Voyez les notices de l'édition Hatzfeld
2 Œitcres, t. Il, sermoa iiour le dimanche de la 5" semaine : Qui ex Deo est, eerba Dei audit. (Jean, ch. II.)
remués parfois, les mœurs ne sont pas changées. Faut-il s'en prendre à la parole de Dieu? Mais c'est toujours le mrme Évangile qui est prêché. Aux prédicateurs? Assurément tous ne dispensent pas la parole divine avec les mêmes dispositions ni la même édification. Quelques-uns « en trafiquent pour acheter je ne sais quel crédit et un« vaine réputation dans le monde ». Mais la parole de Dieu opère par sa vertu même. Son efficacité n'est pas attachée au mérite ni à la sainteté des pi'édicateuis. Aux auditeurs? lis sont les vrais coupables, en effet, et ils auraient tort d'en vouloir à d'autres qu'à eux-mêmes.
Dans un sermon dont l'objet est analojiue', Massillon fait entendre les mêmes plaintes, mais plus directes et plus amères : on sent que l'indifférence religieuse a fait de grands progrès. C'est à l'auditoire qu'il s'attaque dans les deux parties de son discours : dans quelles dispositions doivent être les auditeurs quand ils viennent entendre la parole de Dieu; dans quel esprit ils doivent l'écouter, c'est ce qu'il examine.
De tous les ministères confiés à l'Eglise pour la consommation des élus, il n'en est presque pas de plus inutile que celui de la parole, et le moyen le plr.s puissant que la religion ait de tout temps employé pour la conversion des hommes, est devenu aujourd'hui la plus faible de ses ressources. Vous êtes vous-mêmes, mes frères, une triste preuve de celle vérité. Jamais les instructions ue furent plus fréquentes qu'elles le sont de nos jours, et jamais les conversions n'ont été plus rares.
On se presse autour de la chaire chrétienne; mais c'est <( une vaine curiosité qu'on veut satisfaire, un loisir inutile qu'on est bien aise d'amuser, un spectacle de religion dont on veut avoir le plaisir, une coutume qu'on suit parce que lemonde l'a reçue; que sais-je? le désir de plaire au maître en imitant son respect pour la parole de l'Évangile, et de s'attirer plutôt ses regards que ceux de la miséricorde divine». Que vient-on chercher à l'église? La pompe extérieure, les vaines curiosités d'un spectacle tout profane. C'est un pareil public, ce sont ses « ennuis )) et ses « dégoûts » qui obligent le prédicateur à mêler trop souvent à la vérité des ornevients humains qui toujours V affaiblissent. Et c'est ainsi qu'on arrive peu à peu, quand on est Massillon, à mériter les éloges de Voltaire :
Les sermons du P. Massillon sont un des plus fl^réaWes ouvrages que nout ayons dans notre langue. J'aime à me faire lire àtable : les anciens en usaiens
1. Carême, tome II, sermon pour le premier dimanche de carême : Non in solo pane vivit homo, sed in omni verbo quod procedit de ore Dei. (M atth. , 1 V, 4.)
ahiui, et je suis très ancien. Je suis d'ailleurs un admirateur très zélé de la Divinité ; j'ai toujours été opposé à l'athéisme ; j'aime les livres qui exhortent à la vertu, depuis Coiifiirius jusqu'à Massi/lon.
Mais aussi l'approbation de Voltaire a valu à ce même Massillon l'hostilité presque personnelle de Nisard, qui s'écrie : « Le rhéteur a reconnu le rhéteur! » et de M. Brunetière. On lui reproche d'avoir été non seulement, comme Bourdaloue, un moraliste, mais presque un philosophe. Sa morale est sévère, il est vrai, souvent même impitoyable, mais « c'est en vain qu'il tonne, et il y a plaisir à être damné par un homme qui pacle si bien... Il a l'air seulement de frapper fort ;> ; il veut trop prouver, et passe le but. Sa prédication s'inspire des circonstances plulôt que d'un principe fixe de doctrine. Sa vague sensibilité deviendra bientôt, chez d'autres, sensiblerie : il tâche à séduire les coeurs en rajeunissant la chimère de l'âge d'or, lie l'égalité primitive, en déclamant contre la guerre, dont la gloire est toujours souillée de sang. Au fond, on lui reproche surtout d'être de son temps. Le lils du notaire d'IIyères, Jeaii- Haptiste Massillon (1603-1742), oratorien, semble, en ellét, avoir paru à point nommé pour marquer la diiïérence profonde qui sépare le xvii" siècle du xvni°. Après avoir fait admirer dans le Midi son éloquence insinuante et touchante plus que vigoureuse, il prêcha en 1699 l'avent, puis, en 1701 et 1704, le « grand carême » devant la cour. C'est dans le Grand Carême qu'on a coutume d'admiier le beau mouvement du sermon sur le Petit Nombre des élus :
Je m'arrête à vous, mes frères, qui êtes ici assemblés. Je ne parle plus du reste des hommes, je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre; et. voici la pensée qui m'occupe et qui m'épouvante. Je supi)ose que c'est ici votre dernière heure et la (in del'univers; que les cieux vont s'ouvrir sur vos têtes, Jésus-Christ paraître dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n'y êtes assemljlés que pour l'attendre, et comme des criminiils tremblants à qui l'on va prononcer ou une sentence de grâce ou un arrêt de mort éternelle : car vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes aujourd'hui; tous ces désirs de changement qui vous amusent vous amuseront justju'au lit de la mort: c'est l'expérience de tous les siècles; tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu
1. Lettre à d'Argontul, 7 juillet 1769. Dans une autre lettre au duc de la Vallière (1762), Voltaire appelle Massilton le Racine de la chaire. M"" de Maintenon disait aussi : Il 11 a la même diction dans la prose que Racine. » Et Sainte-Beuve a écrit : « Massillon plaira à celui qui a une certaine corde sensible dans le cœur, et qui préfère Racine k tous les poètes; à celui quia dans l'oreille un vague instinct d'harmonie ot de douceur qui lui fait aimer jusqu'à la surabondance de certaines paroles. »
plus grand que celui que vous auriez aujourd'hui à rendre; et sur ce que vous seriez si l'on venait vous juger dans le moment, vous pouvez presque dccider de ce qui vous arrivera au sorlirde la vie.
Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez; je vous demande donc : si Jésus-Christ paraissait dans ce temple, au milieu de cette ass'nublée, la plus auguste de l'univers, pour nous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fut placé à la droite"? Croyez-vous que les clioses du moins fussent égales? Croyez-vous qu'il s'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le demande, vous l'ignorez, et je l'ignore moi-même ; vous seul, ô mon Dieu! connaissez ceux qui vous appartiennent : mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont !i;s tidèles ici assemblés? Les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien ; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ : qui sontils? Beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir ; encore plus qui le voudraient, mais qui différent leur conviîrsion; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber; enlin un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte; car ils en seront retranchés au grand jour. Paraissez maintenant, justes: où êtes-vous? Restes d'Israël, passez à la droite; froment de Jésus-Christ, démélez-vous de cette paille destinée au feu. O Dieu! où sont vos élus, et que reste-t-il pour votre partage?
C'est là, dit Voltaire ', un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire chez les nations anciennes et modernes. Mais quoi! toujours Voltaire! C'est peut-être la beauté littéraire du mouvement qui seule l'aura frappé. Mais voici des paroles chrétiennement belles et hardies sur le choix d'un genre de vie, choix si décisif et pourtant si légèrement fait d'ordinaire :
Remontons à la source : d'où vient que cet homme est entré dans la robe ? C'est qu'il a cru mieux faire son chemin par la voie de la magistrature que par celle des emplois militaires. D'où vient qu'un autre a suivi la route des armes? C'est que son nom et les services de ses ancêtres lui permettaient d'aspirer à tout, au lieu qu'un parti différent l'eût laissé dans l'obscurité d'une vie privée. Pourquoi celui-ci paye-t-il de tous ses biens une charge qui l'approche de la personne du prince? C'est que sous les yeux du maître on est plus prés de la source des grâces. Quels sont les motifs qui conduisent cet autre à l'autel saint? que vient-il chercher dans l'Église? ses trésors, ou ses fonctions? ses honneurs, ou ses ministères? l'éclat du sanctuaire, ou le Dieu qu'on y adore? Il apporte, pour toute marque de vocation à un ministère d'humilité, des vues d'élévation et de gloire; à un ministère de travail et de sollicitude, des espérances de repos et de mollesse; à un ministère de désintéressement, de modestie et de charité, des projets de luxe, de profusion et d'abondance...
Des parents barbares et inhumains, pour élever un seul de leurs enfanta plus
i. Dictionnaire philosophique, art. Éloquence.
haut que ses ancêtres, et en faire l'idole de la vanité, ne comptent pour rien
de sacrifier tous les autres et de les précipiter dans l'abîme : ils arrachent .du monde des enfants à, qui l'autorité seule tient lieu d'attrait et de vocation pour la retraite; ils conduisent à l'autel des victimes qui vont s'y immoler à la cupidité de leurs pères plutôt qu'à la grandeur du Dieu qu'on y adore ; ils donnent à l'Égltse des ministres que l'Église n'appelle point, et qui n'acceptent le saint ministère que comme un joug odieux qu'une injuste loi leur impose; enfin, pourvu que ce qui paraît d'une famille éclate, brille et fasse honneur dans le monde, on ne se met point en peine que des ténèbres sacrées cachent les chagrins, les dégoûts, les larmes, le désespoir'.
Il est vrai que Massillon n'avait pas subi trop longuement encore l'influence de cet « air amollissant » qu'il disait respirer dans les avenues de Versailles. « Cet air, remarque Sainte-Beuve, avait fini par agir sur son éloquence même, et, prélat, il en avait aussi emporté quelque chose. » Louis XIV pourtant lui adressait cet éloge délicat : « Mon Père, j'ai entendu de grands orateurs dans ma chapelle, j'en ai été fort content; pour vous, toutes les fois que je vous ai entendu, j'ai été Tort mécontent de moi-même. » Quand le grand roi mourut, c'est Massillon, ou le sait, qui prononça son oraison funèbre, et l'on sait aussi qu'il le fit sans complaisance, car beaucoup ne connaissent de Massillon que le début de ce discours :
Dieu seul est grand, mes frères, et dans ces derniers moments surtout, oii il préside à la mort des rois de la terre ; plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus, en s'évanouissant alors, elles rendent hommage à sa grandeur suprême : Dieu paraît tout ce qu'il est, et l'homme n'est plus rien de tout ce qu'il croyait être.
Nommé deux ans après (1717) évêque de Glermont, Massillon mit le sceau à sa réputation en prêchant devant Louis XV entant les dix sermons qui composent le Petit Carême (1718). Quand on relit ce recueil, dont la célébrité s'est amoindrie, on ne peut s'empêcher de se représenter ce roi de huit ans, entre le règne de Louis XIV qui vient de finir et la Révolution, qui n'attendra guère plus d'un demi-siècle. Et qu'enseigne Massillon à ce petit-fils de Louis XIV? A détester la gloire sanglante des conquérants, a faire régner non le roi, mais la loi, car c'est « le choix de la nation » qui mit d'abord le sceptre aux
1. Massillon dit de même (carême de 1690) : « Un ministère qu'on ne devrait arcepter qu'en tremblant, on le brigue avec audace. On s'assied dans le temple do Dieu sans y avoir été placé de sa main ; on est à la tête du troupeau sans l'agré-
uent de celui auquel il appartient; et roninie on en a pris le soin sans vocation et ,ans talent, on le conduit sans édiOcation et sans fruit, et souvent même îvec
caudale. »
mains de leurs ancêtres, et il doit son autorité au « consentement libre » de ces sujets. Quel fléau pour la terre qu'un mauvais roi! Quel avenir il prépare à son pays et à ses successeurs!
Si, loin d'être les protecteurs de sa faiblesse, les grands et les ministres des rois en sont eux-mêmes les oppresseurs ; s'ils ne sont plus que comme ces tuteurs barbares qui dépouillent eux-mêmes leur pupilles, grand Dieu ! les clameurs du pauvre et de l'opprimé monteront devant vous; vous maudirez ces races cruelles ; vous lancerez vos foudres sur les géants ; vous renverserez tout cet édifice d'orgueil, d'injustice et de prospérité qui s'était élevé sur les débris de tant de malheureux, et leur postérité sera ensevelie sous ses ruines.
Il y a plus d'une de ces prophéties dans le Petit Carême; et Massillon paraît bien n'y être pas en tout un rhéteur. Cela dit, on est à son aise non seulement pour blâmer certaines faiblesses morales de Massillon*, mais pour reconnaître sa faiblesse oratoire relative quand on le compare à Bossuet et même à Bourdaloue. Sa morale est tout humaine, et l'on dirait parfois que c'est la morale de l'intérêt, tant il s'applique à nous prouver que notre intérêt même nous commande'de fuir le mal. Pourquoi les grands doivent- ils respecter la religion? C'est parce que l'intérêt de l'État y est engagé, parce que le culte a de la majesté, parce que les païens ont respecté même une religion à laquelleils necroyaient pas. Dans le Sermon sur la Mort, il dira, comme un philosophe pourrait le dire : « Ici, mes frères, je ne demande en tout que la raison; » et il exposera quelles sont les conséquences naturelles que le bon sens tout seul doit tirer de l'incertitude de la mort. Dans ce même sermon, au lieu d'adresser, comme Bossuet, ses auditeurs à la mort, qui leur enseignera ce qu'ils sont, il développe des tableaux profanes : le pécheur à son lit de mort, l'attitude de l'héritier, la mort du pécheur, la mort du juste. La division de ce sermon, si forte et vraie chez Bossuet, est tout artificielle chez Massillon : la mort incertaine, la mort certaine : c'est presque un jeu de mots. M. Brunetière l'a très bien dit, la division du sermon pour Massillon est une méthode d'invention, non d'exposition: s'il divise le sujet, c'est pour en découvrir successivement les ressources; aussi ses plans, qui dépendent de ces divisions, sont-ils toujours en surface. « 11 compose par le dehors. Il ne s'établit pas d'abord, coname Bossuet et comme Bourdaloue,
1. En 1720, il accepta d'être le consécrateur du cardinal Dubois, peut-être, conjecture JI. Gazier, pour hâter la paix de l'Eglise; naais toute excuse d'une telle défaillanoa serait insuTQsante.