‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 33 sur 186 · C. de Litt. — Bossuet {Sermons · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Bossuet {Sermons

d'un coup de maître, au cœur de son sujet; mais il investit la place conformément aux rèj^les de l'art, par des approciios successives et des cheminements réguliers, toujours les mêmes. » Développer par l'intérieur, c'est dominer le développement, en mesurer la proportion, en soutenir l'élan, d'où la justesse unie au mouvement, la sobriété unie cà la puissance. Développer par l'extérieur, c'est s'exposer à sacrilier l'essentiel à l'accessoire, l'ensemble au détail, c'est procéder par énumérations et partitions •. Les plus beaux développements de Massillon ne sont guère que des amplifications éloquentes : tel ce morceau souvent détaché du discours Pour lu bénédiction des drapeaux du régiment de Catinat :

Hélas! que sont les hommes sur la terre? Des personnages de théâtre. Tout y roule sur le faux; ce n'est partout que représentations ; et tout ce qu'on y voit de plus pumpeux et de mieux établi n'est l'alTaire que d'une scène. Qui ne le dit tous les jours dans le siècle? Une fatale révolution, une rapidité que rien'n'arréte, eutiaine tout dans les abîmes de l'éternité : les siècles, les générations, les empires, tout va se perdre dans ce gouffre ; tout y entre, et rien n'en sort. Nos ancêtres nous en ont fr;iyé le chemin, et nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous. Ainsi les âges se renouvellent; ainsi la figure du monde change sans cesse ; ainsi les morts et les vivants se succèdent et se remplacent continuellement. Rien ne demeure; tout s'use, tout s'éteint. Dieu seul est toujouis le même, et ses années ne finissent point. Le torrent des âges et (les siècles coule devant ses yeux, et il voit avec un air de vengeance et de fureur de faibles mortels, dans le temps même qu'ils sont enlrainés par le cours fatal, l'insulter en passnnt, profiter de ce seul moment pour déshonorer son nom, et tomber au sortir de là entre les mains éternelles de sa colère et de sa justice. Et faisons, après cela, des projets de fortune et d'élévation; nourrissons notre cœur de mille espérances flatteuses; prenons à grands frais des mesures infuiics [lour nous ménager un instant ce bonheur; et ne faisons jamais une seule déiiiarche pour atteindre à une félicité qui no finit point. C'est une fureur dont on ne croirait pas l'homme capable, «i l'expérience de tousle» jours n'y était.

Voilà de ces morceaux, admirables d'ailleurs de forme, dont Nisard a pu dire que les idées s'y pressent plutôt qu'elles ne s'y suivent. Massillon, il est vrai, n'y achète l'élégance continue et la noblesse du style qu'au prix de bien des abstractions et des périphrases. Mais il a aussi dans l'expression une certaine langueur, parfois une certaine mélancolie, qui ne nous déplaît pas. Sa monotonie elle-même n'est pas sans charme : tout coule, rien ne surprend; mais on s'abandonne à ce flot

1. Voyez les plans des sermons du Petit Carême dans le Précis de littérature de M, Gréard, chez. Masson. On y trouvera aussi une excellente comparaison entre Bourdaloue et Massillon et un jug;ement d'ensemble, le plus mesuré peut-être qui Ait été écrit.

tranquille. « Massillon, a dit M. Legouvé, a une admirable richesse de mots, mais il a une incroyable pauvreté de tours. Son dictionnaire est magnifique, sa syntaxe étroite et bornée. Dans Bossuet, le style est sans cesse relevé par une variété de tournures qui donnent, pour ainsi dire, à chaque phrase une physionomie particulière; dans la Fontaine, autant de vers, autant de tours difTérents; mais, pour Massillon, dès qu'il en a pris un, il le garde souvent pendant deux pages. C'est comme un rail où il est engrené, c'est comme un canot sur lequel il s'embarque, et vous voilà embarqué avec lui. De là une monotonie qui pèse sur le lecteur, et l'avertit. » Sur le lecteur qui lit à haute voix, surtout, et c'est ce lecteur que M. Legouvé a en vue. Pour le lecteur ordinaire, il sent l'abus à la longue ; mais il n'est pas insensible d'abord à celte plénitude de développement et de style que Sainte-Beuve a heureusement caractérisée :

Massillon possède au plus haut degré l'art du déTeloppement ; on pourrait même dire que c'est là sou talent presque tout entier... Il semble être né exprès pour justifier le mot de Cicéron : Summa aulem laus eloiiueuiiw est amplificare rem urnando. « Le comble et la perfection de l'éloquence, c'est d'amplifier le sujet en l'ornant et le décorant. » ... Chaque développement chez Massillon, chaque strophe oratoire, se compose d'une suite de pensées et de phrases, d'ordinaire assez courtes, se reproduisant d'elles-mêmes, naissant l'une de l'autre, «'appelant, se succédant, sans traits aigus, sans images trop saillantes ni communes, et marchant avec nombre et mélodie comme les parties d'un même tout. C'est un groupe en mouvement, c'est un concert naturel, harmonieux... Massillon a, plus qu'aucun orateur, la source en lui et la fécondité du développement moral ; et toutes les grâces, toutes les facilité» de la diction, viennent s'y joindre d'elles-mêmes, tellement que sa période longue et pleine se compose d'une suite de membres et de redoublements unis par je ne sais quel lien insensible, comme un flot large et plein qui se composerait d'une suite de petites ondes.

Ampère distingue trois âges dans l'histoire de l'éloquence sacrée : celui de Bossuet, qui crée et organise; celui du plein développement, avec Bourdaloue; celui de l'épanouissement extrême et d'une sorte de fertilité d'automne, avec Massillon. M. Brunetière voit dans l'aimable et vertueux évêque de Clermont, non pas le dernier des sermonnaires du xvii« siècle, mais le premier des prédicateurs du xviii", le premier dans l'ordre des dates, le seul par le talent, un héritier de Fénelon, qui, lui aussi, par l'esprit, est déjà du xvin^ siècle*. Il est inutile d'exagérer la décadence de l'éloquence sacrée au xvii* siècle. Elle ne s'est

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