‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 4 sur 186 · Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. V · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. V

une sagesse profonde... \^n si grand ouvrage parle de son artisan. » Si le seul spectacle de ce corps, (( instrument fabriqué et soumis à notre volonté par une puissancequiest hors de nous», doit nous faire sentir Dieu toujours présent, « rien ne sert tant à l'àme, pour s'élever à son auteur, que la connaissance qu'elle a d'elle-même, et de ses sublimes opérations, que nous avons appelées intellectuelles ». L'entendement a pour objet les vérités éternelles; mais l'existence de ces vérités suppose celle d'un être où elles sont éternellement subsistantes. « Ces vérités éternelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu même. »

Dans des démonstrations comme celle de la perfection divine prouvée par l'imperfection même de l'homme, Bossuet est à son aise. Pourquoi gàte-t-il ces pages si pleines en y introduisant un développement aussi peu convaincant que peu utile sur l'équité de cette prétendue loi divine qui punit les crimes des pères sur la tète de leurs enfants?

L'ouvrage est terminé par un chapitre très curieux, mais proportionnellement un peu long, sur la différence entre Thorame et la bête. Bossuet ne l'écrit pas pour le seul plaisir de réfuter Montaigne (qu'il nomme deux fois) et son Apologie de Raimond de Sebonde, ni de citer Descartes, dont il n'embrasse pas d'ailleurs aveuglément l'opinion ; mais il en veut à ceux qui méconnaissent la grandeur de l'homme et « semblent vouloir élever les animaux jusqu'à eux-mêmes, afin d'avoir droit de s'abaisser jusqu'aux animaux et de pouvoir vivre comme eux », semblables « à quelqu'un de grande naissance qui, ayant le courage bas, ne voudrait point se souvenir de sa dignité, de peur d'être obligé à vivre dans les exercices qu'elle demande ». Ce lui est une occasion nouvelle, en face de ces animaux qui n'ont, selon lui, ni art, ni rétlexion, ni invention, ni liberté, mais qu'il ne réduit pas au rôle de pures machines, de relever l'homme et son intelligence, rayon de l'intelligence divine.

c'est ainsi que. d'observation en oliservation, les inventions humaines se sont perfectionnées. L'homme attentif à la vérité a connu ce qui était propre ou mal propre à ses desseins, et s'est trouvé l'imagination remplie, par les sensations, d'une infinité d'images. Par cette force qu'il a de réfléchir, il les a assemblées, il les a disjointes ; il s'est en cette manière formé des desseins; il a cherché des matières propres à l'exécution. Il a vu qu'en fondant le bas il pouvait élever le haut. Il a bâti, il a occupé de grands espaces dans l'air, et a étendu sa demeure naturelle. En étudiant la nature il a trouvé des moyens de lui donner de nouvelles formes. Il s'est fait des instruments, il s'est fait

des armes; il a élevé des eaux qu'il no pouvait pas aller puiser dans le fond où elles étaient; il a changé toute la face de la terre; il en a creusé, il en a fouillé les entrailles, et il y a trouvé de nouveaux secours : ce qu'il n'a pas pu atteindre, de si loin qu'il a pu l'apercevoir il l'a tourné à son usage. Ainsi les astres le dirigent dans ses navigations et dans ses voyages. Ils lui marquent et les saisons et les heures. Après six mille ans d'observations, l'esprit humain n'est pas épuisé; il cherche, et il trouve encore, afin qu'il connaisse qu'il peut trouver jusques à l'infini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et à ses inventions.

La « Politi(ïne tirée de rÉcrîtiire sainte ».

Dans la Préface, adressée au dauphin, de la Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte, Bossuet explique pourquoi il a voulu puiser à celle source les leçons politiques destinées à un roi lulur.

Dieu est le roi des rois : c'est à lui qu'il appartient de les instruire et de les régler comme ses ministres. Écoutez donc, INIonseigneur, les leçons qu'il leur donne dans son Écriture, et apprenez de lui les règles et les exemples sur lesquels ils doivent former leur conduite. Outre les autres avantages de l'Écriture, elle a encore celui-ci, qu'elle reprend l'histoire du monde dès sa première origine et nous fait voir par ce moyen, mieux que toutes les autres histoires, les principes primitifs qui ont formé les empires. Nulle histoire ne découvre mieux ce qu'il y a de bon et de mauvais dans le cœur humain, ce qui soutient et ce qui renverse les royaumes; ce que peut la religion pour les établir, et l'impiété pour les détruire. Les autres vertus et les autres vices trouvent aussi dans l'Écriture leur caractère naturel, et on n'en voit nulle part dans une plus grande évidence les véritables effets. On y voit le gouvernement d'un peuple dont Dieu même a été le législateur; les abus qu'il a réprimés et les lois qu'il a établies, qui comprennent la plus belle et la plus juste politique qui fut jamais.

La seule « politique » que Bossuet ait vue ou voulu voir dans l'Écriture, c'est celle qui justifiait d'avance la monarchie de Louis XIV, et elle la juslilîe si bien, à l'aide de citations si nombreuses et si opportunes, d'exemples si bien choisis et si bien placés, qu'il semble bien que la Providence, de toute éternité, ail tout fait conspirer à l'établissement et à l'affermissement de la monarchie française, car la France « peut se glorifier d'avoir la meilleure constitution d'Étal qui soit possible, et la plus conforme à celle que Dieu lui-même a établie; ce qui montre tout ensemble, et la sagesse de nos ancêtres, et la protection particulière de Dieu sur ce royaume ». 11 est vrai que Bossuet ajoute tout aussitôt :

On duit s'attachera la forme du gouvernement qu'on trouve établie dans son pays. — « Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures : car il n'y a point de puissance qui ne soit de Dieu; et toutes celles qui sont, c'est Dieu qui les a établies : ainsi, qui résiste à la puissance, résiste a l'ordre do Dieu. »

Il n'y a aucune forme de gouvernement ni aucun établissement humain qui n'ait ses inconvénients: de sorte qu'il faut demeurer dans l'état auquel un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernements légitimes en quelque forme qu'ils suient établis : qui entreprend de les renverser, n'est pas seulement ennemi public, mais encore ennemi de Dieu.

Il va même jusqu'à proclamer la légitimité de tout gouvernement qui dure, ce qui n'est peut-être ni très moral ni très prudent, mais ce qui semble bien prouver qu'il n'est pas le théoricien aveugle du droit divin. Ces concessions, pourtant, plus apparentes que réelles, n'altèrent en rien le fond de la doctrine, et toute la première partie de l'ouvrage est un effort puissant plutôt qu'heureux pour montrer comment l'autorité royale est née de l'autorité paternelle, car « les hommes naissent sujets, et l'empire paternel qui les accoutume à obéir, les accoutume en même temps à n'avoir qu'un chef ». Par une sorte de contrat que Bossuet se garde de définir, ils ont donc abdiqué leurs droits entre les mains d'un seul, et pour toujours.

La monarchie est la forme de gouvernement la plus commune, la plus ancienne et aussi la plus naturelle... Si le gouvernement monarchique est le ])lus naturel, il est par conséquent le plus durable, et dès là aussi le plus fort. De toutes les monarchies, la meilleure est la successive ou héréditaire, surtout quand elle va de mâle en mâle et d'aîné en aîné.

Si les rois sont « sacrés par leur charge, comme étant les représentants de la majesté divine, députés par sa providence à l'exécution de ses desseins », leur autorité doit être sacrée comme leur personne, et tout attentat contre elle est « un sacrilège )). — ic Dieu établit les rois comme ses ininistres, et règne par eux sur le peuple... Il y a donc quelque chose de religieux dans le respect qu'on rend aux princes. Le service de Dieu et le respect pour les rois sont choses unies... Cette seconde majesté n'est qu'un écoulement de la première, c'est-à-dire de la divine, qui, pour le bien des choses humaines, a voulu faire rejaillir quelque partie de son éclat sur les rois... Les princes sont des dieux et participent en quelque façon à l'indépendance divine... Je ne sais quoi de divin s'attache au prince... » A la vérité, Bossuet leur recommande de n'user qu'en tremblant de

la puissance que Dieu leur donne. Il leur rappelle qu'ils ne sont pas nés pour eux-mêmes, mais « pour le public », qu'ils sont faits pour être aimés. « 0 rois, leur crie-l-il, exercez hardiment votre autorité, car elle est divine et salutaire au genre humain, mais exercez-la avec humilité. » Si pourtant le roi refuse de l'écouter, s'il aime mieux se faire haïr de ses sujets par son égoïsme et son orgueil, qui l'en punira? Personne : <( Le prince se peut redresser lui-même quand il connaît qu'il a mal fait; mais contre son autorité il ne peut y avoir de remède que dans son autorité. » Il ne restera pas à jamais impuni, mais il le restera « à l'égard de la justice humaine »; il n'est pas affranchi de toute loi, mais il n'est pas soumis «aux peines des lois ». Un seul contrepoids à cette omnipotence : c'est la crainte de Dieu; le prince devra craindre Dieu d'autant plus qu'il ne devra craindre que lui. Il le devra, sans doute; mais, s'il s'aifranchit de la crainte même de Dieu, où sera la barrière?

Bossuet, il est vrai, trace, au livre V, un beau portrait du prince dont l'autorité est soumise à la raison, et il s'efforce, en plus d'un passage, d'établir une distinction profonde entre la monarchie absolue et la monarchie arbitraire ou despotisme. Mais, en admettant même que cette distinction soit fondée, qui empêchera la monarchie absolue de dégénérer en monarchie despotique? Les sujets?Mais, fût-il méchant, fût-il « réprouvé », la sainte onction qui a consacré le roi « le rend toujours vénérable », et cette sainteté, inhérente au caractère royal, « ne peut être effacée par aucun crime ». C'est à Dieu seul à faire justice des princes; « c'est aux hommes à respecter le prince tant qu'il plaît à Dieu de le conserver... L'impiété déclarée et même la persécution n'exemptent pas des sujets de l'obéissance qu'ils doivent à leurs princes... Les sujets n'ont à opposer à la violence des princes que des remontrances respectueuses, sans mutinerie et sans murmure, et des prières pour leur conversion. » Le crime de mal parler du roi, quel que soit ce roi, est assimilé au crime de blasphémer contre Dieu. Il y a, sans doute, des peuples qui ont cherché à prévenir les abus du pouvoir d'un seul, mais Bossuet refuse d'entrer dans ces restrictions et d'étudier les diverses constitutions des États : il lui suffit que les rois aient devant les yeux la mort, le jugement de la postérité et le jugement de Dieu. David leur doit servir de modèle, et cependant David lui-même est tombé, tant est grande la faiblesse humaine, et bien d'autres tomberont après lui, et leurs peuples, il est vrai, auront droit de se plaindre, mais « par les voies iégi-

BOSSUET n

times », el « toujours avec respect •>. — « Les remontrances pleines d'aipreur et de murmure sont un commencement de sédition, qui ne doit pas être soufTert ».

Tel est ce livre, écrit par un évéque pour le fils d'un roi absolu, ce livre où l'Écriture à tout moment est citée, commentée, avec une intelligence familière de son texte et de son esprit, avec une sorte de candeur dans la foi politique, et pourtant avec un art infini; ce livre si convaincu et si peu convaincant, où l'esclavage, par exemple, est approuvé parce que saint Paul l'approuve; où l'on inscrit en tète des devoirs particuliers de la royauté : « Le prince doit employer son autorité à détruire dans son Élat les fausses religions. »

On peut employer la rigueur contre les observateurs des fausses religions ; mais la douceur est préférable. » Le prince est ministre de Dieu. Ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée : quiconque fait mal le doit craindre comme le vengeur de son crime. » Il est le protecteur du repos public, qui est appuyé sur la religion; et il doit soutenir son trône, dont elle est le fondement, comme on a vu. Ceux qui ne veulent pas soufï'rir que le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit être libre , sont dans une erreur impie. Autrement il faudrait souffrir, dans tous les sujets et dans tout l'État, l'idolâtrie, le mahométismo, le judaïsme, toute fausse religion; le blasphème, l'athéisme même, et les plus grands crimes seraient les plus impunis.

Dans ce même livre VII, on trouve un bien curieux développement de celte proposition : « Les rois ne doivent pas entreprendre sur les droits et l'autorité du sacerdoce. » Ozias, roi des Juifs, ayant voulu entreprendre sur ces droits sacrés et porter sa main à l'encensoir, n'a-t-il pas été frappé de la lèpre? D'ailleurs, « le sacerdoce et l'empire sont deux puissances indépendantes, mais unies. Le sacerdoce dans le spirituel, et l'empire dans le temporel, ne relèvent que de Dieu. Tout l'État du monde roule sur ces deux puissances. » C'est ce qu'ont bien compris tous les rois de France depuis Clovis : « La France est le seul royaume de la chrétienté qui n'a jamais vu sur le trône que des rois enfants de l'Église..., Dieu, par son infinie miséricorde, n'ayant même pas permis qu'un prince qui était monté sur le trûne dans l'hérésie, y persévérât. »

Puisqu'il paraît, par cet abrégé de notre histoire, que la plus grande gloire des rois de France leur vient de leur foi et de la protection constante qu'ils ont donnée à l'Église, ils ne laisseront pas affaiblir cette gloire, et la race régnante la fera passer à la postérité, jusqu'à la fin des siècles.

Bossiiet îi rAcadémîe fi-aiiçaîsc (4G?i)o — Bossncf et Féiielon acadéîuicicas.

Le 8 juin 1671, Bossuet fut reçu à l'Académie en remplacement de M. du Chàtelet, et le discours qu'il prononça dans la séance de réception vaut la peine qu'on s'y arrête.

Si l'on en croit l'historien de l'Académie, Pellisson, c'est de la réception de Palru (1640) que date, à proprement parler, le discours académique. Le célèbre avocat prononça un remerciement, « dont on demeura si satisfait, qu'on a obligé tous ceux qui ont été reçus depuis d'en faire autant ». Pellisson cite treize de ces remerciements, parmi lesquels celui de Corneille, qui est un chef-d'œuvre de gaucherie. Mais le premier discours vraiment digne d'attention qui soit venu jusqu'à nous est celui de Bossuet, reçu en 1671. Avant Fénelon, avant la Bruyère, Bossuet a donc eu le mérite de donner au discours académique l'ampleur qu'il a conservée. Comme eux, d'ailleurs, il a profité de l'occasion exceptionnelle qui s'offrait à lui d'exjjoser ses vues sur la langue et la littérature; il est vrai qu'il reste dans les généralités ; mais sa doctrine n'en est pas moins nette, et a cette double importance de nous donner à la fois une théorie du style de Bossuet et une théorie du style tel que les bons auteurs du xvii'= siècle l'ont conçu et réalisé.

Ainsi que le fera Fénelon dans sa Lettre à l' Académie, Bosaucl se demande dans quelle n>esure il est possible de fixer une langue vivante, toujours changeante et incertaine, et, en particulier, la langue française, « dont nous voyons tous les jours passer les beautés, et qui devenait barbare à la France même dans le cours de peu d'années )>. Rome et Athènes seules étaient-elles donc en possession de produire des ouvrages immortels? « Qui ne voit qu'il fallait plutôt, pour la gloire de la nation, former la langue française, atîn qu'on vit prendre à nos discours un ton plus libre et plus vif, dans une phrase qui nous fût plus naturelle, et qu'affranchis de la sujétion d'être toujours de faibles copies, nous pussions enfin aspirera la gloire et à la beauté des originaux? » Voilà le but marqué; quels moyens employer pour l'atteindre? Bossuet accepte, avec quelques réserves, la doctrine de Vaugelas sur l'usage, père des langues. On

sait que Vaugelas donnait comme fondement au langage ce qu'il appelait « le bel usage », c'est-à-dire l'usage de la cour, dirigé et corrigé par l'usage des meilleurs écrivains. Plus que lui, Bossuet est frappé delà nécessité de régler cet usage capricieux, d'en « réprimer les bizarreries», de « tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire ». On sent ici, comme partout, l'bomme d'autorité. Mais qui aura la difficile mission de diriger la liberté de l'usage, sans la contraindre? qui, sinon l'Académie, « conseil réglé et perpétuel, dont le crédit est établi par l'approbation publique »? — « Telle est donc l'institution de l'Académie; elle est née pour élever la langue française à la perfection de la langue grecque et de la langue latine. » Et comment réussira-t-eile dans cette entreprise? En donnant au public, à l'Europe entière, « cet ouvrage admirable..., ce trésor de la langue, si docte dans ses recherches, si judicieux dans ses remarques, si riche et si fertile dans ses expressions », le Dictionnaire. Fénelon n'attribue pas moins d'importance au Dictionnaire; mais, quand Fénelon écrit, le Dictionnaire a paru depuis longtemps (1694), et Bossuet parle vingt-trois ans avant la première édition.

La fonction propre de l'Académie étant ainsi définie, Bossuet caractérise, avec un rare bonheur d'expression, l'œuvre accomplie déjà par elle. Il faut citer tout ce passage :

Par vos travaux et par votre exemple, les véritables beautés du style se découvrent dans les ouvrages français, puisqu'on y voit la hanUefise qui convient àla liberté, mêlée à la retenue, qui est l'effet dujugement et du choix. La licence est restreinte par les préceptes; et toutefois vous prenez garde qu'une trop scrupuleuse régularité, qu'une délicatesse trop molle, n'éteigne le feu des esprits, et n'affaiblisse la vigueur du style. Ainsi nous pouvons dire que la justesse est devenue par vos soins le partage de notre langue, qui ne peut plus rien endurer ni d'affecté ni de bas : si bien qu'étant sortie des jeux de l'enfance et de l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée par l'expérience et réglée par le bon sens, elle semble avoir atteint la perfection qui donne la consistance.

Quelle plus claire définition du génie ferme et raisonnable du xvii<= siècle? Quelle vue plus lumineuse de l'histoire littéraire d'une époque qui a connu (our à tour et l'ardeur féconde, mais un peu déréglée, de la jeunesse, et la force apaisée de la maturité, où triomphe ce grand régulateur de la langue, « le bon sens »? Le style de Bossuet lui-même et de ses illustres contemporains, qu'est-ce autre chose qu'un heureux mélange de hardiesse et de retenue, à égale dislance de l'affectation, qui est

l'omphase, el du bas, qui est la trivialité? C'est cet ensemble de qualités barmonieuses, et pourtant fortes, que Bossuel caractérise par ce mot si discret, « la justesse ».

On aura i-emarqué que Bossuet met surtout en garde les écrivains contre la délicatesse trop molle qui etféminerait le style. En cela, il se distingue de Fénelon, qui, dans son discours de réception à l'Académie, se montre touché surtout des qualités aimal)Ies et naturelles du style: « On a pris un genre d'écrire plus simple, plus naturel... Toute la perfection de l'art consiste à imiter si naïvement la simple nature qu'on le prenne pour elle... Le vrai sublime, dédaigneux de tous les ornements empruntés, ne se trouve que dans le simple. » Le simple, le naturel, l'aimahle, voilà des mots qui sont familiers à Fénelon, qui le sont moins à Bossuet, plus majestueux et plus sévère. Si l'on se place à ce point de vue, la comparaison des deux discours académiques de Bossuet et de Fénelon suffit pour faire connaître les dilférences qui séparent les caractères, les œuvres et les styles. Mais la comparaison ne serait pas défavorable à Bossuet, dont l'idéal se place entre le grand et le simple, qu'il unit, tandis que l'idéal de Fénelon réside trop exclusivement dans le simple.

Au reste, profondément séparés par l'idée qu'ils se forment du style, Fénelon et Bossuet se rencontrent en plus d'un jugement et d'une critique de détail, et l'auteur de la Lettre à l'Académie n'eût pas désavoué sans doute cette belle définition de l'éloquence : « L'éloquence ne se contente pas de plaire : soit que la parole retienne sa liberté naturelle dans l'étendue de la prose, soit que, resserrée dans la mesure des vers, et plus libre encore d'une autre sorte, elle prenne un vol plus hardi dans la poésie, toujours est-il véritable que l'éloquence n'est inventée, ou plutôt qu'elle n'est inspirée d'en haut que pour enflammer les hommes à la vertu. » Et Bossuet cite, à l'appui de sa thèse, saint Augustin, l'auteur favori de Fénelon. Là pourtant encore une différence est visible : pour la poésie comme pour la prose, Bossuet accepte docilement le joug léger de la règle, et y voit moins une contrainte qu'une limite et qu'un appui nécessaires; plus volontiers indépendant, Fénelon y verra une tyrannie. Il semble donc que, mieux que lui, Bossuet personnifie le vrai génie de ce siècle, dont la raison est la souveraine universellement reconnue.

Bossuct dans son diocèse de Meanv (IWSl-I Î04). — La déclaration du clergé de France. — Les ouvrages de piété.

L'autorité de Bossuet s'affermissait à la cour * et hors de la cour. C'est la période éclatante des oraisons funèbres, dont on se borne ici à indiquer la succession chronologique : 1660, Oraison de Henriette de France; — 1670, Oraison de Henriette d'Angleterre;— 1683, Oraison de Marie-Thérèse; — 1685, Oraison d'Anne de Gonzague; — 1686, Oraison de Michel Le Tellier; — 1687, Oraison de Condé.

Les deux premières oraisons seulement, celles des deux Henriette, ont été prononcées avant la nomination de Bossuet à l'évêché de Meaux (1681). Dans la péroraison de la dernière, Bossuet annonce qu'il va consacrer désormais à ses seules ouailles « les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ». Mais la période qui s'étend de 1681 à 1687 est une des plus brillantes de cette brillante carrière. Il est, après le roi, le grand inspirateur et directeur de l'assemblée du clergé de France, réunie en 1682 pour régler les démêlés survenus entre Louis XIV et le pape Innocent XII, au sujet des droits de

l. Je n'entends pas dire par ià que Bossuet ait été proprement un prélat de rour; je sais qu"à la cour même il a montré quelque courage, par exemple vis-àvis de M°" de Moutespan ; mais, enfin. Bossuet n'est pas un Bourdaloiie, et Sainte-Beuve n'a pas eu tort d'écrire : « Il n'y a qu'une opinion sur le génie oratoire de Bossuet ; il y en a, il peut y en avoir deux sur son esprit, sur sa personne et son caractère. On a trouvé dans les papiers de Colbert la note suivante, qu'un correspondant bien informé adressait au ministre, au sujet de l'abbé Bossuet, alors âgé de trente-cinq ans (1662) : » Attaché aux jésuites et à ceux qui peuvent « faire sa fortune plutôt par intérêt que par inclination, car naturellement il est i( assez libre, fin, railleur et se mettant fort au-dessus de beaucoup de choses. Ainsi, « lorsqu'il verra un parti qui con duit à la fortune, il y donnera, quel qu'il soit, et il « pourra servir utilement. » Quel qu'il soit n'est pas juste, et rien, dans la vie de Bossuet, n'autoriserait cette idée d'une ambition à tout prix. C'est un mot mis à la légère. D'ailleurs, l'information qu'on vient de lire et que le correspondant anonyme semble avoir donnée dans un esprit, non pas d'hostilité, mais de parfaite indifférence, n'a rien qui doive surprendre. Bossuet. d'abord attaché aux jésuites ou à leurs adhérents, puis lié avec les messieurs de Port-Royal, puis se tenant à distance et observant la neutralité, était assurément un politique : il ne se sentait pas de goût en général pour être du parti des disgraciés, des persécutés et des vaincus ; il avait fort égard à la doctrine et aux opinions en faveur à la cour; il avait im faible pour tout ce qui régnait à Versailles ; son esprit même, son talent, avait besoin, pour se déployer tout entier et atteindre à toute sa magnificence, de l'appui et du voisinage de l'autorité et de l'accompagnement de la fortune. » {Xouveaux Lundis, XII.)

régale ; c'esl lui qui prononça le sermon d'ouverture sur rUnité de TÉglise, et son nom reste attaché à la déclaration de l'Eglise gallicane, qui nie l'infaillibilité personnelle du pape et qui exige, pour que ses jugements soient irréformables, que le consentement de l'Église tout entière, représentée par les conciles, intervienne. Bossuet est là vraiment le chef de l'Église de France, et la Bruyère pourra bientôt, sans étonner personne, le saluer du nom de Père de l'Église.

C'est à cette époque aussi qu'il compose le Catéchisme de Meaux, le Traité de la communion, les Méditations sur l'Évangile et les Élévations sur les mystères. Destinées, non à être publiées, mais à édifier quelques communautés religieuses, les Méditations et les Élévations ne sont ni des traités dogmatiques ni des rêveries mystiques. Ce sont les etïusions d'une âme tendre à la fois et vigoureuse, les élans d'un esprit passionnément croyant, mais bien équilibré, qui s'abandonne sans s'égarer. Les Élévations, divisées en « semaines », semblent avoir plus proprement le caractère d'un ouvrage de piété; mais la première au moins, sur l'unité et la perfection de Dieu, a une grandeur simple et grave, qui émeut. Au reste, jusqu'en la théologie, Bossuet est poète. Veut-il nous faire entendre ce qu'était l'âme humaine avant que Dieu ait débrouillé son chaos et fécondé son néant, il voit, il peint ce qu'était le chaos primitif de l'univers avant que Dieu eût séparé la terre des eaux et y eût fait briller sa lumière.

Vous êtes tout-puissant, ô Dieu de gloire! J'adore votre immense et volontaire libéralité. Je passe tous les siècles et toutes les évolutions ou révolutions de la nature : je vous regarde comme vous étiez avant tout commencement et do toute éternité, c'est-à-dire que je vous regarde comme vous êtes, car vous êtes ce que vous étiez ; la créature a changé, mais vous, Seigneur, vous êtes toujours ce que vous êtes. Je laisse donc toute créature, et je vous regarde comme étant seul avant tous les siècles. O la belle et riche aumône que vous avez faite en créant le monde ! Que la terre était pauvre sous les eaux, et qu'elle était vide dans sa sécheresse avant que vous en eussiez fait germer les plantes avec tant de fruits et de vertus différentes, avant la naissance des forêts, avant que vous l'eussiez comme tapissée d'herbes et de fleurs, et avant encore que vous l'eussiez couverte de tant d'animaux! Que la mer était pauvre dans la vaste amplitude de son sein, avant qu'elle eût été faite Ui retraite de tant de poissons! Et qu'y avait-il de moins animé et de plus vide que l'air, avant que vous y eussiez répandu tant de volatiles? Mais combien le ciel môme était-il pauvre, avant que vous l'eussiez semé d'étoiles, et que vous y eussiez allumé le solei4 pour présider au jour, et la lune pour présider à la nuit! Que toute la masse de l'univers était informe, et que le chaos en était affreux et pauvre lorsque la lumière lui manquait ! Avant tout cela, que le néant était pauvre, puisque ce n'était qu'un pur néant! Mais

vous, Seigneur, qui étiez et qui portiez tout en voire puissance, « vous n'avoz fait qu'ouvrir votre main, et vous avez rempli d^ bénédictions » le ciel et la terre.

Les Méditations sont -pleines de mouvements rapides del'àme. Il semble qu'on voie Bossuet méditer et prier. Elles sont pleines aussi de belles pensées, souvent frappées en beaux mots, presque en maximes :

Quand on a le cœur pur, on a l'œil lumineux, et l'intention droite... Il y a de feintes douceurs, des douceurs dédaigneuses, pleines d'une fierté cachée ; ostentation et affectation de douceur, plus désobligeante, plus insultante que l'aigreur d'-clarée... Ce qui rend l'esprit aigre, c'est qu'on répand sur les autres le venin et l'amertume qu'on a en soi-même. Lorsqu'on a l'esprit tranquille par la jouissance du vrai bien et par la joie d'une bonne conscience, comme on n'a rien d'amer en soi, on n'a que douceur pour les autres; la vraie marque de l'innocence, ou conservée, ou recouvrée, c'est la douceur... Il faut dans les paroles du chrétien une sainte vivacité ; il faut reprendre avec force, et quelquefois piquer jusqu'au vif, comme fait un grain de sel. Mais ne mettez point trop de sel ensemble : au lieu de piquer la langue pour réveiller l'appétit, vous mettriez en feu toute la bouche.

Pourtant, a. ces observations piquantes, qui dénotent un moraliste, on préfère encore les passages où se révèle le cœur de Bossuet :

Le péché est le seul mal qu'on guérit en le pleurant. Pleurons sans fin, pécheurs, tant que nous sommes : que nos yeux soient changés en sources intarissables, dont le cours perpétuel creuse nos joues, comme parle le Psalmiste. La rémission des péchés est le fruit de ces précieuses larmes. Ah ! mille et mille fois heureux ceux qui pleurent leurs péchés, car ils seront consolés !

Mais ceux qui pleurent d'amour et de tendresse, qu'en dirons-nous? Heureux, mille fois heureux! Leur cœur se fond en eux-mêmes, comme parle l'Écriture, et semble vouloir s'écouler parleurs yeux. Qui me dira la cause de ces larmes? qui me la dira? Ceux qui les ont expérimentées souvent ne la peuvent dire, ni expliquer ce qui les touche. C'est tantôt la bonté d'un père ; c'est tantôt la condescendance d'un roi; c'est tantôt l'absence d'un époux; tantôt l'obscurité qu'il laisse dans l'àme lorsqu'il s'éloigne, et tantôt sa tendre voix lorsqu'il se rapproche et qu'il appelle sa fidèle épouse; mais le plus souvent c'est je ne sais quoi qu'on ne peut dire.

C'est aiasi que Bossuet sait être à la fois moraliste profond et poète inspiré. Nulle part ce mélange si naturel et pourtant si rare n'est plus saisissable ni plus saisissant que dans ce Traité de la concupiscence, qui porte en sous-titre ces paroles de saint Jean : « N'aimez pas le monde , ni ce qui est dans le monde. » Toutes les sortes de concupiscences, c'est-à-dire d'attachement passionné, orgueilleux et vain aux choses de la terre,

y sont énumérées, définies, condamnées avec une netteté impitoyable. L'auteur du Discours sur l'histoire universelle ne craint pas d'y dénoncer jusqu'à « cette insatiable avidité de savoir l'histoire », si puérile quand elle n'a pas pour but de nous fournir « quelque exemple utile à la vie humaine » ; jusqu'à l'amour immodéré de la science, de la lecture, surtout de la lecture des livres nouveaux, des romans, des comédies, des poésies; jusqu'aux ambitions misérables des paysans, si inlrailables « pour des bancs dans leurs paroisses ». Les beaux esprits, les philosophes, les poètes anciens et modernes, sont là bien durement traités. Lui-même, le sévère Boileau , qui a éparfçné si peu de gens, n'est pas épargné :

Les poètes et les beaux esprits chrétiens prennent le même esprit : la religion n'entre non plus dans le dessein et dans la composition de leurs ouvrages i|ue dans ceux des païens. Celui-là s'est mis dans l'esprit de Màiner les femmes; il ne se met point en peine s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux ;ï qui il a été donné comme un remède : pourvu qu'avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à son humeur satiii(iue, et qu'il fasse de belles peintures d'actions bien souvent très laides, il est content. Un autre croira f(prl beau de mépriser l'homme dans ses vanités et ses airs; il plaidera contre lui la cause des bétes, et attaquera en forme jusqu'à la raison, sans songer (ju'il déjirise l'image de Dieu, dont les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui sont si heureusement renouvelés par notre régénération.

« Celui-là », l'auteur de la satire des Femmes, et cet « autre », l'auteur de la satire de l'Homme, pourraient bien n'être qu'un même personnage; mais celui qui attaque « en forme » laraison est plus probablement l'auteur de VAi^olor/ie de Redmond de Scbondc, Monlaigiie. On est tenté de plaider la cause du « monde »; mais on oublie de le faire quand ces rigueurs un peu âpres sont tempérées et comme attendries par l'épauchement spontané de l'imagination la plus vraiment poétique peut-être qui soit au xvii« siècle :

Voulez-vous vuir un speclacle digne de vos yeux, chantez avec David : « Je verrai vos cieux, qui sont les ouvrages de vos doigts; la lune et les étoiles que vous avez fondées. » Écoutez Jésus-Christ, qui vous dit : « Considérez les lis des champs, et ces fleurs qui passent du malin au soir; je vous le dis en vérité, Saloniou, dans toute sa gloire, et avec ce beau diadème dont sa mère a orné sa télé, n'est pas si richement paré qu'une de ces fleurs. " Voyez ces riches tapis dont la terre commence à se couvrir dans le printemps. Que tout est i)elit en comparaison de ces grands ouvrages de Dieu! On y voit la simplicité avec la grandeur, l'abondance, la profusion, d'inépuisables richesses qui n'ont coûté qu'une parole, qu'une parole soutient. Tant de beaux objets ne se montrenl et n'attirent vos regards que ]jour les porter à leur auteur incomparablement plus beau...

Je me >uis levé pendant la nuit avec David « pour voir vos cieux qui sont les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez fondées ». Qu'ai-je vu, ô Seigneur, et quelle admirable image des effets de votre lumière infinie! Le soleil s'avançait, et son approche se faisait connaître par une céleste blancheur qui se répandait de l(jus côtés ; les étoiles étaient disparues, et la lune s'était levée avec son croissant, d'un argent si beau et si vif, que les yeux en étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant claire et illuminée par le coté qu'elle tournait vers lui ; tout le reste était obscur et ténébreux; et un petit demi-cercle recevait seulement dans c^'t endroit-là un ravissant éclat, par les rayons du soleil, comme du père de la lumière. Quand il la voit de côté, elle reçoit une teinte de lumière : plus il la voit, plus sa lumière s'accroît. Quand il la voit tout entière, elle est dans son plein; et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui d'où elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu'elle rend à son céleste illuminateur. A mesure qu'il approchait, je la voyais disparaître; le faible croissant diminuait peu à peu ; et quand le soleil se fut montré tout entier, sa jiâle et débile lumière, s'évanuuissant, se perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut comme absorbée. On voyait bien qu'elle ne pouvait avoir perdu sa lumière par l'approche du soleil qui l'éclairait; mais un petit astre cédait au grand, une petite lumière se confondait avec la grande; et la place du croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau rang parmi les étoiles.

Mon Dieu, lumière éternelle, c'est la figure de ce qui arrive à mon àme, quand vous l'éclairez. Elle n'est illuminée que du côté que vous la voyez : partout où vos rayons ne ])énètrent jias, ce n'est que ténèbres; et quand ils s e retirent tout à fait, l'obscurité et la défaillance sont entières.

L' « Histoire «les variations ». — Bossiiet polémiste.

C'est aussi pendant cette période si féconde de Metz qu'il composa et publia (1688) l'un de ses plus beaux livres, mais des plus passionnément discutés, son Histoire des variations des Eglises protestantes. La préface en définit le but et le caractère.

Si les protestants savaient à fond comment s'est formée leur religion, avec combien de variations et avec quelle inconstance leurs Confessions de foi ont été dressées, comment ils se sont séparés premièrement de nous, et puis entre eux; par combien de subtilités, de détours et d'équivoques ils ont tâché de réparer leurs divisions et de rassembler les membres épars de leur réforme désunie: cette réforme, dont ils se vantent, ne les contenterait guère; et, pour dire franchement ce que je pense, elle ne leur inspirerait que du mépris. C'est donc ces variations, ces subtilités, ces équivoques et ces artitjces, dont j'entreprends de faire l'histoire.

Ces variations dans l'exposition de la foi, on les a toujours regardées comme une marque de fausseté dans la doctrine

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