à celle de Démosthènes. On trouve dans saint Chrysostonie un jugement exquis, des images nobles, une morale sensible et aimable. Saint Augustin est tout ensemble sublime et i)opulaire; il remonte aux jdus hauts principes par les tours les plus familiers : il interroge; il se fait interroger; il répond. C'est une ci nversation entre lui et son auditeur; les comparaisons viennent à propos dissiper tous les doutes; nous l'avons vu précédemment descendre jusqu'aux dernières grossièretés de la populace pour la redresser. Saint Bernard a été un prodige dans un siècle barliare. On trouve en lui de la délicatesse, de l'élévation, du tour, de la tendresse et de la véhémence. On est étonné de tout ce qu'il y a de beau et de grand dans les Pères, quand on connaît les siècles où ils ont écrit. On pardonne à Montaigne di's expressions gasconnes, et à Marot un vieux langage : pourquoi ne veut-on jioint passer aux Pères l'enflure de leur temps, avec laquelle on trouverait des vérités précieuses, et exprimées par les traits les plus forts?

Qu'importe d'ailleurs au fond la pureté du goût, si les interprètes de la parole de Dieu « ne doivent parler qu'en apôtres »? Emouvoir, convertir, voil<à l'essentiel de leur tàclie, ou plutôt voilà leur tâche tout entière. Saint Augustin pleure avec les habitants d'ilippone, et, dès lors, il est sûr du succès; et c'est en enlevant les cœurs des habitants de Gésarée qu'il les détacha des coutumes barbares : (( Je ne crus avoir rien gagné pendant que je n'entendis que leurs acclamations : xnnis j'espérai quand je les vis pleurer. Les acclamations montraient que je les avais instruits, et-que mon discours leur faisait plaisir, mais leurs larmes marquèrent qu'ils étaient changés. » C'est de saint Augustin qu'il faut apprendre « les règles d'une éloquence se-

use et efficace ». — «Le véritable orateur n'orne son discours

,<■ de vérités lumineuses, que de sentiments nobles, que

' xpressions fortes et proportionnées à ce qu'il tâche d'ins-

r; il pense, il sent, et la parole suit. « Il ne dépend point

~ paroles, dit saint Augustin; mais les paroles dépendent

! 111' lui. »

Près de trente ans se sont écoulés entre les Dialogues sur Vél'iquencc et la Lettre à l'Académie. La doctrine sur la prédication chrétienne reste pourtant la même. C'est qu'elle n'est point particulière à Fénelon. Bossuet, l'avait déjà exposée avec beaucoup de force, et, avant Bossuet un autre prand évoque, dont l'éloquence onctueuse devait plaire à Fénelon, mais qui parfois peut-être eût été trop tleuri à son gré, saint François de Saies, avait écrit : « 11 y a une autre sorte de délectation, qui ne dépend pas de l'enseigner et émouvoir. C'est un certain chalouillement d'oreilles, qui provient d'une certaine élégance séculière, mondaine et profane, de certaines curiosités, agencement de traits, de paroles, bref, qui dépend entièiement de l'artifice; et quant à celJe-ci, je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doive penser; il la faut laisser aux orateurs du monde, aux charlatans et courtisans qui s'y amusent. Ils ne prêchent pas Jésus-Christ crucifié, mais ils se prêchent eux-mêmes. » Il est vrai que saint François de Sales n'interdit pas de mêler quelques souvenirs profane*^ aux commentaires des textes sacrés; mais « il s'en faut servir comme l'on fait des champignons, fort peu, pour seulement réveiller l'appétit ». Toujours le ministre de l'Lvangile doit « pa.rler afï'ectionnément et dévotement, simplement et candidement », sans préoccupation profane, car « le souverain artifice est de n'avoir point d'artifice * ». La doctrine de Bossuet et de Fénelon n'est-elle pas tout entière contenue dans ce mot?

Ce qui est particulier à Fénelon, c'est l'accent dont sont animées ses critiques, assez semblables, dans la Lettre, aux critiques des Dialogues. Avec quelques précautions, mais aussi avec franchise, il observe que les ministres de la parole de Dieu « ne sont pas tous également humbles et détachés », et il ne craint pas d'y insister : a De jeunes gens sans réputation se hâtent de prêcher : le public s'imagine voir qu'ils cherchent moins la gloire de Dieu que la leur, et qu'ils sont plus occupés de leur fortune que du salut des âmes. Us parlent en orateurs

I. Lettre ù l'archevêque de Bourges sur la vraie mani«^re de prêcher.

brillants plutôt qu'en ministres de Jésus-Christ et en dispensateurs de ses mystères. Ce n'est point avec cette ostentation df paroles que saint Pierre annonçait Jésus crucifié, dans ses sermons qui convertissaient tant de milliers d'hommes. )i Otons le nom de saint Pierre, nous avons, à peu de chose près,' en substance, le panégyrique de saint Paul. Ici, d'ailleurs, comme dans ce panégyrique, comme dans ses propres Dialogues, Fénelon oppose sans cesse à la rhétorique des prédicateurs contemporains l'éloquence grave et simple des Pères de l'Église, dont il reconnaît les défauts, mais qui ont agi plus encore qu'ils n'ont parlé : « Si saint Augustin eût atFaibli son discours par les ornements affectés du genre fleuri, il ne serait jamais parvenu à corriger les peuples d'Hippone et de Césarée. » C'est à ce genre fleuri qu'il en veut surtout : « Que pourrait-on croire d'un prédicateur qui viendrait montrer aux pécheurs le jugement de Dieu pendant sur leurs tètes, et l'enfer ouvert sous leurs pieds, avec les jeux de mots les plus affectés?... Un missionnaire apostolique ne doit point faire de la parole de Dieu une parole vaine et pleine d'ornements atfeclés. » Qu'on le remarque : deux phrases si voisines l'une de l'autre se terminent par le même mot caractéristique. C'est que, par-dessus tout, l'alTectation fait horreur à Fénelon : pour la combattre et l'écraser, il fait appel, non seulement aux Peines, mais aux écrivains de l'unliquité profane, aux orateurs comme Démosthènes, comme les Romains eux-mêmes, et il s'écrie avec amertume : « Faut-il que les hommes chargés de parler en apôtres recueillenj; avec tant d'affectation les fleurs que Démosthènes, Manlius et Brutus ont foulées aux pieds? Faut-il croire que les ministres évangéliques sont moins sérieusement touchés du salut életnel des peuples, que Démosthènes ne l'était de la libellé de sa patrie, que Manlius n'avait d'ambition pour séduire la multitude, que Brutus n'avait de courage pour aimer mieux la mort qu'une vie due au tyran? »

C'est ce qu'avait écrit la Bruyère dans sou chapitre de la Chaire; c'est ce que dira bientôt Massillon dans son Sermon sur la parole de Dieu. Seulement, la Bruyère est un satii'ique et peut se permettre des hardiesses interdites à un évèque; Massillon n'a pas assez le goût de la simplicité sobre pour être vivement touché des abus de l'esprit et du style fleuri. Au contraire, ce qui donne aux critiques de Fénelon un accent personnel et pénétrant, c'est la sincérité profonde d'un esprit aussi vraiment antique que vraiment chrétien, qui associe aux Pères Platon et

Lonpin, leurs devanciers, et réunit les deux tradilions dans une doctrine commune : l'éloquence est l'art de prouver la vérité. C'est dans cette double antiquité, païenne et chrétienne, qu'il cherche et trouve son idéal. Voilà pourquoi il montre un si injuste dédain de l'éloquence sacrée auxTii"^ siècle; voilà pourquoi il ne nomme même pas Bossuet el Bourdaloue, si fort au-dessus pourtant des mauvais prédicateurs qu'il raille, si di- {i;nes d'être comparés aux Pères de l'Église, si bien loués par la Bruyère. Bien qu'il eût parfois « le fiel de la colombe », on se refuse à croire que, seule, une rancune mesquine soit la cause d'un silence aussi étonnant. Il n'avait, d'ailleurs, aucune raison d'en vouloir à Bourdaloue, qu'il avait autrefois pris à partie dans les Dialogues, mais dont il venait de vanter la « perfection » dans le Mémoire sur les occupations de l'Académie. L'oubli est voulu, on n'en saurait douter; mais il vaut mieux l'attribuer à une raison générale qu'à des motifs personnels. Bien qu'au début de ce chapitre, Fénelon se défende « de vouloir préférer en général le génie des anciens orateurs à celui des modernes », le chapitre entier n'est pourtant qu'une antithèse perpétuelle entre les deux éloquences, comme le livre tout entier n'est qu'un plaidoyer indirect en faveur des anciens, seuls vraiment éloquents, parce que seuls ils sont vraiment simples. C'est là le côté faible et systématique de la thèse. Combien elle eût été plus solide si Fénelon l'avait appuyée d'exemples empruntés à deux grands orateurs pour qui la postérité avait commencé déjà, si à la médiocrité des uns il avait opposé les hautes qualités des autres, et fait voir que, lui aussi, son siècle avait, pour ainsi dire, ses anciens, ses orateurs classiques, ses modèles de mâle et simple éloquence!

L'idéal platonicien el fénelonien dans le « Projet de rhétorique »•

Quidquld est ia Platane, vivit in Augustino. Tout Platon revit en Augustin. Le lecteur des Dialogues sur l'éloquence pouvait le soupçonner déjà. Ces dialogues, tout chrétiens par le sentiment, sont tout platoniciens par l'idée générale. Platon y est appelé « le plus éloquent écrivain de l'antiquité». On y analyse le Gorgias et le Phédon, et c'est au Gorgias que l'idée même

des Dialogues est empruntée. Platon a montré que l'art est grossier et méprisable dès qu'il parait; Platon dit qu'un discours n'est éloquent qu'autant qu'il agit dans l'àme de l'auditeur; Platon pour la théorie, Démosthènes pour l'exemple, sont les grands maîtres avec les Pères. Aristote non seulement ne lui est pas égalé, mais est mis même au-dessous de Longin. Sa Rhétorique, « quoique très belle, a beaucoup de préceptes secs et plus curieux qu'utiles dans la pratique w, tandis que Longin joint aux préceptes « beaucoup d'exemples qui les rendent sensibles ». Fénelon suivait ici les sentiments comme la traduction de Boileau. Au contraire, Voltaire comprendra, aimera plus Aristote que Boileau : « Aristole, dira-t-il, fit voir que la véritable philosophie est le guide secret de l'esprit de tous les arts; il creusa les sources de l'éloquence'...» C'est que Voltaire voit surtout les règles de l'art, et que Fénelon cherche surtout les sources de l'inspiration. Ni l'un ni l'autre peut-être ne comprend vraiment Aristote. Mais Fénelon, qui, en tout ce chapitre, se ' place exclusivement, trop exclusivement, au point de vue moral (c'est ici, comme ailleurs, sa grandeur et sa faiblesse), « platonise » avec aisance.

Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole : c'est un art très sérieux, qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à soutenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les liommcs bons et heureux. Plus un déclamateur ferait d'efforts pour m'éblouir par les prestiges de son discours, plus je me révolterais contre sa vanité : son empressement pour faire admirer son esprit me paraîtrait le rendre indigne de toute admiration. Je cherche un homme sérieux, qui me parle pour moi et non pour lui ; qui veuille mon salut, et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, etde la pensée quepour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier, qui fait de ses paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes. Je prends pour juges de cette question les païens mêmes. Platon ne pei'met dans sa Répiibtiiiiic aucune musique avec les tons efféminés des Lydiens. Les Lacédémoniens excluaient de la leur tous les instruments trop composés, qui pouvaient amollir les cœurs. L'harmonie qui ne va qu'à flatter l'oreille n'est qu'un amusement de gens faibles et oisifs; elle est indigne d'une république bien policée. Elle n'est bonne qu'autant que les sons y conviennent au sens des paroles, et que les paroles y inspirent des sentiments vertueux. La peinture, la sculpture et les autres beaux-arts doivent avoir le même but. L'éloquence doit, sans doute, entrer dans le même dessein. Le plaisir n'y doit être mêlé que pour faire le contrepoids des mauvaises passions, et pour rendre la vertu aimable.

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