Dans une contenance sérieuse et paisible
celui qui croit avoir le présent tellement à soi, quand est-ce qu'il s'adonnera aux pensées sérieuses de l'avenir? Quelle apparence de quitter le inonde, dans un âge où il ne nous présente rien que de plaisant? Nous voyons toutes choses selon la disposition où nous sommes ; de sorte que la jeunesse, qui semble n'être formée que pour la joie et pour les plaisirs, ah ! elle ne trouve rien de fâcheux; tout lui rit, tout lui applaudit. Elle n'a point encore d'expérience des maux du monde, ni des traverses qui nous arrivent : de là vient qu'elle s'imagine qu'il n'y a point de dégoût, de disgrâce pour elle. Comme elle se sent forte et vigoureuse, elle bannit la crainte et tend ses voiles de toutes parts à l'espérance qui l'enfle et qui la conduit.
Il y a, par exception, sinon une peinture, au moins une es quisse historique dans le premier Panégyrique de saint François de Paule (16do), repris en 1637 et en 1660. Louis XI y es' entrevu « resserré dans ses forteresses et environné de ses gar des, toujours tremblant, toujours inquiet », toujours en garde contre la mort, qui saura bien rendre tant de précautions inutiles. Dans Tensemble, d'ailleurs, ce panégyrique est un pui sermon sur l'amour de Dieu et la pénitence : il s'achève sur un beau cri de défi jeté aux libertins railleurs : « Vive le Seigneur tout-puissant, en la présence duquel je parle! » On n'a plus le panégyrique de saint Thomas d'Aquin (1657); mais on a de la même année ceux de saint Victor et de sainte Thérèse. Dans le premier, comme l'observe M. Rébelliau, Bossuet n'a pas encore entièrement rompu avec la rhétorique profane; mais M. Gandar compare les deux panégyriques du P. Senaull et de Rossuet, prononcés tous deux dans la célèbre abbaye de Saint-Victor, et fait ressortir l'écrasante supériorité de Bossuet, qui subordonne les détails physiques à l'expression de la beauté morale. Le panégyrique de sainte Thérèse, prononcé à Metz devant la reine mère, révéla l'éloquence de Bossuet au gazetier Loret, qui lui prédit
Qu'un jour son éloquence exquise Ferait un grand bruit dans l'Église.
Bossuet, peu mystique par nature, avait à peindre ici des « transports inconnus au monde » et « cette divine maladie d'amour » dont Thérèse brûla pour son époux céleste. Il le fait avec hardiesse et candeur, en multipliant toutefois les précautions nécessaires: « Et ne vous en étonnez pas... Je vous vois étonnés, fldèles... » 11 y a, en etïet, des choses qui étonnent, mais rien qui choque, tant Bossuet met de mesure dans l'expression des ardeurs les plus passionnées, et le poète vient au secours du théologien, par exemple quand l'àme de Thérèse, se dégageant
peu à peu des liens du corps pour aspirer vers Dieu, est comparée à un oiseau « qui, battant des ailes, secoue l'humidité qui les rend pesantes ou dissipe le froid qui les engourdit ». C'est aussi devant Anne d'Autriche, et sur sa demande, que fut prêché le second panégyrique de saint Joseph (1601). Le panégyrique de sainte Catherine' est curieux par l'exposition des idées de Bossuet sur la science en général, et, en particulier, sur l'instruction des femmes. La science, piésent du Ciel, est « la lumière de renteudement, le guide de la volonté, la nourrice de la vertu, l'àme de la vérité, la compagne de la sagesse, la mère des bons conseils; en un mot, l'àmr de l'esprit et la maîtresse de la vie humaine. » Mais elle se gâte entre les mains de l'homme par l'usage qu'il en fait, quand son orgueil lui fait adorer ses propres pensées et s'élever contre la science de Dieu. A ces curieux qui se repaissent d'une spéculation stérile et oisive, Bossuet oppose Catherine :• dès son enfance elle avait appris « toutes les sciences curieuses qui peuvent ou égayer, ou polir, ou enfin illuminer un esprit bien l'ait »; mais Dieu lui avait appris à les soumettre à la foi. « La vérité est un bien commun : quiconque la possède la doit à ses frères, » mais sans songer à se faire paraître soi-même en la faisant paraître. C'est ce que trop de femmes oublient.
Les dames modestes et chrétiennes voudront bien entendre en ce lieu les vérités de leur sexe. Leur plus grand malheur, chrétiens, c'est qu'ordinairement le désir de plaire est leur passion dominante ; et comme, pour le malheur des hommes, elles n'y réussissent que trop facilement, il ne faut pas s'étonner si leur vanité est souvent extrême, étant nourrie et fortifiée par une complaisance presque universelle. Qui ne voit avec quelle pompe elles étalent cette beauté qui jie fait que colorer la superficie? Que si elles se sentent dans l'esprit quelques avantages plus considérables, combien les voit-on em]iressées à les faire éclater dans leurs entreliens! et quel paraît leur triomi)he, lorsqu'elles s'imaginent ciiarmer tout le monde I C'est la raison principale pour laquelle, si je ne me trompe, on les exclut des sciences; parce que, quand elles pourraient les acquérir, elles auraient trop de peine à les porter : de sorte que si on leur défend cette application, ce n'est pas tant, à mon avis, dans la crainte d'engager leur esprit aune entreprise trop haute, que dans celle d'exposer leur humilité à une épreuve trop dangereuse.
Catherine savait que « la science chrétienne ne se doit jamais produire au dehors, pour se faire admirer elle-même »; elle savait aussi que l'ennemie capitale de la vérité, c'est la philosophie, et c'est pour confondre la philosophie qu'elle s'était
1. H y a deux panégyriques de saiate Catherine de Sienne : l'un prêché •■ 1661, sans doute, l'autre en 1663.
instruite de tous ses détours. Bossuet l'accorde, il est vrai: « Encore que les philosophes soient les protecteurs de l'erreur, toutefois ils ont découvert quelques rayons de la vérité ; « et il s'attache, dans son troisième point, à relever la dignité des sciences humaines contre ceux qui voudraient faire servir aux intérêts temporels les dons de l'esprit. Tout ce panégyrique, grave dans son ensemble, piquant en certains de ses détails, est donc une opposition de la vraie et de la fausse science. C'est aussi la science, celle du docteur et du prédicateur, que Bossuet étudie d'abord chez François de Sales (1662).
Notre saint évêque a étudié, dans l'Évangile de Jésus-Christ, une science lumineuse, à la vérité, mais encore beaucoup plus ardente; et aussi, quoiqu'il sût convaincre, il savait bien mieux convertir. C'est que sa science, pleine d'onction, ne brillait que pour échauffer. Des traits de flamme sortaient de sa bouche, qui allaient pénétrer dans le fond des cœurs. Il savait que la chaleur entre bien plus avant que la lumière : celle-ci ne fait qu'effleurer et dorer légèrement la surface; la chaleur pénètre jusqu'aux entrailles, pour en tirer des fruits merveilleux et y produire des richesses inestimables.
Il vante ensuite l'autorité de François de Sales comme évéque, son Introduction à la vie dévote, « ce chef-d'œuvre de piété et de prudence, ce trésor des sages conseils » ; enfin sa « conduite » dans la direction des âmes. Dans cette dernière partie, il accommode avec une adresse bien délicate à un auditoire de religieuses l'étude qu'il fait du caractère d'un « laboureur spirituel » enclin par nature à la colère, adouci lentement par l'huile céleste de la douceur chrétienne. Quand il définit cette grâce simple et sans fard, cet air de cordialité tempérée, cette méthode de la charité compatissante qui, en s'ouvrant le cœur, tâche de regagner l'esprit qui s'éloiizne, Hossuet semble emprunter au saint qu'il loue ses qualités les plus insinuantes. Au contraire, le panégyrique de saint Sulpice (1664) est une sorte de satire des mœurs hautaines et luxueuses du clergé au temps du saint, et aussi et surtout au temps de Bossuet.
Oh ! que la frugalité de ce digne pasteur condamnera d'ecclésiastiques, qui prétendent se distinguer par ces profusions spleadides, ces délicatesses recherchées de leur table, dont la religion rougit pour eux! Comment le faste de leur ameublement somptueux pourra-t-il soutenir le parallèle de la modestie évangélique de ce saint évoque? L'aimable simplicité de ses manières ne suffit-elle pas pour confondre à jamais ces superbes hauteurs que des vicaires de l'humilité et de la servitude de Jésus-Christ affectent à l'égard des peuples qui leur sont contiés? le dirai-je, à l'égard même de leurs coopérateurs? Ontils donc oublié avec quelle force le souverain Pasteur leur interdit l'esprit de
domination, et combien il leur recommande la douceur el la condescendance, dont il leur a donné de si grands exemples?
Mais que prétendent les ecclésiastiques qui, loin d'imiter le zèle de saint Sulpice pour ruiner l'esprit du monde, semblent, au contraire, par une vie toute profane, n'être appliqués qu'à le faire vivre, l'étendre et l'affermir? Croient-ils que, par des mœurs si opposées à celles de nos pères, ils se rendront plus recommandables dans le monde, qu'ils cultivent avec tant de soin? Mais ce monde même, dont ils veulent se montrer amis et obtenir la considération, les méprise souverainement, parce qu'il sait quelle doit être la vie d'un ministre des autels; et, aveugles qu'ils sont, ils ne voient pas qu'il ne fait effort, pour les entraîner dans ses mœurs dépravées, qu'afin de les avilir et les dégrader, et de faire rejaillir ensuite, sur la religion qu'ils doivent maintenir, Vopprobre dont il les aura couverts... Hélas! mes frères, si le cœur sacerdotal de saint Sulpice était si vivement touché d'en voir, dans ces heureux temps, qui ne cherchaient dans l'honneur du sacerdoce, destiné à la ruine du monde, qu'un moyen de s'y avancer et d'y faire fortune ; quels seraient ses larmes et ses sanglots aujourd'hui, où l'on en voit si peu qui entrent dans le ministère avec un désir sincère de s'y consacrer entièrement au service de l'Eglise, et de se sacrifier pour Jésus-Christ? Oui, nous devons le dire avec douleur et confusion, ceux qui semblent porter la croix la portent de manière qu'ils ont plus de part à sa gloire que de société avec ses souffrances. Ils ignorent sans doute pourquoi ils sont prêtres...
Tout panégyrique finit donc par se réduire à la leçon morale, c'est-à-dire au sermon, plus ou moins didactique, plus ou moins critique. C'est l'éloge de la charité militante qui fait le fond du panégyrique de saint Pierre Nolasque (1665), ce fondateur de l'ordre de la Merci. Dans le panégyrique de saint André (1668), à la simple et forte piété des chrétiens des premiers temps, « tels que les engendrait le sang des martyrs, tels que les formaient les persécutions », s'oppose la piété bâtarde des demi-chrétiens, des chrétiens mondains et séculiers, qui est toute dans les discours et dans « un extérieur contrefait », el l'orateur se rit de cette piété à la mode. Mais voici que dans It panégyrique de saint Thomas de Cantorbéry, contemporain di précédent, apparaît déjà l'évêque futur, le futur Père de l'É glise. C'est la défense des droits de l'Église qui en fait le sujet « Malheur à ceux qui la troublent, ou qui se mêlent dans cettf céleste administration, ou qui osent en usurper la moindre t partie! C'est une injustice inouïe de vouloir profiter des dé- \ pouilles de cette épouse du Roi des rois, à cause seulement qu'elle est étrangère, et qu'elle n'est pas armée. Son Dieu prendra en main sa querelle, et sera un rude vengeur contre ceux qui oseront porter leurs mains sacrilèges sur l'arche de son alliance. » L'Église « n'a aucun droit qui relève de la puissance des hommes », et les rois du monde ont signalé leur lèle envers elle en lui accordant des privilèges; mais ces privi- C. de Litt. — BossuET [Sermons). i
lèges ne sont pas des grâces, et ils reçoivent plus qu'ils ne donnent. « Ils régnent sur les corps par la force, el peu(-élre sur les cœurs pav rinclination ou par les bienfaits. L'Église leur a ouvert une place plus sûre et plus vénérable : elle leur a fait un trône dans les consciences, en présence et sous les yeux de Dieu même : elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leurs personnes sacrées, et une partie de sa religion de l'obéissance qui leur est due. « Tout ce développement sur « l'immuable et éternelle concorde qui doit être entre l'empire et le sacerdoce » annonce l'auteur de la Folitiqiie Urée de l'Ècriiure sainte et même du Discours sur l'histoire universelle : « Rendons ici témoignage, dit Bossiiel, à l'incomparable piété de nos monarques très chrétiens. Comme ils ont vu que Jésus-Chrisl ne règne pas si son Kglise n'est autorisée, leur propre autorité ne leur a pas été plus chère que l'autorité de l'Eglise. » Ne semble-t-il pas que Bossuet délinisse par avance la manière dont il entendra son devoir épiscopal, lorsqu'il écrit de saiut Thomas de Cantorbéry : « Il a joint la fermeté avec le respect. S'il a touJours songé qu'il était évoque, il n'a jamais oublié qu'il était sujet? »
L'éloquence de la chaire dans les Panégyriques. Le panégyrique de saint Paul.
Même dans ces derniers panégyriques, le goût n'est pas encore absolument sûr. Par exemple, dans le panégyrique de saint François d'Assise, Bossuet avait écrit: « Pourquoi vois-je ce cilice inséparable de votre corps, que l'on pourrait prentlre pour une autre peau qui se serait formée sur la première? » Dans le panégyrique de saint Thomas de Canlorbéry, il repi-end ce même détail, tout matériel, et il y appuie : « Après qu'on a dépouillé le saint martyr, on découvre un autre martyre non moins admirable, qui est le martyre de sa pénitence, un cilice affreux tout plein de vermine... Ah! ne méprisons point cette peinture, et ne craignons point de remuer ces ordures si précieuses. Ce cilice lui perce la peau, et il est si attaché à sa peau, qu'il semble qu'il soit une antre peau autour de son corps. » Si ces;: taches sont rares, les divisions parfois encore sont un peu subtiles, ou systématiquement antithétiques, les transitions péni-
blés : « Cette dislinclioii étant supposée, tirons maintenant cette conséquence... >> {Panégyrique de saint François de Sales.) Certaines expressions bibliques sont encore mal fondues dans le texte :
« Mes enfants blen-aimés, dit notre Maître à ses chers disciples, qu'il est difficile que les riches puissent être sauvés ! Je vous dis en vérité qu'il est plus aisé de passer un câble ou un chameau par l'ouverture d'une aiguille. » Ne vous étonnez pas de cette façon de parler, qui nous parait extraordinaire. C'était un proverbe parmi les Hébreux, par lequel ils exprimaient ordinairement les choses qu'ils croyaient impossibles ; comme qui dirait parmi nous : Plutôt le ciel tomberait, ou quelque autre semblable expression. Mais ce n'est pas là où il faut s'arrêter. {Panégyrique de saint Friiiiçois d'Asuise.)
Certains tableaux pocliques sont assez gauchement préparés : « J'aurais besoin d'emprunter ici les couleurs de la poésie, pour vous représenter vivement cette aiïieuse solitude, ce désert horrible et effroyable dans lequel il se retira. » {Panégyrique de saint Benoît.) Mais il a beaucoup réfléchi sur la prédication, sur sa méthode et son but. On a vu comment Bossuet entendait el définissait le panégyrique , dans le panégyrique de saint François de Sales. Dans ce même panégyrique, il indique en quelques mots brefs ce que doit être le sermon et ce qu'il ire doit pas être : « Beaucoup veulent monter dans les chaires pour y charmer les esprits par leur science et l'éclat de leurs pensées délicates ; mais peu s'étudient comme il faut à se rendre capables d'échauffer les cœurs par des sentiments de piété. » Auparavant il avait mieux caractérisé encore la véritable éloquence de la chaire, en caractérisant l'éloquence de saint Paul, de saint Bernard et des apôtres :
Saint Paul se glorifie qu'il prêchait, non point avec une éloquence affectée, ni par des discours de flatterie et de complaisance, mais seulement qu'il ornait ses sermons de la simplicité et de la vérité : qu'y a-t-il de plus ferme et de plus pénétrant que la simplicité de Bernard, qui captive tout entendement au service de la foi de Jésus? Lorsjue les apôtres prêchaient Jésus-Christ, une ardeur céleste les transportait et paraissait tout visiblement dans la véhémence de leur action ; ce qui fait dire à l'apôtre saint Paul qu'il agissait hardiment en Notre-Seigneur, et que sa prédication était accompagnée de la démonstration de l'Esprit. Ainsi paraissait le zélé Bernard, qui, prêchant aux Allemands dans une langue qui leur était inconnue, ne laissait pas de les émouvoir, à cause qu'il leur parlait comme un homme venu du ciel, jaloux de l'honneur de Jésus.
... Mais ce qui était de plus divin dans les saints apôtres, c'était cette charité pour ceux qu'ils prêchaient. Ils étaient pères pour la conduite, et mères peur la tendresse, et nourrices pour la douceur ; saint Paul prend toutes ces qualités. Ils reprenaient, ils avertissaient opportunément , importunément,
lantôl avec une sincère douceur, tantôt avec une sainte colëre, avec des larmes, avec des reproches ; Hs prenaient mille formes différentes, et toujours la même charité dominait ; ils bégayaient avec les enfants, ils parlaient avec les hommes.
L'exemple de saint Paul surtout l'avait frappé, et le panégyrique de saint Paul* n'est pas seulement le plus complètement beau de ceux qu'il a composés, il est aussi celui où il développe avec le plus d'ampleur et de force sa théorie de la prédication chrétienne.
On trouve ici le même enthousiasme que dans le panégyrique de saint François d'Assise, mais plus contenu, cette folie de la Croix qui enivre François d'Assise au point de le faire ressembler à un insensé; mais la fougue de la jeunesse s'est réglée sans se refroidir. La composition et la forme dans les oraisons funèbres auront quelque chose de plus parfait, mais aussi de moins concis et de moins nerveux. C'est la justesse des proportions surtout qui distingue ce panégyrique, le plus « attique » parmi ceux de Bossuet. Tous les développements sortent naturellement du texte choisi, emprunté à saint Paul lui-même : Placeo mihi in infirmilatibus mets : quum enim infirmor, tune potens sum. — Je ne me plais que dans mes faiblesses : car lorsque je me sens faible, c'est alors que je suis puissant. » El c'est cette « faiblesse toute-puissante » de l'apôtre que Bossuet fera voir dans les trois emplois de l'apostolat : la prédication, les combats, le gouvernement ecclésiastique. « Il est puissant en ce qu'il est faible, puisqu'il met la force de persuader dans la simplicité du discours, puisqu'il n'espère vaincre qu'en souffrant, puisqu'il fonde sur sa servitude toute l'autorité de son ministère. « Le P. Senault, dont les Panégyriques avaient été imprimés (16S6), qui regardait ce genre comme « le chef-d'œuvre de l'éloquence », et qui ne croyait pas pouvoir moins faire que de comparer saint Paul à Alexandre, distinguait dans sa vie quatre miracles : sa vocation, sa prédication, ses combats, sa mort qui est son triomphe. Bourdaloue vante en trois points le zèle de Paul à remplir son ministère, à l'honorer, à s'immoler pour lui. Mais ces divisions sont artitîcielles; celle de Bossuet, au contraire, est fondée sur ce qu'il y a eu de vraiment
1. Un panégyrique de saint Paul a été prononcé par Bossuet en 1657; mais il semble bien difficile d'admettre que ce premier panégyrique soit celui que nous avons et quiest un pur chef-d'œuvre. Aussi M. Gandar et M. Rébelllau prcposentils la date de 1G59; Lâchât, celle de 166*., époque de la maturité du génie de Bossuet sermonnaire.
particulier et caractéristique dans l'apostolat de Paul; de là l'unité et la simplicité du panégyrique tout entier.
Si dans l'exorde, comme saint Augustin traitant ce même panégyrique, comme il le fera lui-même plus tard dans l'exorde de l'oraison funèbre de Gondé, il se déclare étonné, presque accablé d'avance par la grandeur de son entreprise, ce n'est pas une précaution oratoire à laquelle il a recours : celui qu'il appelle le plus illustre des prédicateurs et le plus zélé des apôtres; celui pour qui il sent un « amour mêlé de respect », dont la sagesse toute divine lui parait « vraiment digne du troisième ciel », est à ses yeux le modèle inimitable, presque indéfinissable, dont il faut s'approcher sans cesse, sans espérer de jamais l'atteindre. Si, d'autre part, il annonce dès le début qu'il n'a pas dessein de considérer saint Paul dans sa vie particulière, ce n'est pas seulement, comme on a pu le conjecturer, qu'il l'avait considéré sous ce point de vue dans son premier panégyrique, dit le Surrexit Pauliis; c'est qu'il veut faire sortir de cet éloge d'un saint une leçon applicable à tous les hommes, spécialement à ceux qui prêchent la parole de Dieu ou qui gouvernent l'Eglise.
Il a hâte de montrer, dans le premier point, le plus intéressant pour nous, la faiblesse victorieuse des prédications toutes simples de Paul.
Mais n'attendez pas, chrétiens, de ce céleste prédicateur ni la pompe ni les ornements dont se pare l'éloquence humaine. Il est trop grave et trop sérieux pour rechercher ces délicatesses ; ou, pour dire quelque chose de plus chrétien et de plus digne du grand apôtre, il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme, pour vouloir corrompre parles vanités de l'éloquence séculière la vénérable simplicité de l'Évangile de Jésus- Christ.
Trois choses contribuent ordinairement à rendre un orateur agréable et efficace ; la personne de celui qui parle, la beauté des choses qu'il traite, la manière ingénieuse dont il les explique; et la raison en est évidente. Car l'estime de l'orateur prépare une attention favorable, les belles choses nourrissent l'esprit, et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise les fait doucement entrer dans le cœur. Mais de la manière que se représente le prédicateur dont je parle, il est bien aisé de juger qu'il n'a aucun de ces avantages.
Sa mine n'est point relevée, et il est réduit à gagner sa vie par l'exercice d'un art mécanique. Sa doctrine parait folie et extravagance, car il ne sait prêcher que Jésus-Christ crucifié, et il prêche sans éloquence, sans agrément.
Comment donc peat-il espérer que ses auditeurs soient persuadés? Mais,
grand Paul, si la doctrine que vous annoncez ei5t si étrange et si difficile, cherchez du moins des ternins polis, couvrez des flenis de la rhétorique cette face hideuse de votre Éranfiile, et adoucissez son austérité par les charmes de votre éloquence. A Dieu ne plaise, répond ce grand homme, que je mêle la sagesse humaine à la sagesse du Fils de Dieu : c'est la volonté de mon Maître que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine paraît incroyable.
On sent ici, dans cette exagération voulue de la doctrine et aussi de l'expi'ession, l'influence toute proche de ce Vincent de Paul qui, dans sa passion de la simplicité évangélique, conjurait à genoux un prédicateur à la mode de renoncer aux ornements de l'éloquence profane. Rien de plus austère que cette chéorie de l'éloquence sacrée; et si Bossuet s'y était tenu strictement, il ne nous paraîtrait pas si grand orateur. Cette prédication évangélique « ne doit avoir rien qui éclate » , car Jésus dédaigne pour sa parole aussi bien que pour sa persoime tout ce que les hommes admirent.
N'attendez donc pas de l'apôtre ni qu'il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses, ni qu'il veuille charmer les esprits par de vaines curiosités. Écoutez ce qu'il dit lui-même : « Nous pri'chons une sagesse cachée; nous prêchons un Dieu crucifié. » Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu, qui rejette tout l'éclat du monde. Si notre simplicité déplaît aux supcrljes, qu'ils sachent que nous voulons leur déplaire, que Jésus- Christ dédaigne leur faste insolent, et qu'il ne veut être connu que des humbles. Abaissons-nous donc à ces humbles ; faisons-leur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de l'Iinmi/iatinn delà croix, et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.
C'est pour ces solides raisons que saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son discours, bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, paraît inégal et sans suite à ceux qui ne l'ont pas assez pénétré; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes frères, n'en rougissons pas. Le discours de l'apôtre est simple, mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s'il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout; et son nom qu'il a toujours à la bouche, ses mystères qu'il traite si divinement, rendront sa simplicité toute-puissante. Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locuUon rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs; et, malgré ia résistance du monde, il y établira plus d'Églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce Barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes : il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul, adressée à ses citoyens, que do tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron.
Et d'où yient cela, chrétiens ? C'est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n'ensei.^ne pas et que Rome n'a pas appris. Une puissance Burnaturclle, qui se plaît de relever ce que les superbes mépriscut, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Épîtres une certaine vertu plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui relient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine, ainsi celle vertu céleste qui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans celte simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend...
Aimons donc, aimons, chrétiens, la simplicité de Jésus; aimons l'Évangile avec sa bassesse; aimons Paul dans son style rude, et profitons d'un si grand exemple. Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de l'esprit ; n'exigeons pas des prédicateurs les agrémenls de la rhétorique, mais la doctrine des Écritures.
Les commentaires sont supertlus. Une seule observation ne sera peut-être pas déplacée. Fénelon voudra, lui aussi, qu'on revienne à « cette première simplicité » des apôtres et des Pères, et, chez Fénelon, la pratique sera conforme à la théorie, car, sauf une ou deux exceptions, il ne composera guère que des homélies. C'est à l'homélie, en effet, c'est-à-dire à l'improvisation « inégale et sans suite », qu'aboutit l'admirable développement du premier point. Mais Bossuet comprendra, il a déjà compris que celte simplicité doit être surtout dans le fond, et que, pour mieux faire valoir cette vérité de la doctrine, il n'est pas interdit, je ne dis pas d'appeler, mais de laisser venir l'éloquence.
Après avoir persuadé, dans ses discours, par la seule simplicité, Paul doit triompher, dans ses combats, par la seule faiblesse. Ce second point a moins d'intérêt pour nous : le développement sur la « force persuasive du sang épanr|}ié par le fils de Dieu « est trop théologique et ecclésiastique pour nous toucher beaucoup. Nous voudrions aujourd'hui, peut-être à tort, sur l'apostolat, les aventures extraordinaires et le martyre de saint Paul, quelques-uns de ces détails précis et pittoresques qui feraient vivre à nos yeux l'histoire. Bossuet luimême sent bien que tout ce développement, plus oratoire qu'historique, reste en somme assez vague, et c'est pourquoi il se décide à choisir quelque action illustre où les fidèles puissent voir (> en particulier » combien les souffrances de Paul sont persuasives : c'est le séjour de Paul à Philippes. Mais comment il abat à ses pieds l'impérieuse majesté de Rome; comment, dans cette même Rome, il affermit à l'avance, par son
sang et par celui des martyrs qui le suivront, cet empire spirituel futur, plus illustre que celui des Césars, nous ne le voyons pas bien.
Le troisième point est traité brièvement, comme il arrive souvent chez Bossuet, qui presse le mouvement du discours, abrège et se hâte, à mesure qu'il approche de la fin. Il n'y faut pas voir un défaut de composition : la forme du discours chez Bossuet n'est pas définitivement fixée, et la parole vivante développe, transforme le texte écrit. Comment Paul sait porter les infirmités de ses frères en les partageant, pourquoi il veut s'égaler aux plus humbles en travaillant de ses mains, il l'explique pourtant avec une précision assez forte. Nous pénétrons avec lui « dans ce cœur tout ardent des flammes de la charité fraternelle », et c'est sur un éloquent appel à la charité que se termine ce panégyrique, prêché à l'Hôpital général.
La théorie de l'éloquence sacrée dans les Sermons. — Le sermon sur « la Parole de Dieu » et sur « la Prédication évangélique ».
Il est peu de discours, panégyrique ou sermon, appartenant à la jeunesse de Bossuet, où n'apparaisse, plus ou moins manifeste, plus ou moins voilée, cette préoccupation de rendre à l'éloquence de la chaire sa force, en lui rendant la simplicité et la sincérité. Dès 1657, à Metz, dans un sermon de vêture, il s'écriait : « N'attendez pas de moi tous ces ornements de la rhétorique moderne. Priez seulement cet Esprit qui souffle où il veut qu'il veuille répandre sur mes lèvres ces deux beaux ornements de l'éloquence chrétienne : la simplicité et la vérité. » Ce qu'est la vérité, il essayp de le définir dans un sermon de la même époque, pour la fête de tous les saints :
Mais qu'est-ce, direz-vous, que la vérité? quelle image nous en donnezvous? sous quelle forme paraît-elle aux hommes? Mortels grossiers et charnels, nous entendons tout corporellement ; nous voulons toujours des images et des formes matérielles. Ne pourrai-je aujourd'hui éveiller ces yeux spirituels el intérieurs, qui sont cachés bien avant au fond de votre âme; les détourner un moment de ces images vagues et changeantes que les sens impriment, et les accoutumer à porter la vue de la vérité toute pure? Tentons, essayons, voyons... Je vous prêche la vérité, et vous l'écoutez... Mais où la voyez-vous ?
Ce peut être dans mes paroles : nullement, ne le croyez pas. Car où la volsje moi-même? Sans doute dans une lumière intérieure qui me la découvre, et c'est là aussi quu vous la voyez... Je vous parle, je vous avertis, j'excite votre attention; mais il y a une voix secrète de la vérité qui me parle intérieurement, et la même vous parle aussi. Selon la sage dispensation du ministère ecclésiastique, les uns sont prédicateurs, et les autres sont auditears; selon l'ordre de cette occulte inspiration delà vérité, tous sont auditeurs, tous sont disciples : si bien qu'à ne regarder que l'extérieur, je parle, et vous écoutez; mais au dedans, dans le fond du cœur, et vous et moi écoutons la vérité qui nous parle et qui nous enseigne.
C'est pourquoi alors même que, comme dans le sermon sur les Démons (1660), la vérité pourrait aisémentrevêlir une forme particulière et pittoresque, il n'y cherche, il n'en veut faire voir que ce qu'elle a de général. « Gomme j'espère que Dieu me fera la grâce de traiter ces choses, non par des questions curieuses, mais par une doctrine solidement chrétienne, il ne sera pas malaisé d'en tirer une instruction importante. » Partout il se montre uniquement soucieux, non de charmer les esprits, mais d'ouvrir les âmes « par cette clef admirable de la parole divine à laquelle rien n'est fermé* ». Mais c'est surtout dans les sermons sur la Parole de Dieu prêché aux Carmélites (2" dimanche du carême de 1661), et sur la Prédication évangélique, prêché devant la cour le 1*'' dimanche du carême de 1662, que Bossueta donné avec ampleur et mesure la théorie de son art, car c'était un art, qu'il le voulût ou non, mais un art spontané, s'il est permis de parler ainsi, et qui, conscient ou non de ses ressources, se subordonne sans effort à l'expression de la vérité.
Le mot de saint Mathieu qui est le texte du premier discours contient en germe tout le développement : Hic est filius meus dilectus, in quo mihi bene complacui : ipsum audite. « Celui-ci est mon fils bien-aimé dans lequel je me suis plu : écoutez-le, » Cet ipsum audite sera la conclusion du sermon, comme il en est le point de départ. On le trouve cité ou développé en plus d'un autre sermon, par exemple dans le sermon sur les Fondements ie la religion : « 0 Seigneur, parlez vous-même dans cette thaire : vous seul avez le droit d'y parler, et iamais on n'y doit entendre que votre parole. » Dans ce même sermon, Bossu et s'applique, nous apprend-il, à suivre l'Écriture « de mot à mot et de parole à parole », car « il ne faut pas que l'homme parle » et contrefasse la voix de Dieu. « La source vive d'où il
1. Premier sermon poar la fête de tous les saints, prêché à Mets.
tirera tous ses discours, dit Gandar, c'est rÉcrilure expliquée par les Pères. » Ici seulement les attaques sont plus directes et plus vives que partout ailleurs contre ces prédicateurs qui font un divertissement et un jeu du plus grave, du plus important, du plus nécessaire emploi de l'Église, mais aussi contre les auditeurs « qui veulent qu'on leur adoucisse les vérités chrétiennes ou que, pour les rendre agréables, on y mêle les inventions de l'esprit humain ». Lui, au contraire, il ne craint pas de partir du dogme et d'y revenir : tout ce sermon a principalement pour but de marquer le rapport « secret » que le prédicateur a découvert entre deux mystères, celui de l'eucharistie et celui de la parole de Dieu, tous deux également nécessaires au chrétien, également désirés de lui. Mais du développement théologique naît un développement à la fois théorique et pratique sur ce que doit être la véritable éloquence telle que l'admet la chaire de Jésus-Christ.
Les oreilles sont finttées par la cadence et l'arrangement des paroles ; l'imagination, réjouie ]):ir la délicatesse des pensées ; l'esprit, gagné quelquefois parla vraisemblance du raisonnement : la conscience veut la vérité; et comme c'est à la conscience que ])arlent les prédicateurs, ils doivent rechercher, mes sœurs, non des brillants qui égayent, ni une harmonie qui délecte, ni des mouvements qui chatouillent, mais dus éclairs qui percent, un tonnerre qui émeuve, un foudre qui brise les cœurs.
Que si vous voulez savoir maintenant quelle part peut donc avoir l'éloquence dans les discours chrétiens, saint Augustin vous dira qu'il ne lui est pas permis d'y paraître qu'à la suite de la sagesse. SapiciUiiim de domo sua, id est, pcclore sapieiilis, procedcre iulelligas et tanquam insepura/nlein famuiam, eliam non vncalam, scqid eloquenliam. Il y a ici un ordre à garder : la sagesse marche devant, comme la maîtresse; l'éloquence s'avance après, comme la suivante' . Mais ne remarquez-vous pas, chrétiens, la circonspection de saint Augustin, qui dit qu'elle doit suivre sans être appelée? Il veut dire que l'éloquence, pour être digne d'avoir quelque place dans les discours chrétiens, ne doit pas être recherchée avec trop d'étude. // faut qu'elle semble venir comme d'ellemême, attirée par la grandeur des choses, et pour servir d'interprète à la sagesse gui parle. Mais quelle est cette sagesse, Messieurs, qui doit parler dans les chaires, sinon Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui cslla sagesse du Père qu'il nous ordonne aujourd'hui d'entendre ? Ainsi le prédicateur évangélique, c'est celui qui fait parler Jésus-Christ. Mais il ne lui fait pas tenir un langage d'homme, il craint de donner un corps étranger à sa vérité éternelle : c'est pourquoi il puise tout dans les Écritures, il en emprunte même les termes sacrés, non seulement pour fortifier, mais pour embellir son discours. Dans Je désir qu'il a de gagner les âmes, il ne cherche que les choses et les sentiments. Ce n'est pas, dit saint Augustin, qu'il néglige les ornements de l'élocution, quand il les rencontre en passant et qu'il les voit fleurir devant lui par la force des bonnes pensées qui les poussent; mais aussi n'aft'ectent-ils
1. On ;i déi'i vu cette iiuacfe dans un fragment cité de l'oraison funèbre du P. B'?'<- ' «"
pas de s'en trop parer, et tout appareil lui est bon pourvu qu'il soit un miroir où Jésus-Christ paraisse en vérité, un canal d'où sortent en leur pureté les eaux vives de son Évangile.
Mais s'il est encore trop de prédicateurs profanes, la faute n'en est-elle pas aussi à ces trop profanes auditeurs « qui détournent leur oreille de la vérité et qui demandent des fables et d'agréables rêveries » ? « C'est aux auditeurs de faire les prédicateurs... ; ce sont les auditeurs fidèles qui font les prédicateurs évangéliques. Aimez donc la vérité, chrétiens, et elle vous sera annoncée; souhaitez d'entendre parler Jésus-Christ, et il fera résonner sa voix jusqu'aux oreilles de votre cœur. »>
La parole de Dieu, comme l'eucharistie, doit aller au cœur de l'auditeur. Il faut donc, pour l'entendre, lui prêter l'oreille du dedans; car, « outre le son qui frappe l'oreille, il y a une voix secrète qui parle intérieurement, et ce discours spirituel et intérieur, c'est la véritable prédicalion, sans laquelle tout ce que disent les hommes ne sera qu'un bruit inutile... On parle dans la chaire, la prédicalion se fait dans le cœur. » Combien peu d'auditeurs écoutent les prédicateurs autrement que pour les comparer aux autres et à eux-mêmes ? « Comme si la chaire était un théâtre où l'on monte pour disputer le prix du bien dire 1... Pour être attentif à la parole de l'Evangile, il ne faut pas ramasser son attention au lieu où se mesure.nt les périodes, mais au lieu où se règlent les mœurs. » Si on lui prête cette attention chrétienne, on verra « partir quelquefois comme un trait de flamme » qui pénétrera jusqu'à la moelle du cœur. Dans l'esprit de Bossuet, ce second point avait au moins autant d'importance que le premier, car il s'adressait à ces auditeurs frivoles que le premier devoir du prédicateur est de préparer à comprendre, à recevoir, à aimer la vérité. Mais l'intérêt, pour nous, est moindre. Il se ravive dans la première partie du troisième point, où Bossuet se demande à quoi l'on peut reconnaître que la parole de Dieu a produit tout son effet sur nous, et répond que c'est au changement des mœurs. S'emparant adroitement du mot de saint Jean Chrysostome sur les auditeurs qui écoutent les discours ecclésiastiques « de même que si c'était une comédie >■>, il parle des plaisirs du théâtre avec la même sévérité au fond, mais avec moins de rudesse dans la forme, qu'il n'en parlera trente-trois ans après, dans les Maximes et Réflexions sur la comédie.
Il y a des spectacles qui n'ont pour objet que le divertissement de l'esprit,
mais qui n'excitent pas les affections, qui ne remuent pas les ressorts du cœur. Mais il n'en est pas de la sorte de ces représentations animées qu'on donne sur les théâtres : elles sont dangereuses en ce point qu'elles ne plaisent point si elles n'émeuvent, si elles n'intéressent le spectateur, si elles ne lui font jouer aussi son personnage, sans monter sur le théâtre et sans être de la tragédie. C'est en quoi ces spectacles sont à craindre, parce que le cœur apprend insensiblement à se remuer de bonne foi. Il est donc ému, il esttransporté, il se réjouit, il s'afflige de choses qui au fond sont indifférentes. Mais une marque certaine que ces mouvements ne tiennent pas au cœur, c'est qu'ils s'évanouissent en changeant de lieu. Cette pilié qui causait des larmes, cette colère qui enfiammait et les yeux et le visage, n'étaient que des images et des simulacres par lesquels le cœur se donne la comédie en lui-même, qui produisaient toutefois les mêmes effets que les passions véritables : tant il est aisé de nous imposer, tant nous aimons à nous jouer nous-mêmes.
Ce n'est pas par les émotions de théâtre, c'est par les « œuvres » seules que nous saurons avec assurance si nous sommes vraiment enseignés de Dieu. « Pour écouter Jésus-Christ, conclut Bossuet, il laut accomplir sa sainte parole : il ne parle pas pour nous plaire, mais pour nous édifier dans nos consciences. Il n'établit pas des prédicateurs pour être les minisires de la délicatesse et les victimes de la curiosité publique; c'est pour affermir le règne de sa vérité. »
Le sermon sur la Prédication évangélique n'est, en plusieurs de ses parties, que le sermon sur la Parole de Dieu repris et modifié dans le détail. Mais il est prêché devant la cour, et le ton n'est plus le même, ni, à certains égards, le point de vue. Les prédicateurs sont ici des avocats commis par Dieu à la défense des maximes de l'Évangile, ces illustres abandonnées. « C'est pour cela que ces chaires ont été élevées auprès des autels, afin que, pendant que la vérité est si hardiment déchirée dans les compagnies des mondains, il y ait du moins quelque lieu où l'on parle en sa faveur. » Là encore sont attaqués ces oisifs qui écoutent la prédication « ou comme un entretien indifférent, par coutume et par compagnie, ou tout au plus comme un entretien agréable qui ne fait que chatouiller les oreilles par la douceur d'un plaisir qui passe ». Là encore, Bossuet affirme avec une énergique éloquence « que la parole de l'Évangile, qui nous est portée de la part de Dieu, n'est pas un son qui se perde en l'air, mais un instrument de la grâce ». Mais surtout on sent que Bossuet a les yeux fixés sur la cour, sur le roi lui-même, à qui il s'adresse en finissant avec une fermeté modeste :
O Dieu, donnez efficace à votre parole. O Dieu, vous voyez en quel lieu je prêche, et vous savez, ô Dieu, ce qu'il y faut dire. Donnez-moi des paroles
•agea; donnez-moi des paroles efficaces, puissantes; donnez-moi la pruience; donnez-moi la force; donnez-moi la circonspection ; donnez-moi la simplicité. Vous savez, ô Dieu vivant, que le zèle ardent qui m'anime pour le service de mon roi me fait tenir à bonheur d'annoncer votre Évangile à ce grand monarque, grand véritablement, et digne parla grandeur de son âme de n'entendre que de grandes choses, qu'on ne lui inspire que de grands desseins pour son salut; digne, par l'amour qu'il a pour la vérité, de n'être jamais déçu. Sire, c'est Dieu qui doit parler dans cette chaire: qu'il fasse donc par son Saint- Esprit, car c'est lui seul qui peut faire un si grand ouvrage, que l'homme n'y paraisse pas, afin que Dieu y parle tout seul par la pureté de son Évangile...
C'est l'application de la théorie à la conduite du prédicateur. Dans la théorie comme dans la pratique, Bossuet est resté fidèle à lui-même :
Prêtez l'oreille, ô mortels, et apprenez de votre Dieu même les secrets par lesquels il vous gouverne; car c'est lui qui vous enseignera dans cette chaire, et je n'entreprends aujourd'hui d'expliquer ses conseils profonds, qu'autant que je serai éclairé par ses oracles infaillibles. (Sermon sur la Providence, 1662.)
Tout se fait par une secrète vertu qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements; vertu qui, venant du Ciel, sait se conserver tout entière dans la bassesse familière de leurs expressions, et dans la simplicité d'un style qui paraît vulgaire... (Sermon sur la Divinité de la religion, 1665.)
Répandons dans nos discours le baume de la piété, et, au lieu de ces finesses dont le monde est las, la vive et majestueuse simplicité, les douces promesses, l'onction céleste de l'Évangile. (Troisième Sermon pour la Circoncision, 1687.)
Jusque dans les Méditations sur l'Évangile , il y insistera : « Avant de monter dans la chaire, s'y écriera-t-il, écoutons au dedans le Maître céleste, et ne prêchons que ce qu'il nous dicte. «Nulle part cependant on ne voit qu'il exclue l'éloquence de la prédication chrétienne; il lui attribue seulement un rôle subordonné. Dans le Panégyrique de saint Paul, qui n'est, au fond, dans sa partie essentielle, qu'une antithèse entre l'éloquence païenne et l'éloquence chrétienne, il a pu exagérer les termes pour mieux faire ressortir l'opposition; mais la vraie doctrine est très clairement exposée dans le Sermon sur la Parole de Dieu, où Bossuet exige seulement que l'éloquence ne soit pas poursuivie « avec trop d'étude ».
La doctrine religieuse. — La philosophie et la foi; les Incrédules. — Le dogme fondamental : sermons sur la Providence.
Si ce « prédicateur invisible qui sollicite les cœurs de se rendre à lui' » parle par la bouche de l'orateur sacré, quelle doit être la gravité, quelle doit être la circonspection de son interprète! Écartant toutes les questions curieuses, il doit tout tonder sur « une doctrine solidement chrétienne » , pour en tirer une instruction importante {Démom), c'est-à-dire établir d'abord fermement le dogme, d'où fleurira d'elle-même la leçon morale. D'autres prédicateurs parlent du dogme, mais le perdent bientôt de vue : c'est qu'ils n'en voient pas toutes les ressources non seulement religieuses, mais oratoires. Pour faire accepter, ou plus souvent pour dissimuler les rigueurs de la doctrine, ils tirent de leur propre fonds cent choses éloquentes ou piquantes, au risque d'être infidèles avec esprit à la doctrine orthodoxe. Il dédaigne, lui, ces coquetteries : « Je me garderai de rien avancer de mon propre sens. On n'entendra de ma bouche que les oracles de l'Écriture ». {Devoira ch's roi!^.) Assis dans la chaire de Jésus-Christ et desapôtres, s'il allait enseigner quelque erreur aux fidèles qui l'écoutent!... « Ah! plutôt la mort! « {Profession de foi de la VuUière.) Sa force, il le sent, lui vient de sa foi absolue, qui n'admet pas, qui ne comprend même pas le doute. Pour convaincre, il faut tout d'abord être convaincu ; aucun prédicateur n'a affirmé, imposé sa certitude avec plus de sérénité et de candeur que Bossuet; aucun n'a plus multiplié les formules tranquillement impérieuses : « C'est une vérité très constante... C'est une chose assurée que... » Aussi ne s'abaisse-t-il pas à prouver ce qu'il faut croire : il est mieux séant à la dignité de la chaire «de supposer comme indubitables les maximes de l'Évangile qiie de les prouver par raisonnement ». [Amour des plaisirs.) Que nous veulent les philosophes et cette pauvre philosophie, aveugle qui conduit des aveugles? Dans ses écoles on forme des doutes, « mais on n'y prononce point de décisions »... Plus tôt on verra
i. Sermon pour le jour de Pâques, 1681.
LES SERMONS DE BOSSUEt 41
le froid et le chaud cesser de se faire la guerre, que les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs doiîmes ». C'est se commettre à un péril manifeste que de se fier à la seule raison humaine, si variahle et si chancelante. La divine éloquence de Platon, la subtilité de raisonnement d'Arislole, les superbes opinions de Séiièque, que sont-elles auprès de la simplicité de Jésus, qui a des paroles de vie éternelle? {Loi de Dieu.)
Sur les contradictions et les erreurs des philosophes, sur l'impuissance de la raison humaine à tout expliquer, l'éloquence de Bossuet ne tarit pas. Mais ce développement est commun à la plupart des prédicateurs chrétiens : ce oui est propre h Bossuet, c'est la mesure avec laquelle il le traite. Il sait et dit que la philosophie « a conservé de belles règles et qu'elle a sauvé de beaux restes du débris des connaissances humaines)) [Dlvinilé de la l'cli'jion); qu'au-dessus des choses insensibles Dieu a établi le sentiment, et au-dessus du sentiment la raison, dont la vigueur immortelle n'est afl'aiblie que par son union avec le corps; que ce qui nous paraît quelquefois de si subtil et de si inventif chez les animaux, n'est qu'une ombre des opérations immortelles de l'intelligence des hommes (Dcmon^); contre Montaigne et contre ceux qui se rient du vain orgueil de l'homme, et nous égalent aux bêles, il -défend ce qu'il y a en nous de divin : « Connaître une première nature, adorer son éternité, admirer sa toute-puissance, louer sa sagesse, s'abandonner à sa providence, obéir à sa volonté, n'est-ce rien qui nous distingue des bêles? )> {Pour la fête de tous les saints.) Par où l'homme est petit, certes, il le voit, et le fait voir sans complaisance :
Malgré la bassesse et la pauvreté où le péché nous réduit, le cœur de l'homme étant destiné pour posséder un bien immense, quoique la liaison qui l'y tenait attaché soit rompue, il en reste toujours en lui quelque impression qui fait qu'il cherche sans cesse quelque ombre d'infinité. L'homme, pauvre et indigent au dedans, tâche de s'enrichir et de s'agrandir comme il peut; et comme il ne lui est pas possible de rien ajouter à sa taille et à sa grandeur naturelle, il s'applique ce qu'il peut par le dehors. Il pense qu'il s'incorpore, si vous me permettez de parler ainsi, tout ce qu'il amasse, tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. Il s'imagine croître lui-même avec son trCiin qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Aussi, h voir comme il marche, vous diriez que la terre ne le contient plus; et, sa fortune enfermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme.
Et en effet, pensez-vous, Messieurs, que cette femme vair.e et ambitieuse puisse se renfermer en elle-même, elle qui a non seulement en sa puissance,
mais qui traîne sur elle en ses ornements, la subsistance d'une infinité de familles; qui porte, dit Tertullien,en un petit fil autour de son cou, des patrimoines entiers : Sallus et insulas tenera cervi.v circumfert, et qui tfiche d'épuiser au service d'un seul corps toutes les inventions de l'art et toutes les richesses de la nature? Ainsi l'homme, petit en soi, et honteux de sa petitesse, travaille à s'accroître et se multiplier dans ses titres, dans ses possessions, dans ses vanités : tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils, et ainsi du reste : toutefois, qu'il se multiplie tant qu'il lui plaira, il ne faut toujours pour l'abattre qu'une seule mort. Mais il n'y pense pas; et dans cet accroissement infini que notre vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste. {Sur l'honneur.)
Mais il voit aussi par où l'homme est grand, et il ne veut pas lui permettre de se mépriser tout entier. Il ne prend pas, comme Pascal, un plaisir amer à l'humilier, et pourtant il se pose les mêmes questions que Pascal, et presque dans les mêmes termes. Mais quelle différence entre les Pensées et le sermon pour la profession de foi de M"« de la Vallière!
ODieu! qu'est-ce donc que l'homme? Est-ce un prodige? est-ce un composé monstrueux de choses incompatibles? ou bien est-ce une énigme inexplicable? Non, Messieurs, nous avons expliqué l'énigme. Ce qu'il y a de si grand dans l'homme est un reste de sa première institution ; ce qu'il y a de si bas, et qui paraît si mal assorti avec ses premiers principes, c'est le malheureux elfet de sa chute. Il ressemble à un édifice ruiné, qui dans ses masures renversées conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan. Fondé dans son origine sur la connaissance de Dieu et sur son amour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruine ; le comble s'est abattu sur les murailles, et les murailles sur le fondement. Mais qu'on remue ces ruines, on trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé et les traces des fondations, et l'idée du premier dessein, et la marque de l'architecte.
Le dogme de la chute n'est pas voilé; mais de sa chute l'homme peut se relever par la grâce, et la grâce, telle que Bossuel la conçoit et la définit, n'est pas la grâce janséniste. Pour être racheté, il suffit de vouloir fermement l'être : i< Qui cherche Dieu de bonne foi ne manque jamais de le trouver. » Ceux qui ne cherchent pas de bonne foi, ce sont ces libertins dont presque tous les sermons de Bossuet dénoncent l'audace croissante, qui par leurs attitudes dédaigneuses, par le scandale de leurs murmures ou de leurs rires, troublent jusqu'à la paix des églises, pendant que la parole de Dieu s'y fait entendre.
Les entendrai-je toujours et les trouverai-je toujours dans le monde, ce» Jbertins A'iarés, esclaves de leurs passions, et téméraires censeurs des con-
seils de Dieu, qui, tout plongés qu'ils sont dans les choses basses, se mêlent de décider hardiment des plus relevées? Profanes et corrompus, lesquels, comme dit saint Jude,« blasphèment ce qu'ils ignorent, et se corrompent dans ce qu'ils connaissent naturellement ». O Dieu! les verrai-je toujours triompher dans les compagnies, et empoisonner les esprits par leurs railleries» sacrilèges'i^
Mais, hommes doctes et curieux, si vous voulez discuter la religion, appor tez-y du moins et la gravité et le poids que la matière demande. Ne faites point les plaisants mal à propos, dans des choses si sérieuses et si vénérables. Ces importantes questions ne se décident pas par vos demi-mots et par vos branlements de tête, par ces fines railleries dont vous nous vantez la délicatesse et par ce dédaigneux souris i.
Or, à quel dogme religieux s'en prennent de préférence les libertins'? Précisément à celui qui est, aux yeux de Bossuet, le dogme l'ondamental, au dogme de la Providence. Us disent ou vertement « que les choses vont au hasard et à l'aventure, sans ordre, sans gouvernement, sans conduite supérieure ». {Sur la vigilance, 1665.) Cette grande idée de la Providence divine présidant éternellement à la conduite des choses humaines, Bossuet n'avait pas besoin de l'emprunter à saint Augustin, elle devait s'imposer à un esprit avide d'unité. Elle dominera le Discours sur l'histoire universelle, mais elle domine déjà le Sermon sur la Bonté et la Rigueur de Dieu, prêché à Metz en 1651, et la seconde partie du Discours ne sera, en certains endroits, que le développement de ce sermon de jeunesse. Peu après, en 1656, Bossuet prêchait à Dijon, sa patrie, devant le duc d'Épernon, gouverneur de la Bourgogne, son premier sermon sur la Providence, sur ce texte, emprunté à saint Jean : Mundus gaudebit, vos autem contristabimini, sed tristitia vestra vertetur in gaudium. Le monde, ce sont ces incrédules qui manquent au respect dû à Dieu.
De toutes ses perfections infinies, celle qui a été exposée à des contradictions plus opiniâtres, c'est sans doute cette Providence éternelle qui gouverne les choses humaines. Rien n'a paru plus insupportable à l'arrogance des libertins, que de se voir continuellement observée par cet œil toujours veillant de la Providence divine; il leur a paru, à ces libertins, que c'était une contrainte importune de reconnaître qu'il y eût au ciel une force supérieure qui gouvernât tous nos mouvements.
Us se réjouissent, mais leur joie sera trompeuse. Les fidèles
1. Sermon sur la Divinité de la religion. Voir aussi les sermons sur le Respect dû à la vérité, à la parole de Jésus-Christ, sur Xs.' Prédication évangélique, sur les Effets de la résurrection de Jésus-Christ, pour le jour de Pâques, sur la \'igi-
/ORM.tte.
s'attristent, mais leur tristesse leur sera salutaire, et cette tristesse se tournera en joie. Ces trois parties du texte forment les trois aspects successifs du sermon. Mais la composition de ce sermon dénote encore une certaine inexpérience. Bossuet y annonce bien le dessein de défendre la Providence contre les attaques des libertins; il prouve, en elfet, que la sagesse antique n'explique rien, que les Écritures seules expliquent tout. Ici aussi, le Discours sur l'histoire universelle est en germe, par exemple dans le passage où Dieu, prenant la parole, explique aux hommes pourquoi il a abandonné aux Grecs, puis aux Romains, l'empire du monde, tandis qu'en un coin de l'Asie est relégué le peuple qui le révère. Mais le développement essentiel est interrompu çà et là par des développements incidents, souvent subtils et même scolastiques. La seconde partie est remplie par une curieuse dissertation sur les trois causes des aftliclions qui peuvent nous éprouver et sur les trois sortes d'utilité que nous pouvons tirer de ces épreuves en vue du salut; si bien qu'on pourrait donner à ce premier sermon le titre d'un ouvrage philosophiqne de Cicéron, de Finibus bonoriim et malornm. La méthode n'est pas moins incertaine que le plan : la Providence est plulôt afiirmée que prouvée; au lieu de s'élever du speelacle de l'ordre du monde à l'idée d'une Providence, c'est par la Providence, mise hors de discussion, que Bossuet démonlre l'ordre du monde. La composition et la métliode du second sermon (1661), prêché au Louvre, sont très supérieures. C'est par le désordre même qui règne trop souvent dans les choses de ce monde que Bossuet établit l'existence nécessaire d'un ordre suprême. Et, cette fois, le discours tout entier découle d'un texte très clair : Fili, recordare quia recepisti bona in vita tua, Lazarus similiter mala; nunc aulem hic consolaliir, tu vero cruciaris. « Mon lîls, souviens-toi que tu as reçu du bien en ta vie, et que Lazare n'y a reçu que du mal; c'est pourquoi il est maintenant dans la consolation, et toi dans les tourments. » (Luc.) D'où naît une division très nette : quels sont les ressorts et les mouvements de la céleste politique qui régit toute la nature? — avec quels sentiments devons-nous accepter ses arrêts?
Les libertins déclarent la guerre à la Providence divine, et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui paraît injuste, irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C'est là que les impies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable; c'est de là qu'ils jettent hardiment des traits contre la sagesse
qui régit le monde, se persuadant faussement que le désordre apparent des choses humaines rend témoignage contre elle. Assemblons-nous, chrétiens, pour combattre les ennemis du Dieu vivant. Non contents de leur faire voir que cette inégale dispensation des biens et des maux du monde ne nuit en rien à la Providence, montrons au contraire qu'elle l'établit. Prouvons, par le désordre même, qu'il y a un ordre supérieur qui rappelle tout à soi par une loi immuable.
Dans le premier point, Bossuel s'allache à prouver « qu'un conseil éternel et immuable se cache parmi tous ces événements que le temps semble déployer avec une si étrange incerlilude », et que la confusion apparente des allaires du monde nous révèle « un art caché » qui les dirige; de sorte que toutes les inégalités se rectifient si l'on sait rencontrer le point par où il faut regarder les choses, et qu'on ne voit que sagesse là où l'on n'imaginait que désordre. En quoi consiste donc le mystère du conseil de Dieu, la grande maxime d'État de la politique du ciel? C'est que Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans une attente perpétuelle de l'éternité. C'est à dessein qu'il laisse quelque désordre apparent dans un monde si admirablement ordonné pour l'ensemble : il veut nous faire comprendre qu'il n'y a pas mis encore la dernière main, nous tenir toujours en attente du grand jour de l'éternité, où il mettra, par un jugement décisif, la justice et l'impiété dansles places qui leur sont dues. Ici se dérotde un beau tableau de 1' « économie » de l'univers. On y trouve des traits d'une poésie toute racinienne. « Cette puissance suprême qui a construit le monde... a fait ces grands arbres des forets, qui subsistent des siècles entiers ; elle a fait les fleurs des champs, qui se passent du matin au soir... Depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites créatures, sa Providence se répand partout. Elle nourrit les petits oiseaux, qui l'invoquent dés le matin par la mélodie de leurs chants; et ces fleurs dont la beauté est sitôt flétrie, elle les habille si superbement durant ce petit moment de leur être, que Salomon, dans toute sa gloire, n'a rien de comparable à cet ornement. » Et il aurait oublié l'homme qu'il a fait à son image! Quelle folie de le croire!
Que s'il vous parait quelque désordre, s'il vous semble que la récompense court trop lentement à la vertu, et que la peine ne poursuit pas d'assez près le vice, songez à l'éternité de ce premier être : ses desseins, conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années ni des siècles, qu'il voit passer devant lui comme des moments, et il faut la durée entière du monde pour développer tout à fait les ordres d'une sagesse si profonde. Et nous, mortels misérables, nous voudrions, en nos jours qui pas-
sent si vite, voir toutes les œuvres de Dieu accomplies! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps-ei court, nous voudrions que l'infini se renfermât aussi dans les mêmes bornes, et qu'il déployât en si peu d'espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons et tout ce que sa justice destine aux méchants ! Il ne serait pas raisonnable. Laissons agir l'Éternel suivant les lois de son éternité, et, bien loin de la réduire à notre mesure, tâchons d'entrer plutôt dans son étendue.
Nous nous étonnons qu'il fasse souvent du bien aux méchants et laisse souffrir de grands maux aux justes. Mais il y a deux sortes de biens et de maux : les biens et les maux « mêlés », qui participent à la fois de la nature du bien et du mal, et qui touchent à l"un ou à l'autre, suivant l'usage que nous en faisons : fortune, santé, bonheur. Dieu les donne indifféremment à tous les hommes ; les vrais biens et les vrais maux, la félicité éternelle des élus et les éternels supplices des réprouvés, il ne les distribue qu'après avoir fait le discernement des bons et des méchants. Les choses ne sont pas encore ce qu'elles doivent être; mais elles le seront un jour : la peine alors ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due, ni la consolation refusée au juste qui l'a espérée.
Dans le second point, plus brièvement traité, Bossuet nous enseigne « l'usage et l'application « que nous devons faire de la vérité qu'il a exposée. N'admirons rien des choses d'ici-bas, ne craignons rien de tout ce qui se termine en la vie présente; sachons distinguer entre les biens méprisables que Dieu donne souvent à ses ennemis, et les biens précieux qu'il garde pour ne les communiquer qu'à ses serviteurs. Pour prouver combien sont vaines ces grandeurs du monde que Dieu laisse si volontiers aux mains des impies, Bossuet reprend l'exemple du peuplejuif relégué dans la Palestine, « environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles »; il y ajoute un exemple qui touche ses auditeurs de plus près, celui du sultan, descendant de Mahomet, qui est assis sur le trône du grand Constantin, qui abat sous son croissant la croix de Jésus-Christ, et dont les succès dominent tous les jours la chrétienté. De ces triomphes d'un jour, <i superbe néant », Dieu fait bien peu de cas. Les empires, les monarchies, ont leur grandeur relative : Bossuet parle devant Louis XIV, et lui rend en passant un hommage discret. Mais au royaume terrestre qu'ils possèdent seuls, les rois chrétiens doivent préférer le royaume céleste où leurs sujets seront leurs égaux.
Celui qui s'attache immuablement à la cause première et
fondamentale, à Dieu, à sa volonté, à sa providence si vaste, qui enferme dans ses desseins toutes les causes et tous les effets, reçoit la prospérité avec une modestie reconnaissante et honore celui d'où lui vient sa fortune, en la partageant avec les misérables; dans l'adversité il ne désespère jamais, parce que jamais il n'est sans ressource, ayant pour le soutenir Tespérance du royaume de Dieu. Les prospérités et les adversités des autres lui sont une leçon fortifiante; il n'est plus blessé du bonheur apparent des criminels.
s'ils prospèrent visiblement, et que leur bonne fortune semble faire rougir sur la terre l'espérance d'un homme de bien, il regarde le revers de la main de Dieu, et il entend avec foi comme une voix céleste qui dit aux méchants fortunés qui méprisent le juste opprimé : » O herbe terrestre, ô herbe rampante, oses-tu bi'în te comparer à l'arbre fruitier pendant la rigueur de Ibiver, sous prétexte qu'il a perdu sa verdure, et que tu conserves la tienne durant cette froide saison?Viendra le temps de l'été, viendra l'ardeur du grand jugement qui te desséchera jusqu'à la racine, et fera germer les fruits immortels des arbres que la patience aura cultivés. » Telles sont les saintes pensées qu'inspire la foi de la Providence.
Les grandes idées morales : la vie et la mort* -
C'est sur ce dogme essentiel que sont appuyées toutes les grandes vérités morales que Bossuet enseigne. Entre les idées morales et les dogmes religieux, chez lui, on ne pourrait établir qu'une distinction factice, tant ils sont étroitement unis dans sa pensée et dans ses écrits. On a pu faire une étude particulière de Bossuet moraliste, et certes peu de moralistes sont plus pénétrants; mais il se fût otfensé d'être admiré ainsi : ses observations morales les plus profondes ou les plus hardies, ses développements moraux les plus amples, font corps avec sadoctrine*. Dans le sermon sur la Dicinité de la religion, après avoir énuméré et vanté les lois morales auxquelles Dieu a soumis la société et la famille, il s'écrie :
1. On pourrait cependaiit détacher des sermons jusqu'à des maximes toutes faites : « Il y a un certain art innocent âc relever le prix de ce que l'on donne, par la manière et les circonstances. iEmv^en'e dif;mti'. des pauvres.) — Il y aune certaine intégrité de l'ànie et de la vertu qui appréhende d'être violée par les louanges. » [Honneur.) — Chaque âge a sa passion dominante : le plaisir cède à l'ambition, et 'ambition cède à l'avarice. » (Ardeur de la Pénitence.)
l>e voilà, Messieurs, ce la))leau que je vous <ii promis; la voilà représentée au naturel el comme en raccourci, celte immortelle beauté de la morale chrétienne. C'est une beauté sévère, je l'avoue; je ne m'en étonne pas, c'est qu'elle est chaste. Elle est exacte : il le faut, car elle est religieuse. Mais au fond quelle plus sainte morale! quelle plus belle économie, quelle politique plus juste! Celui-là est ennemi du genre humain qui contred<it de si saintes lois...
Pour moi, je me donne de tout mon cœur à ces saintes institutions. Les
-iHœurs seules me feraient recevoir la foi. Je crois en tout à celui qui m'a si
bien enseigné à vivre. La foi me prouve les mœurs, les mœurs me prouvent la foi.
Les vérités de la foi et de la doctrine des mœurs sont choses tellement connexes et si
saintement alliées, qu'il n'y a pas moyen de les séparer.
Celte sévérité delà morale chrétienne, il n'essaye pas de l'atténuer. On a cru remarquer pourtant que la morale de Bossuet, d'abord un peu austère, s'était adoucie avec le temps : c'est la dévotion aisée et mondaine qu'il combattait surtout d'abord; c'est contre le rigorisme qu'il se tourna ensuite. Le péril s'était déplacé. « Ne croyez rien de bon de ceux qui outrent la vertu. » [Variations.) — « Ceux-là ferment les porles du ciel dont la dureté rend la vertu sèche et odieuse. « [Élévations.) Il est probable, en effet, que les progrès de l'âge, la connaissance du monde, la fréquentation de la cour, l'ont incliné peu à peu vers l'indulgence; mais il ne faudrait pas exagérer cette vue, ni croire que la morale de Bossuet, rigoureuse d'abord, soit devenue complaisante sur la fin. Sa première rigueur n'a rien de décourageant, son indulgence n'aura rien qui sente la mollesse C'est, au contraire, par la suite, la fermeté et l'égalité qu'elle se recommande. Bossuet ne jette pas un regard amèrement curieux sur « cette grande comédie du monde » [Irnpénitence finale), qu'il a pourtant le devoir d'observer. U sait que les passions et les intérêts sont les deux grands ressorts de la vie humaine; il va jusqu'à proclamer l'intérêt monarque absolu de la cour et du monde :
O droit! ô bonne foi ! ô sainte équité ! je vous appelle à témoin contre l'injustice des hommes; mais je vous appelle en vain : vous n'êtes presque plus parmi nous que des noms pompeux, et l'intérêt est devenu notre seule règle de justice.
Intérêt, dieu du monde et de la cour, le plus ancien, le plus décrié, et le plus inévitable de tous les trompeurs, tu trompes dès l'origine du monde : on a fait des livres cnlicrs de tes tromperies, tant elles sont découvertes. Qui ne devient pas éloquent à parler de tes artifices? qui no fait pas gloire de s'en défier? mais, tout en parlant contre toi, qui ne tombe pas dans tes pièges?
Ce passage du sermon sur la Justice, prêché à Saint-Germain en 1666, prend toute sa signification si l'on songe que l'année précédente les Maximes venaient de paraître et que Bossuet,
en y faisant lUîe allusion assez claire, ne songe pas à les contredire, appuie au contraire sur la « corruption presque universelle que l'intérêt a fiiite dans le monde », et cela devant la cour, où la bonne foi, dit-il, « n'est plus qu'une vertu de commerce »; ce qui prouve tout au moins que l'air de la cour n'a pas amolli son énergie. Dans les sermons de Metz surtout, il y a çà et là quelques duretés : par exemple, on peul juger que le ton du développement sur les bacchanales du carnaval, dans le sermon sur la Loi de Dinu, est un peu bien solennel : « 0 jours vraiment infâmes et qui méritaient d'être ôlés du rôle des autres jours! jours qui ne seront jamais assez expiés par une pénitence de toute la vie...» Mais il y a dans ce même sermon un développemeni consolant sur l'espérance que Dieu nous adonnée comme pour charmer nos maux et tempérer par quelque douceur l'amertume de celte vie, et l'on peut dire que, prise dans son ensemble, la morale de Bossuet est celle de l'espérance plutôt que celle de la terreur.
Sans doute, au fond de tout sermon nous retrouverions la double ou plutôt l'unique pensée qui fait le fond de toute oraison fimébre : l'homme est peu de chose, considéré du côlé du monde; la vie humaine n'est bonne que comme préparation à la mort, qui ouvre l'accès de la véTitable vie. Mais, gas plus dans le sermon que dans l'oraison funèbre, Bossuet ne permet à l'homme de se mépriser tout entier. Alors môme qu'il dévoile sans pitié la vanité des ambitions humaines, il est d'autant plus fort qu'il n'abuse pas de sa force pour tout anéantir. Il a prêché trois fois sur l'Ambition : aux Carmélites (1661), au Louvre (1662; c'est le sermon classique), à Saint-Gei^main (1665), c'est-à-dire deux fois devant la cour, et « ce n'est pas une entreprise médiocre de prêcher cette vérité à la cour... C'est vouloir en quelque sorte déserter la cour (la rendre déserte) que de combattre l'ambition, quiestl'àme de' ceux qui la suivent, et il pourrait même sembler que c'est ravaler quelque chose de la majesté des princes, que de décrierles présents de la fortune, dont ils sont les dispensateurs » ; mais, s'il prend ses précautions pour ne pas blesser « la cour la phis auguste du monde », il n'en fait pas moins parler hautement l'Evangile contre la fortune, et prouve, sans complaisance comme sans âprelé,que la fortune est toujours méprisable, « non seulement quand elle ôte, mais inême quand elle donne; non seulement quand elle change, mais même quand elle demeure >■>. Hésohiment, et comme s'il avait hâte de ruiner notre orgueil en ce
qu'il semble avoir de plus solide, c'est aux faveurs de la fortune qu'il s'attaque d'abord; mais il sait modérer son élan, et ne s'emporte pas aux invectives : au lieu de la satire dédaigneuse ou railleuse où d'autres verseraient, il nous donne une dissertation morale grave et profonde sur les deux conditions nécessaires du bonheur : pouvoir ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut; sur la volonté, qui est malade lorsqu'elle n'est pas réglée, mais qui, bien ordonnée, est plus nécessaire que la puissance la plus étendue à la véritable félicité. Et qu'est-ce donc que la puissance?
Que demandez-vous, ô mortels ? quoi ? que Dieu vous donne beaucoup de puissance? El moi je réponds avec le Sauveur que « vous ne savez ce que vous demandez ». Considérez bien où vous êtes, voyez la mortalité qui nous accable, regardez celte « figure du monde qui passe ». Parmi tant du fragilité, sur quoi pensez-vous soutenir cette grande idée de puissance? Certainement un si grand nom doit être appuyé sur quelque chose : el que trouverezvous sur la terre qui ait assez de force et de dignité pour soutenir le nom de puissance? Ouvrez les yeux, pénétrez l'écorce. La plus grande puissance du monde ne peut s'étendre plus loin que d'oter la vie à un homme ; est-ce donc un si grand effort que de faire mourir un mortel, que de hâter de quelques moments le cours d'une vie qui se précipite d'elle-même ? Ne croyez donc pas, chrétiens, qu'on puisse jamais trouver du pouvoir où règne la mortalité.
A côté de ces développements généraux, qui naissent d'euxmêmes, il y a bien des traits particuliers à la cour, et très hardis dans leur discrétion même. « 11 n'y a point de plus grand obstacle à se commander soi-même que d'avoir autorité sur les autres... Plus on sort de la dépendance, plus on rend ses passions indomptables. Nous sommes des enfants qui avons besoin d'un tuteur sévère, la difficulté ou la crainte... La puissance est le principe le plus ordinaire de l'égarement. » Et ces développements particuliers, à leur tour, s'élargissent en développements généraux.
Vivez donc content de ce que vous êtes, et surtout que le désir de faire du bien ne vous fasse pas désirer une condition plus relevée. C'est l'appât ordinaire des ambitieux : ils plaignent toujours le public, ils s'érigent en réformateurs des abus, ils deviennent sévères censeurs de lous ceux qu'ils voient dans les grandes places. Pour eux, que de beaux desseins ils méditent ! que de sages conseils pour l'État! que de grands sentiments pour l'Église! que de saints règlements pour un diocèse ! Au milieu de ces desseins charitables et de ces pensées chrétiennes, ils s'engagent dans l'amour du monde, ils prennent insensiblement l'esprit du siècle, et puis, quand ils sont arrivés au but, il faut attendre les occasions qui ne marchent qu'à pas de plomb, et qui enfin n'arrivent jamais. Ainsi périssent tous ces beaux desseins, et s'éva^ nouissent comme un songe toutes ces grandes pensées.
Par conséquent, chrétiens, sans soupirer ardemment après une plus grande puissance, songeons à rendre bon compte de tout le pouvoir que Dieu noua confie. Un fleuve, pour faire du bien, n'a que faire de passer ses bords ni d'inonder la campagne : en coulant paisiblement dans son lit, il ne laisse pas d'arroser la terre et de présenter ses eaux aux peuples pour la commodité publique. Ainsi, sans nous mettre en peine de nous déborder par des pensées ambitieuses, tâchons de nous étendre bien loin par des sentiments de bonté ; et, dans des emplois bornés, ayons une charité infinie.
Ce qui est surtout remarquable dans ce sermon, tout moral par le sujet, c'est combien la leçon morale y est inséparable de la leçon religieuse. Dans le second point, Bossuet s'attache à démontrer que « la fortune, trompeuse en toute autre chose, est du moins sincère en ceci qu'elle ne nous cache pas ses tromperies ». Il peint un de ces politiques habiles et entendus qui croient soutenir éternellement la fortune de leur maison en s'appuyant sur des charges considérables, sur des richesses immenses, soutiens fragiles autant que magnifiques. Mais tout à coup, comme pris d'un scrupule, il s'interrompt et s'écrie : « C'est trop parler de la fortune dans la chaire de vérité. Écoute, homme sage, homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de la prudence; c'est Dieu même qui te va parler. » Et il laisse parler Dieu par l'organe d'Ézéchiel. Mais si l'allégorie d'Assur et du cèdre du Liban n'est qu'un eniprunt magnifiquement paraphrasé, le développement tout dramatique qui suit n'appartient qu'à Bossuet.
O homme, que penses-tu faire? et pourquoi te travailles-tu vainement? Mais je saurai bien m'atfermir et profiter de l'exemple des autres; j'étudierai le défaut de leur politique et le faible de leur conduite, et c'est là que j'apporterai le remède. Folle précaution; car ceux-là ont-ils profité de l'exemple de ceux qui les précèdent? O homme, ne te trompe pas, l'avenir a des événements trop bizarres ; et les pertes et les ruines entrent par trop d'endroits dans la fortune des hommes, pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre ; elle bouillonne même par-dessous la terre. Vous croyez être bien muni aux environs, le fondement manque par en bas, un coup de foudre frappepar en haut. —Mais je jouirai de mon travail. — Eh quoi! pour dix ans de vie ! — Mais je regarde ma postérité et mon nom. — Mais peut-être que ta postérité n'en jouira pas. — Mais peut-être aussi qu'elle en jouira. — Et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant de crimes, et tant d'injustices, sans pouvoir arracher de la fortune, à laquelle tu te dévoues, qu'un misérable peut-être! Regarde qu'il n'y a rien d'assuré pour toi; non pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes, seuls restes de ta grandeur abattue. L'avarice ou la négligence de tes héritiers le refuseront peut-être à ta mémoire; tant on pensera peu à toi quelques années après ta mort. Ce qu'il y a d'assuré, c'est la peine de tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition infinie. O les dignes restes de ta grandeur! ô les belles suites de ta fortune ! ô folie, ôillusion, ô étrange aveuglement des enfants des hommeal
A peine est-il besoia ensuite de conclure, tant la conclusion sort naturellement du discours entier. L'esprit de l'iiomme est avide d'éternité ; qu'il la cherche donc, non dans les biens périssables, mais où elle est vraiment, en Dieu.
Mais c'est surtout dans le sermon sur la Mort, prêché au Louvre le 22 mars 1662, qu'éclate cette vigueur sans brutalité du génie de Bossuel.Et quel sujet prêtait davantage aux grands effets d'épouvante ou d'horreur, au réalisme du détail ou de l'expression? Cette pensée de la mort est familière aux prédicateurs cbréliens ; elle n'a inspiré qu'un sermon à Bossuet, mais au fond de tous ses sermons on l'a retrouvée'. Dès 1648, à l'âge de vingt et un ans, il composait celte étonnante méditation sur la Brièveté de la vie, qu'il aura sous les yeux plus tard
1. Voyez les sermons de la Pénitence et de Vlmpénitence finale, pour le Jour de Pàçites, etc. Dans une conférence faite à Dijon le lo avril 1804, M. Brunetière a montré fortement comment l'idée de la moit se rattache à l'idée de la Providence :
« C'est cette idée de la mort que pendant de longues années, — je dis pendant de longues années, car plus tard, comme il nous arrive à tous, précisément quand il faudrait songer à nous séparer de la vie, le précepteur du dauphin, le conseiller d'Etat, l'aumônier de la dauphine, se laissera surprendre au charme de l'activité,
— mais enfin, pendant de longues années, c'est cette idée de la mort que Bossuet ramènera dans tous ses Sermons, presque avec autant d'insistance que Victor Hugo dans ses vers. Nous mourons tous, et nous mourons tous les jours. Nous mourons de toutes les manières, et comme à chaque instant. La mort se glisse, elle s'insinue perpétuellement en nous, par l'air que nous respirons, par la nourriture que nous prenons. Elle nous assiège, elle nous investit. L'ombre importune et menaçante s'en mêle à toutes nos joies; l'amertume en empoisonne tous nos plaisirs; l'avant-gont en corrompt toutes nos espérances, u 0 Mort, éloigne-toi! » Mais l'inutile prière ne saurait l'empêcher d'approcher tous les jours davantage. Nous lui sommes dus. La nature nous redemande par elle ce peu de matière qu'elle nous a prêtée... Oui, telle est bien l'idée maîtresse, l'une au moins des idées maîtresses des Se7->nons de Bossuet; et, pour en faire en passant la remarque, si vous voulez savoir oii est le grand secret de son incomparable supériorité dans VOraison funèbre, il est là! Nul, comme lui, n'a goûté la mort, aucun Mascaron ni aucun Fiéchier, et c'est pourquoi nul, si ce n'est peut-être Victor Hugo, ne l'a célébrée comme lui.
Mais une autre idée, qui est celle de la Providence, complète et achève l'idée de la mort dans la philosophie de Bossuet, ou l'équilibre, si vous l'aimez mieux, et finalement en triomphe. .\ux yeus de Bossuet. philosophiquement et indépendamment de toute révélation, la mort pourrait suffire à prouver la Providence.
Tout commence en ce momie et tout finit ailleurs...
Vous connaissez ce vers : il est d'Hugo, dans sa Tristesse d'Olijmpio. Sur ceux qu'elle enlève prématurément comme sur ceux qu'elle traîne dans une longue agonie, sur ceux q\ii s'en vont comme sur ceux qui restent, si la mort n'impli(|uait pas
— ou ne manifestât pas, pour mieux dire — un dessein personnel de Dieu, c'est alors que la vie ne serait qu'un rêve lugubre et qu'à l'existence nous aurions le droit de préférer le néant. Si tout se terminait à la vie de ce monde, ce n'est pas la mort qu'il nous faudrait craindre, mais au contraire l'immortalité. Mais, inversement, si nous mourons, c'est qu'il y en a des raisons quelque part, et ces raisons nous les trouvons dans l'idée de la Providence. Elle n'émousse pas seulement l'aiguillon de la mort, elle nous la rend ilésirable ; et ainsi la méditation de la dernière heure, qui déjà nous servait à régler notre conduite en cette vie, se conclut comme qui dirait en un hymne d'actions de grâce, en une ode trior.phale. »
lorsqu'il composera ses sermons et ses oraisons funèbres, et dont une sorle de refrain fait ressortir encore le caractère tout logique.
C'est bien peu de chose que l'homme, et tout ce qui a fin est bien peu de chose. Le temps viendra où cet homme qui nous semblait si grand ne sera plus, où il sera comme l'enfanl qui est encore à naitre, où il ne sera rien. Si longtemps qu'on soit au monJo. y serait-on mille ans, il en faut venir là. Il n'y a que le temps de ma vio qui me fait différent de ce qui ne fut jamais. Cutte différence est bien petite, puisque à la fin je serai encore confondu avec ce qui n'est point : ce qui arrivera le jour où il ne paraîtra pas seulement que j'aie été, et o'i peu m'importera combien de temps j'aie été, puisque je ne serai plus. J'entre dans la vie avec la loi d'en 3oriir,je viens faire mon personnage, je viens me montrer conmie les autres; après il faudra disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres me verront passer; ceux-là mêmes donneront à leur successeur le même spectacle; et tous enfin se viendront confondre dans le néant. }l<i vie est de qualre-rinfits uns tout au plus, prenons-en cent : qu'il y a eu de temps où je n'étais pas ! qu'il y en a où je ne serai point! et que j'occupe peu de place dans ce grand abime des ans! Je ne suis rien ; ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que j)our faire nombre ; encore n'avaiton que faire de moi, et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le thi'àlre...
3/(1 carrière est de quatre-vingts ans tout au plus; et pour aller là, par combien de périls faut-il passer! par combien de maladies!... La mort nous dresse diverses embûches; si nous échapiions l'une, nous tomberons en une autre; à la fin il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois un arbr"fc battu des vents; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment; les unes résistent plus, les autres moins : que s'il y en a qui échappent de l'orage, toujours l'hiver viendra, qui les flétrira et les fera tomber. Ou, comme, dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues; et lorsqu'ils croient avoir duré longtemps, un flot les pousse contre un écueil, et les brise. . . Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus, et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie? Le sommeil est plis semblable à la mort; l'enfance est la vie d'une bête. Combien de temps roudrais-je avoir effacé de mon adolescence? et quand je serai le plus âgé, combien encore? Voyons à quoi tout cela se réduit : qu'est-ce que je compterai donc? car tout cela n'en est déjà pas. Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai acquis quelquf, honneur? mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie ! C'est comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelque distance; vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main...
Eh bien! mon àme, est-ce donc si grand'chose que cotte vie? et si cette vie est si peu de chose parce qu'elle passe, qu'est-ce que les plaisirs qui ne tiennent pas toute la vie, et qui passent en un moment?
Que l'on compare à celte ébauche, où se révèle un génie naïf et jeune, mais déjà pourtant si grave et si profond, une autre esquisse, postérieure de trente-sept ans, celle du sermon prêché le jour de Pâques de 168M, on mesurera le progrès accompli, mais toujours dans le même sens.
La vie humaine, semblable à un chemin; dans l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier pas; mais la loi est portée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner sur mes pas : Marche! marche! Un poids invincible, une force irrésistible nous entraîne; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux! Non, non; il faut marcher, il faut courir. Rapidité des années. On se console pourtant, parce que de temps en temps des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent, etc. On voudrait arrêter : Marche! marche! Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé: fracas effroyable! inévitable ruine! On se console, parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mains, du matin au soir, quelques fruits qu'on perd en les goûtant. Enchantement! Toujours entraîné, tu approches du gouffre affreux. Déjà tout commence à s'effacer : les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Tout se ternit, tout s'efface. L'ombre de la mort. On commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord; encore un pas. Déjà l'horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux. Il faut marcher. En arrière! plus de moyens : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé!
Entre ces deux morceaux dont l'inspiration est la même, mais le ton si différent, se place le sermon de 1662, dont le texte, simple et expressif, est cette parole de Jean : Domine, veni et vide, « Seigneur venez et voyez, » prononcée auprès du tombeau de Lazare. Bossuet, alors âgé de trente-cinq ans, est dans toute la plénitude de son génie oratoire. Jamais il n'a été plus fort, mais jamais aussi il n'a été plus mesuré. Le début, lire du lieu même où parle Bossuet, suffit à donner le ton au discours entier : « Me sera-t-il permis aujourd'hui d'ouvrir un tombeau devant la cour, et des yeux si délicats ne seront-ils point offensés par un objet si funèbre? » La division n'esl pas moins simple que le texte et que l'oxorde : c'est la division même de l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre. C'est aussi le point de vue d'où Pascal regarde et juge la nature humaine; mais quelle différence dans l'accent, plein de mépris ou d'angoisse chez Pascal, d'une tristesse majestueuse et contenue chez Bossuet!
Accourez donc, ô mortels, et voyez dans le tombeau de Lazare ce que c'est que l'humanité : venez voir dans un même objet la fin de vos desseins, et le commencement de vos espérances; venez voir tout ensemble la dissolution et le renouvellement de votre être; venez voir le triomphe de la vie dans la victoire de la mort : veni, et vide.
O mort, nous te rendons grâces des lumières que tu répands sur notre ignorance : toi seule nous convaincs de notre bassesse, toi seule nous fais connaître notre dignité; si l'homme s'estime trop, tu sais déprimer son orgueil; si l'homme se méprise trop, tu sais relever son courage; et, pour réduire toute»
ies pensées à un juste tempérament, tu lui apprends ces deux vérités, qui lui ouvrent les yeux pour se bien connaître : qu'il est infiniment méprisable en tant qu'il passe, et infiniment estimable en tant qu'il aboutit à l'élernité.
Ce « juste tempérament « auquel Bossuet veut ramener l'homme, il ne s'en écarte jamais lui-même; ces deux vérités qu'il oppose, il les concilie. Tandis que Pascal s'acharne à mettre à nu, avec une complaisance amère, les misères humaines, Bossuet embrasse du même coup d'oeil et la petitesse de l'homme et sa grandeur. Si l'on dégage cette première partie de quelques développements théologiques, très rapidement traités d'ailleurs, sur la nature du composé, qui se remarque surtout dans la dissolution de ses parties ou sur les rapports de l'accident et de la substance, de l'accessoire et du principal (ce raisonnement n'est peut-être pas aussi « invincible » que le dit Bossuet), on n'a plus qu'à admirer et qu'à citer :
Qu'est-ce que cent ans? qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les efface? Multipliez vos jours, comme les cerfs que la fable ou l'histoire de la nature fait vivre durant tant de siècles; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés, et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité; entassez dans cet espace, qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs; que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu'un château de cartes, vain amusement des enfants? Que vous servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin une seule ralure doit tout effacer? Encore une rature laisserait-elle quelques traces, du moins, d'elle-même; au lieu que ce dernier moment qui effacera d'un seul trait toute notre vie, s'ira perdre lui-même avec tout le reste dans le gouffre du néant: il n'y aura plus sur la terre aucun vestige de ce que nous sommes. La chair changera de nature; le corps prendra un autre nom; « même celui le cadavre ne lui demeurera pas longtemps; il deviendra, dit TertuUien, un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune lang'ue : tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes.
Qu'est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ! J'entre dans la vie pour en sortir bientôt; je viens me montrer comme les autres; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort : la nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages.
Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule, et nous dire : Retirez -vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons passer d'autres devant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs succonseurs le même spectacle. O Dieu! encore nne fois, qu'est-ce que de nous? Si je jette la vue ''evant mol, quej espace
6â Cours de littérature
infini où je ne suis pas! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable oti je ne suis plus, et que j'occupe pou de place dans cet abîme immense du temps! Je ne suis rien ; un si petit iiilorvalle n'est pas capal)le de me distinguer du néant ; on ne m'a envoyé que pour faire nombre : encore n'arait-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.
Mais il y a en l'homme un principe d'origine céleste et qui n'appréhende pas la corruption. Sur cette seule remarque tourne, pour ainsi dire, le sermon de Bossuet, et le tahieau change ; c'est la grandeur de l'homme qui est maintenant éclairée.
Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connaissances humaines; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu'a faites la science pour pénétrer la natiu-c, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde : il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force; il a su discipliner leur humeur brutale et contraindre leur liberté indocile. Il a même fléchi par adresse les créatures inanimées : la terre n'a-t*blle pas été forcée par son industrie à lui donner des aliments plus convenables, les plantés à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage, les venins mêmes à se tourner en remèdes pour l'amour de lui? Il serait superflu de vous raconter comme ilsaitménagerlesélémenls, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau, ces deux grands ennemis qui s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires Quoi plus? il est monté jusqu'aux cieux : pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages ; pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte, pourainsidire, de tous ses pas. 3/«îs laissons à ht rhi-loruiiie relte longue et. scrupuleuse énumcralinn, et contentonsnous de remarquer, en théologiens, que, Dieu ayant formé l'homme, dit l'oracle de l'Écriture, pour être le chef de l'univers, d'une si noble institution, quoique changée par son crime, il lui a laissé un certain instinct de chercher ce qui lui manque dans toute l'étendue de la nature. C'est pourquoi, si je l'ose dire, il fouille partout hardiment, comme dans son bien, et il n'y a aucune partie de l'univers où il n'ait signalé son industrie.
Dans le sermon sur la Loi de Dieu, qui appartient à la période de Metz, Bossuet avait déjà esquissé ce développement; mais avec quelle largeur et quelle franchise il le traite ici, et comme on se sent loin de Pascal, bien qu'on croie encore le retrouver dans la conclusion à laquelle le « théologien » fait aboutir ce beau développement moral: « Pensez maintenant comment aurait pu prendre un tel ascendant une créature si faible et si exposée, selon le corps, aux insultes de toutes les autres, si elle n'avait en son esprit une force supérieure à toute la nature visible, un souffle immortel de l'Esprit de Dieu, un rayon de sa face, un trait de sa ressemblance ? « ... Que s'il est ainsi, chrétiens, qui ne voit que toute la nature conjurée ensemble n'est pas
capable d'éteindre un si beau rayon, celte partie de nous-mômes, de noire êti^e, qui porte un caractère si noble de la puissame divine qui la soutient; et qu'ainsi notre àme, supérieure au monde et à toutes les vertus qui le composent, n'a rien à craindre que de son auteur? » Pascal ne proclamerait pas son admiration pour « ces règles immuables des mœurs que la raison a posées », Pascal ne résoudrait pas l'origine de notre nature avec celle paisible certitude. Les sages du monde font de l'homme taiilùl un Dieu, tanUM un rien, tanlôt un prodige inexplicable. Mais Ëossuet lient son explication et ne doute pas un seul moment qu'elle ne réponde à tout.
Il n'y a plus que la foi qui puisse expliquer une si grande énigme. "Vous vous trompez, sages du siècle; l'homme n'est pas les délices de la nalure, puisqu'elle l'outrage en tant de manières; l'homme ne peut non plus être son rebut, puisqu'il a quelque chose en lui qui vaut mieux que la nature ellemême... D'où vient donc cette discordance? et pourquoi vois-je ces parties si mal rapportées? C'est que l'homme a voulu bâtir à sa mode sur l'ouvrage de son Créateur, et il s'est éloigné du plan : ainsi, contre la régularité du premier dessein, l'immortel et le corruptible, le spirituel et le charnel, l'aiif/e el la bêle, en un mot, se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de l'énigme, voilà le dégagement de tout l'embarras : la foi nous a rendus à nous-mêmes, el nos faiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dianité naturelle...
La fin du sermon est écourtée, incomplète, et le sei:mon luimême, très bref, a dû être élargi et fortifié encore par la parole vive d'un lel orateur. On n'en admire que davantage cette ampleur sans diffusion, celle composition sobre et riche, tant d'élan et tant de modération, celte dialectique robuste d'où s'épanche celte poésie. On a discuté la question de savoir dans quelle mesure Bossuet avait subi l'influence janséniste. S'il eût été janséniste en quelque mesure, c'est ici surtout qu'il l'eût fait ou laissé paraître. Ce n'est pas un sermon janséniste que le sermon sur la Moi't. Il est vrai qu'entre ce sermon et les Pensées de Pascal, les ressemblances de fond el môme de forme sont nombreuses et frappantes. Quelques biographes et critiques ne se sont pas contentés de les relever; ils en ont conclu, les uns que Pascal s'était souvenu de Bossuet, les autres que Bossuet avait imité Pascal. Est-ce Pascal (jui s'est souvenu de Bossuet? L'abbé Ledieu, secrétaire de Bossuet, assure que le carême des Carmélites (1661) fut très suivi par MM. de Port-Royal, qui étaient « les plus vifs à exciter les applaudissements* ». Le
1. On applaudissait Bossuet dans l'église même, et ce détail n'est peut-être pas inutile pour la pleine intelligence de son génie oratoire : on n'imagine pas Bourdaloue applaudi.
détail serait curieux, mais paraît peu vraisemblable, car, en 1661, les jansénistes, persécutés, ne songent guère à attirer l'attention sur eux par ces manifestations bruyantes. En tout cas, le zèle pieux de Floquet l'égaré quand il écrit : « Pascal lui aussi, n'en doutons point, Pascal était là, avec ses doctes amis, plus ému, plus étonné qu'eux encore. » Pascal allait bientôt mourir (19 août 1662), cinq mois après le sermon sur la Mort. Ses souffrances étaient presque continuelles, et il ne sortait que très rarement. D'ailleurs, sa sœur, M™« Périer, assure que « pendant les quatre dernières années de sa vie» (1658-1662) il était hors d'état de travailler à sou grand ouvrage. Les dernières des Pensées seraient donc de 1658, et Pascal n'y a rien dit qu'il n'eût dit ou écrit auparavant sous une autre forme, par exemple dans VEntretien avec M. de Saci. Enfin — et il est surprenant que Floquet n'y ait pas songé — si, par impossible, Pascal avait assisté au carême des Carmélites en 1661, il est certain qu'il n'a pu assister au carême prêché au Louvre en 1662, et dont le sermon sur la Mort fait partie.
Est-ce Bossuet qui a imité Pascal? Par une sorte de revan- 3he, l'éditeur de Pascal, Havel, l'a prétendu. Mais les Pensées ne furent éditées qu'en 1670, et Bossuet prêcha sa dernière station en 1669. Un manuscrit des Pensées a pu être communiqué à Bossuet? Il n'aurait pu l'être qu'après la mort de Pascal, 3'est-à-dire quelques mois après le sermon prononcé. Bossuet goûtait fort la délicatesse, la grâce, la véhémence des Provinciales, nous le savons par les conseils qu'il donna au cardinal de Bouillon et par une de ses réponses à Fénelon. Il est probable qu'il a senti de même toute la valeur des Pensées, mais seulement après qu'il a pu les lire, et il semble certain qu'il s'en souvient dans un passage du sermon pour la Profession de foi cZe M"" de la Vallière^ (1675). Au surplus, après Havet, Gandarl'a observé, c'est à une source commune que ces deux chrétiens éloquents ont puisé leur inspiration : à la source des Écritures, des apôtres et des Pères, et plus particulièrement de saint Paul et de saint Augustin, leurs maîtres de prédilection. « En fallait-il plus, dit Gandar, pour expliquer les rencontres de leur pensée et les analogies de leur langage? Ces analogies, d'ailleurs, ne doivent pas être exagérées, et l'on n'en pourrait pas plus tirer de conséquence contre l'originalité de Bossuet que contre celle de Pascal; jamais peut-être la diversité