‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 177 sur 186 · Lettre ;i M. P IS .ivril · texte numérisé non relu

Lettre ;i M. P IS .ivril

-1. Remarques sur Mùdée, V, iv, et sur Sertorius, II, i.

3. Epitre au roi de la Chine, 1771. Il a écrit aussi, dans la préface A' Œdipe : Il Quiconque se borne à vaincre une difficulté pour le mérite seul de la vaincre est un fou ; mais celui qui tire du fond de ces obstacles mêmes, des beautés qui plaisent à tout le monde, est un homme très sage et presque unique. »

C'est, il est vrai, à un Anglais, milord Bolingbroke, qu'il s'adresse, et il s'empresse d'ajouter que la rime est essentielle à la poésie française; il observe qu'elle fait plaisir, même au théâtre : « Un bon mot en vers en est retenu plus aisément; les portraits de la vie humaine seront toujours plus frappants en vers qu'en prose. » C'est le goût voltairien qui servit de règle aux enc\'clopédistes, et il est curieux de remarquer que c'est dans les rangs des encyclopédistes que notre versification trouva ses défenseurs les plus convaincus, sinon toujours les plus persuasifs. Condillac, dans son Art d'écrire: le chevalier de Jaucourt, dans les articles Prose et Vers français; d'Alembert, à l'article Goût, sont de ces avocats bien intentionnés*. Celui-ci dans le plaisir que cause le vers découvre deux plaisirs combinés, l'un naturel, essentiel au vers, tenant à une harmonie intime à laquelle tous les peuples sont sensibles, l'autre artificiel et d'opinion, qui n'est pas le même pour tous les peuples, parce que chacun a une versification particulière. A l'harmonie la raison même est quelquefois contrainte de faire de légers sacrifices, et d'Alembert plaint ceux que cette harmonie laisserait insensibles. Un autre encyclopédiste, Marmontel, qui d'abord avait attaqué la rime, quelques années plus tard convertissait son réquisitoire en plaidoyer- :

t « Peut-on ne pas regarder le travail bizarre de rimer, nous dit l'abbé du Bos, comme la plus basse des fonctions de la mécanique de la poésie? » Ce mécanisme de la parole doit paraître bas et puéril à un observateur austère, qui ne compte pour rien le charme de l'expression ; mais pour riiomme doué d'un organe sensible et d'un goût délicat, celte mécanique a son prix. La lime peut causer trois sortes de plaisirs. L'un est relatif à l'organe : c'est le sentiment de la consonance. Mais la rime n'intéresse pas seulement l'oreille ; elle soulage, elle aide la mémoire ; et si c'est un plaisir pour l'esprit de se retracer lidèlement et sans peine les idées qui lui sont chères, tout ci: qui rend léger et facile ce travail de la réminiscence doit être un agrément de plus. Or, il est certain que la rime donne à la mémoire des signaux plus marqués, pour retrouver la trace des idées. Par ce rapport de consonances, un mot en rappelle un autre ; et tel vers nous aurait échappé, qui, i)ar cette extrémité que l'on tient encore, sera retiré de l'oubli. La rime est enfin un plaisir pour l'esprit, par la surprise qu'elle cause; et lorsque la difficulté, heureusement vaincue, n'a fait que donner plus de saillie et de vivacité, plus de grâce ou d'énergie à l'expression et à la pensée, soit par la singularité ingénieuse du mot que la rime a fait naître, soit par le tour adroit, et pourtant naturel, qu'elle a fait prendre à l'expression, soit par l'image nouvelle et juste qu'elle a présentée à l'esprit, la surprise qui naît de ces hasards réser-

1. Voir Rocafort, ^'.s Doctrines littéraires de l'Encyclopédie.

1. Cf. Tart. EfonoE, t. V, et les art. Rime et Ver~, Supplément, t. lY.

vés au talent, cette surprise mêlée de joie, est un plaisir à chaque instanE nouveau pour qui connaît l'indocilité de la langue et les difficultés de l'art.

Ajoutons à ces raisons judicieuses, mais trop mathématiquement numérotées, celle que donne Nisard : « Le charme de la poésie n'est pas seulement dans la difficulté vaincue : il naît surtout de cette beauté singulière qui résulte de la propriété des termes jointe à l'exactitude de la rime. » Mais pourquoi s'indigner, s'étonner même que Fénelon n'ait pas du premier coup découvert toutes ces bonnes raisons? La poésie antique lui cachait à coup sûr la poésie moderne ; mais qui soutiendra que la versification des modernes ait les mêmes ressources que celle des anciens ? Fénelon n'a donc fait, ici encore, qu'outrepasser la vérité ; il ne l'a point foncièrement altérée. 11 est vrai qu'une erreur bien franche vaut quelquefois mieux que certaines exagérations complaisantes ou doucereusement perfides.

La li'agcdîe et la coiiiédic. — l'ii prclaf critique de théà- Ire : Sophocle et t'oi-neillc, Têi'euec et .Volière.

Pareillement, il est trop aisé de montrer Fénelon sévère jusqu'à l'injustice dans les chapitres de la Tragédie et de la Comédie.

Quand Fénelon ariive ;i l'art dramatique, il reproche aux poètes modernes d'avoir aft'adi la tragédie. Il ne cite le nom do Corneille que pour préférer à son Œdipe l'Œdipe roi de Sophocle, et pour condamner l'emphase de Ciiiiia au nom de la simplicité de Suétone. Il ne parle de Racine que pour donner la palme à VHippohjle grec sur la Phèdre française, et pour mettre le long récit de Théramène au-dessous des plaintes entrecoupées dePhiloctète. C'est à peine s'il laisse échapper çà et là une louange qui adoucisse la rigidité de ses jugements sur les modernes. Il avoue que Molière est un grand poète comique. Mais combien de restrictions met-il à cet éloge I Qu'il accuse Molière de donner un tour gracieux au vice, j'y consens : on ne peut demander à l'archevêque de Cambrai d'être plus indulgent que ne le sera plus tard le philosophe Rousseau. Mais refuser à Molière la vérité dans la peinture des caractères et le naturel dans le style ! Rapprocher, dans une comparaison malveillante,

1. Dans sa réponse au discours de réception de M. Leconte de Liste à l'Académie, M. Alexandre Dumas a dit, avec plus de brièveté et de vivacité que Marniontel : « Si la rime ne m'apporte pas à la fin du vers un étonnement délirât, une surprise ralOnée, si elle ne m'emporte pas sur son aile, si elle ne m'éblouit pas de son rayon, ce n'est pas la peine de s'exprimer en lignes plus courtes que les autres. »

« l'élégance de Térence » et « le galimatias de Molière » ! voilà une hardiesse de partialité qui démontre l'attachement de Fénelou pour les ancienset le vrai sens de la Lcltre ii l'Académie • .

Mais, en vérité, on est plus sévère pour lui qu'il ne l'a été pour les modernes, si l'on oublie que c'est ici un prélat qui se fait critique de théâtre, et qui ne peut Tètre sans quelque embarras. Rappeions-uous que Pascal avait condamné absolument la comédie même la plus innocente. « Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tousceux que le monde a inventés, il ny en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur-. » lîappelons-nous de quel ton Bossuet jugeait le Cid et anathématisait Molière. Racine converti citait, il est vrai, à son tils, pour le détourner du théâtre, l'exemple du duc de Bourgogne, dirigé par le plus sage des précepteurs ; mais, précepteur ou directeur, Fénelon ne fut jamais un irréconciliable ennemi du théâtre. A son ami le duc de Chevreuse,, préoccupé de l'éducation de sa belle-fille, il écrivait : « Laissez entrer un peu d'opéra et de comédie dans l'étendue de la liberté que vous lui laisserez 3. » C'est cet esprit de tolérance éclairée qui inspire les deux chapitres sur le théâtre, et ce dont il faut s'étonner, ce n'est pas qu'il se soit trompé en plus d'un de ses jugements sur les poètes dramatiques, c'est qu'il les ait jugés dans le détail, en critique plutôt qu'en évêque. Certes,. le christianisme de Fénelon entre pour quelque chose dans ses jugements, et parfois en donne la clef. Mais ce n'est pas de ce seul point de vue qu'il considère l'art dramatique, et il faut lire ces chapitres, comme les autres, à la lumière de cet idéal antique qui éclaire Fénelon, mais l'aveugle aussi çà et là, à force de l'éblouir.

C'est pour cette raison que toute distinction ici serait factice entre la tragédie et la comédie ; ces deux chapitres n'en font proprement qu'un, dominé par les mêmes idées, vivifié par les mêmes sentiments. Même les jugements portés' sur les anciens sont inséparables des jugements portés sur les modernes, car c'est en vertu des mêmes principes qu'ils sont loués ou critiqués les uns et les autres. Par exemple, c'est l'archevè-

1. H. Rigault, Histoire du la queiX'lle des Anciens et des Modernes. '2. Pensées, ait. XXIV, éd. Havet.

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