‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 28 sur 186 · Causeries du lundi, t. IX · texte numérisé non relu

Causeries du lundi, t. IX

tort, nous, de regretter des hardiesses, même des intempérances de langage qui font vivre d'une vie, pour ainsi dire, personnelle cette éloquence volontairement impersonnelle par ailleurs. Le « moi» de Bourdaloue, il ne nous déplaît pas de le trouver mêlé aux raisonnements les plus abstraits en apparence * il est énergique, obstiné, âprement sincère. Comme à M™" de Sévigné, il ne nous déplaît pas que Bourdaloue dise des vérités à bride abattue et frappe comme un sourd sur les vices, au risque d'atteindre en plein visage plus d'un de ses auditeurs. On dit que les dames de la cour furent d'abord efTarouchées de certaines rudesses : Bourdaloue dut s'excuser; mais, en s'excusant, il prenait soin d'aggraver sa faute. Eux aussi, les courtisans, ceux de la noblesse et ceux du clergé, devaient l'écouter avec gêne quand il s'élevait contre ces incapables qui considèrent les charges les plus difficiles, les honneurs les plus éclatants, « comme dus à leur naissance », ou lorsqu'il ne craignait pas de tracer le portrait du dévot intéressé, qui fait de sa dévotion un instrument de sa fortune.

C'est assez d'avoir de la qualité pour aspirer à ce qu'il y a de plus éminent dans le sacerdoce. C'est assez d'être né d'un père opulent pour se pousser aux plus grandes charges; c'est assez, selon le langage ordinaire, qu'un tel soit fils d'un tel pour^que le fils ait l'assurance de vouloir être tout ce qu'a été le père Avec cela, quelles que soient son indignité et son incapacité personnelles, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne; il jugera, il condamnera, il gouvernera, il décidera du sort et de la vie des hommes; il sera, comme dit l'Évangile, sur le chandelier, quand il devrait être caché sous le boisseau...

Un dévot intéressé est capable de tout. Prenez garde, capable de tout : premièrement, parce qu'il donne à tout, et quelquefois aux plus grandes iniquités, une apparence de piété qui le trompe lui-même, et dont il n'aimerait pas qu'on entreprît de le détromper; mais, en second lieu, capable de tout, parce que, quelque dessein que la passion lui suggère, sa piété, ou plutôt l'estime ofi cette piété fastueuse l'établit, le met en état de réussir. Veut-il pousser une vengeance, rien ne lui résiste; veut-il supplanter un adversaire, il est tout-puissant; veut-il flétrir la réputation du prochain et le décrier, son seul témoignage ferait le procès à l'innocent même. Et n'est-ce pas (je ne ferai point ici difficulté de le dire, non pour décréditer la piété, à Dieu ne plaise ! mais pour condamner hautement les abus qui s'y peuvent glisser, et qui s'y sont glissés de tout temjis), n'est-ce pas par la voie d'une fausse piété qu'on avu les plus faibles sujets s'élever aux plus hauts rangs; les hommes les mons dignes de considération et de recommandation être néanmoins les plus recommandés et les plus considérés, et, sans d'autres titres ni d'autre mérite qu'un certain air de réforme, emporter sur quiconque la préférence et s'emparer des premières places? Or je vous demande s'il est rien qui, selon les sentiments naturels, doive plus attirer notre aversion et notre indignation.

Pour connaître ces tartufes de cour, Bourdaloue n'avait pas besoin d'avoir lu Tartuffe. Il n'en était que plus à son aise,

après avoir si fermement Séparé la fausse piété de la vraie, poqr blâmer Molière, qui portait les esprits de ses admirateurs et de ses lecteurs à confondre dans la même réprobation la dévotion et l'hypocrisie.

Comme la fausse dévotion lient en beaucoup de choses de la vraie ; comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes; comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tout semblables, il est non seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la même railltirie qui attaque l'une intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci figurent celle-là, à moins qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une charité prudente, exacte et bien intentionnée, ce que le libertinage n'est pas en disposition de faire. Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l'iiypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage put profiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule : la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en ellesmêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu'ils les supposaient fortement attaqu''>es , lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importaKts, où toutefois il le faut être, pendant qu'il se pi^rtiit d'ailleurs aux crimes les plus énormes; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu'à couvrir ses infamies; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais dans le fond la plus mercenaire et la plus lâche.

Le roi lui-même avait sa part de ces reproches couverts et de ces allusions souvent peu voilées. El pourtant il voulait entendre Bourdaloue tous les deux ans, et Bourdaloue lui rendait ce témoignage : « La vérité que j'ai prêchée à la cour n'a jamais trouvé dans le cœur de ce monarque qu'une soumission éditîante et qu'une puissante protection. » Depuis l'avenl de 1670 jusqu'en 1699, il reparut maintes fois à la cour. Son œuvre oratoire est immense : 83 sermons, sans compter ceux qui n'ont pas été recueillis; 16 panégyriques, 2 oraisons funèbres. Trente ans se maintint son succès, di\ surtout au goût régnant pour les analyses morales et pour les portraits. « Pour aller droit à la réformation des mœurs, dit l'abbé d'Olivet, il commençait toujours par e'tahlir sur des principes bien liés et bien déduits une proposi^on morale, et après, de peur que l'auditeur ne se fit point ' ^plicalion de ces principes, il le

faisait lui-même, par un détail merveilleux où la vie des hommes était peinte au naturel. Or ce détail étant ce qu'il y avait de plus neuf, et qui, par conséquent, frappa d'abord le plus dans le P. Rourdaloue, ce fut aussi ce que les jeunes prédicateurs tâchèrent le plus d'imiter. Bourdaloue s'était mis à peindre les gens (M™" de Sévigné signale cette nouveauté dès l'hiver de 1671); ses disciples ne voulurent plus être que dea moralistes et des portraitistes. Dans le premier des Dialogues sur l'éloquence, Fénelon marquera l'excès où cette tendance aboutit dans la seconde partie du siècle : « Il nous a fait des peintures morales où chacun se trouvait; il a fait une analomie des passions du cœur humain qui égale les Maximeb de M. de la Rochefoucauld. « Les « portraits » de Bourdaloue ont pour nous un double intérêt, historique et moral. Lors même qu'on ne serait pas sensible à l'attrait piquant de portraits individuels, on le sera certainement à l'intérêt de portraits généraux où Bourdaloue, ce juge sévère de Tartufe, se montre le rival de Molière, un rival inférieur, il faut l'avouer.

On dit communément, et on a raison de le dire : « L'ami de tout le monde n'est ami de personne. » Il y a en effet des gens de ce caractère : ils vous aperçoivent; ils viennent à vous avec un visage ouvert, vous tendent les bras, vous saluent, vous embrassent, vous font les plus belles offres de service. Mais enfin, après mille protestations d'amilié, ils vous quittent, et demandent au premier qu'ils rencontrent comment vous vous appelez et qui vous êtes •.

Bourdaloue est donc un moraliste dans la chaire; mais il serait excessif de prétendre qu'il a fait passer l'enseignement de la morale avant l'enseignement de la foi. On l'a dit, « quand Bourdaloue s'attaque à nos vices, il ne croit pas avoir assez fait s'il les combat seulement par des motifs humains et s'il ne( recourt à un motif supérieur, tiré du dogme chrétien... La morale suppose le dogme, car il en est le principe, et le dogme doit être accompagné de la morale, car elle en est la conséquence-. » Mais il connaissait ce public qui attendait de lui qu'il prêchât, non pas la morale sans le dogme, mais la morale plus encore que le dogme. Eut-il tort de se préoccuper, non pas seulement du goût, mais des besoins de ses auditeurs? Bossuet, théologien à la fois et moraliste, se plaignait déjà,

1- Sermon sur la Charité du procham et les amitiés humaines. Voyez le Misanthrope, I, 1.

2. Voyez l'Introduction des Sermons choisis»de Bourdaloue, édit. Hatifeld; Delagravt. ^

nous apprend l'abbé Ledieu, qu'on délaissât les mystères de la foi pour les peintures morales et les portraits. Si c'est une décadence *, le public, de plus en plus indilTérent au dogme, nen est pas moins responsable que les prédicateurs.

Bossnet. — Les Panégyriques.

Bossuet descendait de la chaire chrétienne quand Bourdaloue y monta. Les nombreux sermons prêèhés par Bossuet à Metz, de 1652 à 1659, furent suivis des carêmes prêches aux Minimes de la place Royale fl660), aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques (1661), au Louvre (1662), à Saint-Thomas du Louvre (1665), à la cour (1666), et des avenls prêches aux Carmélites (1663), au Louvre (1665), à Saint-Thomas du Louvre (1668) et à Saint-Germain (1669). C'est en 1669 que Bossuet est nommé évêque de Coiidom, peu avant d"ètre chargé de l'éducation du Dauphin. 11 ne prêcha désormais qu'à de rares intervalles, jusqu'au moment où, douze ans après, il quitta la cour pour se consacrer à son nouveau diocèse de Meaux.

Pendant toute la première période, les Panégyriques des saints sont mêlés aux sermons, et c'est pour plus de clarté qu'on les en sépare ici.

Le Panégyrique tient de l'oraison funèbre à la fois et du sermon, mais plus du sermon que de l'oraison funèbre, et, pour comprendre qu'il en doive être ainsi, il suflit de réfléchir à la nature de Véloge qui en fait le fond. 11 est prononcé longtemps après la mort du héros, et ce héros est un saint. Dès lors, les incidents de la vie se fondent dans le rayonnement de la sainteté qui les couronne, les grandes leçons chrétiennes s'offrent d'elles-mêmes, et le panégyriste se transforme presque involontairement en prédicateur. Saint François de Sales distinguait trois sortes de panégyriques : le premier est surtout un récit historique des actions et de la vie des saints; le second,

1. Il y a certes décadence pour le goût et pour le style. Voici quelques exemples d'une éloquence subtile ou déclamatoire : « La pourpre dès Césars, dit saint Jérôme, s'était teinte de sang-, mais du sang des hommes qu'ils avaient versé. Si elle éclatait, c'était du feu brûlant de leur ambition, et. si elle rougissait, c'était bien moins de sa propre couleur que de leurs vices. >< Saint Etienne est comparé à Moïse, parce que la voie du martyre devient, par l'effusion du sang, « comme une tspéce de mer Rouge de l'Eglise ».

une sorte de drame moral, que l'orateur expose et qui se passe dans l'âme du saint parlagée entre les plaisirs di» monde et l'aspiration vers un monde supérieur; le troisième rejette la vie à l'arrière-plan, ou ne s'en sert du moins que pour aboutir vite à l'instruction religieuse et morale, qui devient l'essentiel, presque le tout du discours. Dans le 3^ de se^ Dialogues sur l'é' loquence, Fénelon semble avoir voulu concilier ces trois méthodes en donnant une définition du panégyrique idéal :

Le meilleur moyen de louer le saint, c'est de raconter ses actions louables. Voilà ce qui donne du corps et de la force à un éloge; voilà ce qui instruit, voilà ce qui touche... Il faudrait jieindre le saint au naturel, le montrer ce qu'il a été dans tous les âges, dans toutes les conditions et dans les principales conjonctures oii il a passé.. . Je me contenterais de faire un tissu des faits principaux; mais je voudrais que ce fût un récit concis, pressé, vif, plein de mouvement; je voudrais que chaque mot donnât une haute idée des saints, et fût une instruction pour l'auditeur. A cela j'ajouterais toutes les réflexions morales que je croirais les jilus convenables. Ne croyez-vous pas qu'un discours fait de cette manière aurait une noble et aimable simplicité? Ne croyez-vous pas que les vies des saints en seraient mieux connues, et les peuples plus édifiés? Ne croyez-vous pas même, selon le"! règles de l'éloquence que nouavons posées, qu'un tel discours serait pius éloquent que tous ces panégyriques guindés qu'on voit d'ordinaire?

Mais Bossuet, avant lui, s'était prononcé avec assez de netteté pour qu'on sache de quel côté il penchait. Dans le panégyrique de saint François d'Assise (1652), il se propose de faire voir u les grandeurs de la pauvreté » :

Mais, afin de le faire avec plus de fruit, laissons, laissons, s'il vous plaît, aux orateurs du monde la pompe et la majesté du style panégyrique; ils ne se mettent point en peine qu'on les entende, jiourvu qu'ils reconnaissent qu'on les admire. Pour nous, qui sommes ici dansla chaire du Sauveur Jésus, ornons notre discours de la simplicité de son Évangile et repaissons nos âmes de vérités solides... Puisque nous faisons dans l'Eglise les, panégyriques des saints, moms pour célébrer leurs vertus, qui sont déjà couronnées, que pour Cn proposer l'exemple, il vaut mieux que nous retranchions quelque chose des éloges de saint François, afin de nous réserver plus de temps pour tirer -quelque utilité de sa vie. Que choisirons-nous, chrétiens, dans les actions de saint François? Que chacun prenne pour soi ce qu'il sent en sa conscience lui devoir être le plus utile; et moi, pour l'édification de l'Église, je vous proposerai ce qui me semble le plus profitable au salut de tous.

Le panégj'rique ainsi réduit au sermon, mais au sermon illustré par un exemple, est moins attrayant pour le lecteur moderne et profane. C'est ainsi pourtant que l'avaient conçu les Pères, dont Bossuet fut l'admirateur et le disciple. Saint Jean Chrysostome et saint Augustin nous ont laissé moins des panégyriques cjue

des homélies peu amples et peu expressives. Saint Bernard les suit, excepté quand il peut peindre de traits précis la vie des personnages qu'il a connus, tels que le moine Humberl et saint Malachie. Même quand on descend au xvi^ et au début du xviie siècle, le panégyrique garde quelque chose dhiniformément moral et vague. Les oraisons panégyriques du futur cardinal de Retz, consacrées à saint Charles Borromée et à saint Louis*, si elles valent mieux que celles du zélé P. Lejeune et de l'élégant P. Senault, restent aussi générales. Est-ce en raison de celle médiocrité commune que le cardinal .M aury a prononcé cet arrêt: « L'orateur panégyriste n'est probablement pas encore né pour la France? » Maury n'ose pas affirmer trop catégoriquement, car il a prononcé lui-même, devant l'Académie et devant l'Assemblée du clergé, les panégyriques de saint Louis et de saint Augustin. Mais, tout en affirmant que ce genre est demeiné inculte dans le champ de l'éloquence, que tout y est neuf encore pour le talent, en Labsence de tout chef-d'œuvre, il estime les panégyriques de Bourdaloue, et donne \^ première place dans le genre à ce serraonnaire dont les dix-sept panégyriques sont oubliés aujourd'hui.

Tout, sans doute, n'est pas admirable dans les premiers p,anégyriques de Bossuet. S'il est vrai, qu'il ait prononcé à vingtdeux ans (1649), à Metz, le panégyrique de saint Gorgon, on excuse sans peme les fautes de goût dont ce discours est semé. Le supplice du saint, couché par ordre, du tyran sur un gril rougi au feu, est décrit avec une sorte de réalisme complaisant.

Gorgon gisait sur un lit de charbons ardents, fondant de tous côtés par la force du feu, et nourrissant de ses entrailles une flamme pâle qui le dévorait... Il s'élevait à l'entour de lui une vapeur noire, que le tyran humait pour contenter son avidité*...

Le Panégyrique de saint François d'Assise, prononcé trois ans après celui de saint Gorgon, marque un progrès notable du goût et du style. La composition en est mal équilibrée, la conception du plan trop ambitieuse, le goût encore mal affermi.

1. On cite la péroraison du panp?yriqiie de saint Louis : « Ou est lagrandeur de la France? Où est cette florissante noblesse? Où est cette puissante armée? Où est ce grand monarque, qui comman.lait à tant de légions? i. Et au même moment que je fais ces demandes, il me semble que j'entends les voix confuses et ramassées de tous les hommes qui ont vécu dans tes quatre siècles écoulés depuis sa mort, qui me répondent qu'il règne dans les cieux. »

2. Bossuet avait même appuyé d'abord sur les u exhalaisons infectes " qui, dans le supplice du saint, « sortaient de la graisse de son corps rôti ».

C'est, comme on ]'a dit, une « méditation » plus qu'un panégyrique, mais une méditation pleine de mouvement, de fougue même par endroits. Lorsqu'il nous montre (( le plus insensé des hommes selon la sagesse des siècles, mais le plus saee. le plus intelligent, le plus avisé selon la justice de Dieu », buvant « à longs traits l'ignominie de la croix », renonçant à sa famille, la repoussant avec la sainte brutalité d'unPolyeucte, il ne songe à rien voiler, à rien tempérer en ses emportements. On sent la naïveté d'une foi pieuse dans Tallégorie du mariage mystique de François d'Assise et de la Pauvreté; mais de celte théologie enthousiaste jaillit un beau développement moral sur les devoirs des riches envers les pauvres.

Je dis donc, ô riches du siècle, que vous avez tort de traiter les pauvres avec un mépris si injurieux : afin que vous le sachiez, si nous voulions monter à l'origine des choses, nous trouverions peut-être qu'ils n'auraient pas moins de droit que vous aux biens que vous possédez. La nature, ou plutôt, pour parler plus chrétiennement, Dieu, le Père commun des hommes, a donné dès le commencement un droit égal à tous ses enfants sur toutes les choses dont ils ont besoin pour la conservation de leur vie. Aucun de nous ne peut se vanter d'être plus avantagé que les autres par la nature ; mais l'insatiable désir d'amasser n'a pas permis que cette belle fraternité pût durer longtemps dans le monde. Il a fallu venir au partage et à la propriété, qui a causé toutes les querelles et tous les procès...

Je ne veux pas dire par là, mes frères, que vous ne soyez que les dispensateurs des richesses que vous avez; ce n'est pas ce que je' prétends. Car, ce partage de biens s'étant fait d'un commun consentement de toutes les nations, et ayant été autorisé par la loi divine, vous êtes les maîtres et les propriétaires de la portion qui vous est échue : mais sachez que, si vous en êtes les véritables propriétaires selon la justice des hommes, vous ne devez vous considérer que comme dispensateurs devant la justice de Dieu, qui vous en fera rendre compte. Ne vous persuadez jias qu'il ait abandonné le soin des pauvres : encore que vous les voyiez destitués de toutes choses, gardez- vous bien de croire qu'ils aient tout à fait perdu ce droit si naturel qu'ils ont de prendre dans la masse commune tout ce qui leur est nécessaire. Non, non, ô riches du siècle, ce n'est pas pour vous seuls que Dieu fait lever son soleil, ni qu'il arrose la terre, ni qu'il fait profiter dans son sein une si grande diversité de semences : les pauvres y ont leur part aussi bien que vous.

C'est avec la même énergie qu'il attaque ces prêtres de vocation douteuse qui courent à l'onction sacrée « sans y être appelés, avec une hardiesse, une précipitation qui fait frémir la religion » ; les soldats impitoyables, les juges corrompus. C'est avec une émotion sincère qu'il compare le temps où vivait le saint au temps où vivent ses auditeurs, et qu'il jette tout autour de lui un regard sur les campagnes désertes et les bourgs misérablement désolés.

Le même charme de jeunesse, avec quelque chose de plus

mûr, respire dans le Panégyrique de saint Bernard (16o3), le plus Leau des panégyriques de Bossuet après celui de saint Paul. Là aussi, sans doute, on relève des traces d'inexpérience : exorde long et embarrassé, division pénible, développement çà et là trop sèchement tliéologique, fin écourtée. Là aussi le lecteur moderne ne trouve pas tout ce qu'il espère y trouver. Comme Bossuet n'a pas songé à nous peindre en saint François un contemplateur attendri de la nature, un amant de la vie universelle, il ne songe pas à caractériser dans le détail le grand rôle joué par saint Bernard à celte époque des croisades. En revanche, la liberté vigoureuse, mais tempérée, avec laquelle le saint censurait les mœurs dépravées de son siècle, lui fournit l'occasion d'une vive sortie contre les réformateurs emportés du xvi« siècle. Mais ce qu'il s'attache à faire sentir au cœur plus qu'à montrer aux yeux, c'est comment Bernard, « ce jeune pécheur », savait prendre les âmes « dans les filets de Jésus ». Ici, la physionomie de son héros était si fortement personnelle, si connue de tous, qu'il n'a pu s'empêcher de la peindre; mais la peinture qu'il en a faite est surtout morale. Comment ne pas citer, dans ce beau portrait moral de sainl Bernard, l'admirable développement, oratoire et poétique A la fois, sur la jeunesse?

Vous dirai-je en ce lieu ce que c'est qu'un jeune homme de vingt-deux ans? Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impptuosité de désirs! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne leur permet rien de rassis ni de modéré. Dans les âges suivants on commence à prendre son pli, les passions s'appliquent à quelques objets, et alors Cflle qui domine ralentit du moins la fureur des autres : au lieu que cette verte jeunesse n'ayant rien encore de fixe ni d'arrêté, en cela même qu'elle n'a point de passion dominante par-dessus les autres, elle est emportée, elle est agitée tour à tour de toutes les tempêtes des passions, avec une incroyable violence. Là les folles amours, là le luxe, l'ambition et le vain désir de paraître exercent leur empire sans résistance. Tout s'y fait par une chaleur inconsidérée ; et comment accoutumer à la règle, à la solitude, à la discipline, cet âge qui ne se plait que dans le mouvement et dans le désordre, qui n'est presque jamais dans une action composée', « et qui n'a honte que de la modération et de la pudeur » ? Et pudel non esse impndentem.

Certes, quand nous nous voyons penchants sur le retour de notre âge, que nous comptons déjà une longue suite de nos ans écoulés, que nos forces se diminuent, et que, le passé occupant la partie la plus considérable de notre vie, nous ne tenons plus au monde que par un avenir incertain : ah ! le présent ne nous touche plus guère. Mais la jeunesse, qui ne songe pas que rien /ui soit encore échappé, qui sent sa vigueur entière et présente, ne songe aussi qu'au présent et y attache toutes ses pensées. Dites-moi, je vous prie,

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