Lettre du 13 janvier 17Ù
que de Cambrai qui déclare dès le début ne poihl soubailer « qu'on perfectionne les spectacles, où l'on ne représente les passions corrompues que pour les allumer » ; mais cet archevêque cite Platon « et les sapes législateurs du paganisme » ; et s'il semble interdire la peinture de l'amour, c'est « suivant les idées très philosophiques de l'antiquité » ; s'il critique, assez justement d'ailleurs, l'Œdipe de Corneille, et, avec moins de raison, le rôle d'Hippolyle dans la Phèdre de Racine', c'est que « ÏŒdipe de Sophocle n'a aucun mélange de cette passion étrangère au sujet », et c'est que le « vrai caractère » d'Hippolyle, c'est à Euripide qu'il faut le demander. Nos deux poètes tragiques méritent pourtant (( les plus grands éloges ». Mais, on le sent, c'est Racine qui est le favori. Pourquoi? Parce qu'il est plus près de la simplicité grecque. Quand par hasard il s'en est écarté, voyez avec que de précautions on le blâme !
M. Racine n'était pas exempt de ce défaut, i/iir la cflutume avait rendu comme nécessaire. Rien n'est moins naturel que l;i narration de la mort d'IIippolyte à la fin de la tragédie de Phèdre, qui a d'ailleurs de fjrandes beautés.
Mais quoi ! il n'a fait que céder au torrent, et on lui sait gré de l'instinct par lequel il s'élevait au-dessus de la mode ; on lui fait honneur même de ses velléités incertaines.
M. Racine, qui avait étudié les grands modèles de l'antiquité, avait formé le plan d'une tragédie française d'Œdipe, suivant le goût de Sopliocle, sans y mêler aucune intrigue posticVie d'amour, et suivant la simplicité grecque. Un tel spectacle povirrait être curieux, très vif, très rapide, très intéressant. Il ne serait point applaudi ; mais il saisirait, il ferait répandre des larmes, il lie laisserait pas respirer, il inspirerait l'amour des vertus et l'tiorreur des crimes, il entrerait fort utilement dans le dessein des meilleures lois; la religion même la plus pure n'en serait point alarmée.
Mais, s'il n'a pas écrit cet Œdipe, il a écrit Athalie, et sur Athalie Fénelon se lait. C'est, dit-on, une preuve du peu de succès qu'avait obtenu celte pièce. Mais, selon Ramsay, Fénelon avait coutume de dire ([iiAlhalie était la pièce la plus complète qu'il eiU jamais lue, et que, dans son opinion, il n'y avait rien chez les anciens, pas même chez Sopliocle, qui l'égalât^. Pourquoi donc en cette occasion si propice ne s'en est-il pas souvenu? Quoi qu'il en soit, seule entre les tragédies de Racine,
1. Sur cette critique et sur ce rôle, voyez le fascicule consacré à Phèdre, comme aussi pour le récit de Tliéramène.
2. Anecdotes de Spence, sect. I. Pour les jugements sur Corneille, voir les divers fascicules de notre Cours.
Phèdre est attaquée, non sans éloges mêlés aux critiques ; au contraire, le Ciel, Horace, Cinna, Œdipe, ne sont pas épargnés. C'est que les anciens donnaient moins de hauteur de langage au cothurne : « Il ne faut point que le cothurne altère Vimitalion de la vraie nature... La nohlesse du genre tragique ne doit point empêcher que les héros mêmes ne parlent avec simpliciLé, à proportion de la nature des choses dont ils s'entretiennent. » Mais il y a une simplicité cornélienne, toute mâle, que Fénelon peut-être n'est pas fait pour sentir. Il est déjà de ces délicats du xvin" siècle qui méconnaîtront la rigoureuse originalité du premier xvii'^ siècle, et diront, avec Vauvenargues : « Corneille est tombé trop souvent dans ce défaut de prendre l'ostentation pour la hauteur, et la déclamation pour l'éloquence. » Tout ce qui, chez Corneille, est nerveux, leur paraîtra tendu; tout ce qui est concentré leur paraîtra obscur. Les « éclairs » qui jaillissent de ces nuages fatigueront leurs yeux. Comprenant mal et les nécessités de la scène, qui amplifie et prolonge, pour ainsi dire, l'écho des grands sentiments et des grandes paroles, et peut-être aussi le génie de cette race latine, si naturellement oratoire et dont le génie français procède, ils jugeront que Corneille donne un langage trop fastueux à ces Romains, haulains, il est vrai, par leurs sentiments, mais « simples, naturels, modestes dans leurs paroles )>, comme si Tite-Live était aussi « simple » que Suétone, comme si Sénèque et Lucain, ces Romains d'Espagne, n'étaient pas, plus que Virgile et qu'Horace, les premiers maîtres des poètes français !
Mais peut-être est-ce justement cela qui déplaisait à Fénelon : il y a certains anciens qui sont modernes, pour ainsi dire, par un certain goût du trait brillant et une certaine recherche de l'etfet. Ces anciens, ceux qui sont ou des beaux esprits ou des déclamateurs, les Ovide et les Sénèque, Fénelon, en plus d'un endroit de la Lettre, n'hésite pas à les sacrifier. Il veut, pour la tragédie, une noblesse qui ne soit pas emphase ; pour la comédie, une familiarité qui ne soit pas bassesse. Comme, dans le tragique, Sophocle est préféré à Racine et Racine à Corneille, Aristophane et Plante, dans le comique, se voient préférer le discret, l'élégant, le sensible Térence.
J'avoue que les traits plaisants d'Aristophane me paraissent souvent bas : ils sentent la farce faite exprès pour amuser et pour mener le peuple... Le respect de l'antiquité doit être grand ; mais je suis autorisé parles anciens contre les anciens mêmes. Horace m'apprend à juger de Plaute.
.j2 cours de littérature
Mais précisément Horace, juge prévenu contre les anciens poètes qu'on lui oppose, n'est pas le meilleur arbitre qu'on puisse choisir. La « basse plaisanterie » de Plaute ravissait un Gicéron ; mais les petites gens qui sont les héros de ses pièces parlent une langue un peu mêlée dans son énergie pittoresque. Aristophane était fort admiré encore par M'"'^ Dacier, qui traduisit son Plulus ; mais ce qu'il a de grâce poétique et de verve follement hardie pouvait-il racheter aux yeux de Fénelon, je ne dis pas ses obscénités, mais ses trivialités mêmes? Aux yeux de la critique moderne, c'est Aristophane et c'est Plaute qui sont les vrais, les seuls comiques de la Grèce et de Home : le comique nuancé et attendri de Térence cesse pres- ({ue d'être du comique. Il n'en est que plus accommodé au goût de Fénelon, qui apprécie avant tout, chez le disciple de Ménandre, « un goût pur et exquis..., une naïveté inimitable, qui plait et qui attendrit par le simple i^écit d'un fait très commun » ; il n'outre aucun caractère ; la passion parle chez lui toute seule : « Peut-on désirer un dramatique plus vif et plus ingénu?» Dès lors, on comprend trop pourquoi Fénelon, rejn-enant l'antithèse esquissée par Boileau dans Y Art poétique ^ oppose Térence à Molière, et auquel des deux il laisse la victoire. Toutefois relisons sans parti pris cette page célèbre, et il nous semblera que, tout pesé, on y peut faire assez large la part de l'admiration, d'une admiration sincère, puisqu'elle est combattue par des scrupules de plus d'un genre et qu'elle n'en est pas accablée.
Il faut avouer que Molière est un grand poète comique. Je ne crains pas de dire qu'il a enfoncé plus avant que Térence dans certains caractères. Il a embrassé une plus grande variété de sujets. Il a peint par des traits forts presque tout ce que nous avons de déréglé et de ridicule. Térence se borne à représenter des vieillards avares et ombrageux, de jeunes hommes prodigues et étourdis, des courtisanes avides et impudentes, des esclaves imposteurs et scélérats. Ces caractères méritaient sans doute d'être traités suivant les mœurs des Grecs et des Romains. De plus, nous n'avons que six pièces de ce grand auteur. Mais enfin Molière n ouvert un chemin tout nouveau. Encore une fois, je le trouve grand : mais ne i)uis-jo parler en toute liljerté sur ses défauts ?
Voici donc un archevêque, écrivant à cette Académie dont Molière n'a pas été membre, et qui semble s'excuser d'oser juger librement l'auteur de Tartuffe, et qui le proclame « grand », plus grand que Térence même sur un point essentiel! A coup sûr, Térence et son élégante simplicité reprennent bientôt le dessus sur Molière et son style forcé qui approche du galima-
tias. On n'a plus à défendre Molière contre le triple reproche et d'écrire mal, et d'outrer les caractères, et de donner un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu '. Pour ce qui est du langage, il est clair que le parler gaulois de Molière a peu de rapports avec le parler attique de Fénelon; que le style en vers de Molière, en dépit de ses négligences, est. d'une facilité brillante et d'une fermeté saine, surtout dans les dernières pièces, comme les Femmes savantes: qu'il y a quelque puérilité à rechercher si sa prose ne vaut pas mieux que ses vers; qu'en particulier l'exemple de V Avare est mal choisi, car, ainsi que l'observe Génin, il est écrit presque tout entier en vers blancs. Mais la Bruyère, qui n'était ni un grand seigneur ni un prélat, a fort sévèrement jugé le jargon et le barbarisme de Molière, et, dans l'ensemble, malgré lesapparences, le jugement de Fénelon accorde plus au poète. Pour les caractères outrés, s'il est certain que Fénelon a méconnu cette loi théâtrale qui oblige l'auteur dramatique à « rendre le ridicule plus sensible », il ne l'est pas moins que Molière n'a pas toujours dédaigné de plaire au parterre au moyen de quelques exagérations dont il eût pu se passer, surtout dans les pièces que, chef de troupe, il devait écrire pour «les spectateurs les moins délicats )>. Pour la morale enfin, n'est-il pas permis de se demander aujourd'hui encore si l'honnête homme de Molière est bien toujours Vliomme tel que nous le voulons, esprit sincère et droit, âme chaleureuse et délicate"? Les avis ne sont-ils pas encore partagés sur l'interprétation du Misanthrope ? attendait-on de cet évêque l'apologie du Tartuffe ? et s'il conclut le chapitre de la Comédie en s'appropriantun arrêt de Boileau (qui vise seulement les farces italiennes), n'accordet-il pas en même temps que Molière peint avec beaucoup de force et de beautiî les mœurs de son pays?
Le projet <riiii traité sur l'Histoire. — Fénelon novateupet ppécupscni' des historiens modernes.
M. Brunetière, qui aime peu Fénelon, écrit avec bien de la sévérité : « Son projet de Uhétorique, son projet de Poétique,