‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 5 sur 186 · C. de Litt. — BossuET · texte numérisé non relu

C. de Litt. — BossuET

exposée. « La vérité catholique, venue de Dieu, a d'abord sa perfection; l'hérésie, faible production de l'esprit humain, ne se peut faire que par pièces mal assorties... Montrer les varialions et les inconstances de Luther et des luthériens, c'est montrer l'esprit de vertige dans la source de la Réforme, et dans la tête où elle a été premièrement conçue. » Bossuet aura donc à parler souvent des réformateurs en caractérisant leurs contradictions, mais il n'en dira rien « qui ne soit tiré le plus souvent de leurs propres écrits ». Il les jugera, d'ailleurs, en évêque catholique, et il ne le cache pas.

Au reste, pour le fond des choses, on sait bien de quel avis je suis : car assurément je suis catholique aussi soumis qu'aucun autre aux décisions de l'Église, et tellement disposé, que personne ne craint davantage de préférer son sentiment particulier au sentiment universel. Après, cela, d'aller faire le neutre et l'indifférent, à cause que j'écris une histoire, ou de dissimuler ce que je suis, quand tout le monde le sait et que j'en fais gloire, ce serait faire au lecteur une illusion trop grossière : mais, avec cet aveu sincère, je maintiens aux protestants qu'ils ne peuvent me refuser leur croyance, et qu'ils ne liront jamais nulle histoire, quelle qu'elle soit, plus indubitable que celle-ci; puisque, dans ce que j'ai à dire contre leurs Églises et leurs auteurs, je n'en raconterai rien qui ne soit prouvé clairement par leurs propres témoignages.

Plusieurs de ses frères séparés, il le sait d'avance, s'aigriront contre lui au lieu de se calmer; il est résigné à subir les récriminations, les injures même et les calomnies; mais il demande à ses adversaires d'opposer des faits constants à des faits constants. Il définit sa méthode, qui consistera, non pas à écrire « un récit sec et décharné des variations de nos réformés », mais à en découvrir les causes, à montrer « qu'il ne s'est fait aucun changement parmi eux qui ne marque un inconvénient dans leur doctrine, et qui n'en soit l'efTet nécessaire ». Ainsi, au milieu de tant de disputes et des embarras de la nouvelle Réforme, la vérité catholique éclatera partout comme un beau soleil qui aura percé d'épais nuages. En prouvant aux calvinistes que les deux religions se touchent par plus de points qu'ils ne pensent, et qu'ils ont tort de trouver odieux dans la religion catholique ce qu'ils acceptent dans la leur, l'auteur fera en sorte que cet ouvrage, « contentieux » en apparence, tourne à la paix plutôt qu'à la dispute. D'autre part, en prouvant que l'Église catholique, grâce à la protection divine, a maintenu jusqu'au bout sa simplicité et sa droiture inflexible, il confirmera dans leur foi les humbles de cœur, par le spectacle des égarements de tant d'hommes éloquents et savants,

beaux esprits qui paraissent de grands esprits parce qu'ils entraînent les autres.

On déplorera les misères de l'esprit humain, et on connaîtra que le seul remède à de si grands maux est de savoir se détacher de son propre sens ; car c'est ce qui fait la différence du catholique et de l'hérétique. Le propre de l'hérétique, c'esl-ù-dire de celui qui a une opinion parlieuliére, est de s'attacher à ses propres pensées; et le propre du catholique, c'est-à-dire de l'universel, est de préférer à ses sentiments le sentiment commun de toute l'Église; c'est la grâce qu'on demandera pour les errants. Cependant on sera saisi d'une sainte et humble frayeur, en considérant les tentations si dangereuses et si délicates que Dieu envoie quelquefois à son Église, et les jugements qu'il exerce sur elle; et on ne cessera de faire des vœux pour lui obtenir des pasteurs également éclairés et exemplaires, puisque c'est faute d'en avoir eu beaucoup de semblables, que le troupeau racheté d'un si grand prix a été si indignement ravagé.

Le livre est d'avance tout entier dans la préface, et qu'est ce livre, sinon une glorification perpétuelle de l'Église catholique, qui porte en elle un principe d'unité indépendant de tous les gouvernements, étant elle-même « le céleste gouvernement institué par Jésus-Christ »? C'est contre cette pierre inébranlable que se brisa Luther, et bien d'autres que Luther se briseront contre elle. La Réforme a rompu, il est vrai, l'unité primitive; mais, en la divisant, elle s'est divisée elle-même, laissant l'unité à l'Église romaine dans la chaire de saint Pierre, qui en est le centre. Sûr de cette unité indestructible, Bossuet prend plaisir à montrer qu'on ne trouve dans la Réforme ni la suite des personnes, ni la suite de la doctrine, à railler ces morceaux rompus d'un morceau, ces schismes séparés d'un schisme, ces Églises « de quatre jours ».

On voit comment se séparent et comment s'unissent toutes ces sectes séparées de l'unilé catholique : en se séparant de la chaire de saint Pierre, elles se séparent entre elles et portent le juste supplice d'avoir méprisé le lien de leur unité. Lorsqu'elles se réunissent en apparence, elles n'en sont pas plus unies dans le fond ; et leur union, cimentée par des intérêts politiques, ne sert qu'à faire connaître, par une nouvelle preuve, qu'elles n'ont pas seulement l'idée de l'unité chrétienne, puisqu'elles n'en viennent jamais à « s'unir dans les sentiments ", comme saint PauU'a ordonné... C'est qu'on s'expose à changer souvent quand on a une fois changé... On sentait une religion bâtie sur le sable, qui n'avait pas même de stabilité dans ses Confessions de foi... La Réforme n'a jamais pu se contenter elle-même : ses symboles n'ont rien de certain, les décrets de ses synodes rien do fixe; ses Confessions de fui sont des confédérations et des marchés arbitraires; et ce qui y est article de foi ne l'est ni pour tous ni pour toujours; on se sépare par humeur, on se réunit par politique... Voilâtes extrémités cil l'on se trouve emporté lorsque, après avoir secoué le joug salutaire de l'autorité de l'Église, un s'abandonne aux opinions

humaines, comme à un vent changeant et impétueux. Si l'on oppose maintenant aux variations et h l'instabilité de ces nouvelles Églises la constance et la gravité de l'Église catholique, il sera aisé de juger où le Saint-Esprit préside...

On peut voir, par ces décisions, avec quelle brièveté, avec quelle précision, avec quelle uniformité l'Église s'explique. Les hérétiques, qui cherchent leur foi, vont à tâtons et varient. L'Église, qui porte toujours sa foi toute formée dans son cœur, ne cherche qu'à l'expliquer sans embarras et sans équivoques : c'est pourquoi ses décisions ne sont jamais chargées de beaucoup de paroles...

Ainsi quand une question a été une fois jugée dans l'Église, comme on ne manque jamais de la décider selon la tradition de tous les siècles passés, s'il arrive qu'on la remue dans les siècles suivants, après mille et douze cents ans on trouve toujours l'Église dans la même situation, toujours prête h opposer aux ennemis de la vérité les mêmes décrets que le saint-siège apostolique et l'unanimité catholique a prononcés , sans jamais y rien ajouter que ce qui est nécessaire contre les nouvelles erreurs...

Ces maximes de division ont été le fondement de la Réforme, puisqu'elle s'est établie par une rupture universelle; et l'unité de l'Église n'y a jamais été connue: c'est pourquoi ses variations, dont nous avons enfin achevé l'histoire, nous ont fait voir ce qu'elle était, c'est-à-dire un royaume désuni, divisé contre lui-même, et qui doit tomber tôt ou tard : pendant que l'Église catholique, immuablement attachée aux décrets une fois prononcés, sans qu'on y puisse montrer la moindre variation depuis l'origine du christianisme, se fait voir une Église bâtie sur la pierre, toujours assurée d'elle-même, ou plutôt des iiromesses qu'elle a reçues, ferme dans ses principes et guidée par un esprit qui no se démont jamais.

Que Celui qui tient les cœurs en sa main, et qui seul sait les bornes qu'il a données aux sectes rebelles et aux afflictions de son Église, fasse revenir bientôt à son unité tous ses enfants égarés ; et que nous ayons la joie de voir de nos yeux l'Israël, malheureusement divisé, se faire avec Juda un même chef!

Il est impossible de n'êlre pas touché par l'évidente sincérité du sentiment, et de n'être pas frappé par la grandeur soutenue de l'antithèse entre les perpétuelles variations des sectes prolestantes et la suite perpétuelle des croyances de l'Église catholique. Évêque catholique, Bossuet a mis tout son génie et toute sa foi dans la démonstration de celte thèse, mais c'est une thèse enlin. Elle ne va pas sans quelque dureté, par exemple à l'égard des Albigeois et des Vaudois persécutés, ou parfois même sans quelque injustice : Anne du Bourg, « ce fameux prétendu mai'tjr », et Goligny ne sont pas épargnés. Cette histoire prend souvent le ton du réquisitoire ou du plaidoyer : les mouvements brusques, les répétitions de tours oratoires, les exclamations, interrogations, apostrophes, abondent : « Et l'on dira que la main de Dieu n'est pas visible sur ces malheureux réformateurs!... Sa conscience lui permettait donc de... (trois fois répété)... On nous allègue Naaman... On nous allègue les apôtres... On nous allègue les mêmes apôtres... On m'oppose

des conjectures, et encore quelles conjectures!... Montrezmoi que du temps de ce saint pape (saint Léon) on ait plus fait pour les saints... Montrez-moi qu'on eût mis alors plus de forces dans leurs prières... Montrez-moi qu'en 360... Vous dites que dans ces mêmes années... Montrez-moi qu'on en ait moins pris... Mais qui jamais aurait pu...? Qui s'avisa jamais...? Montrez donc que du temps de saint Léon... Pourquoi donc demeurer en si beau chemin? Osez dire ce que \ous pensez. Commencez par saint Basile... « Ce ton passionné n'est pas assurément celui de l'histoire. 11 y a des moments où l'on se souvient des Provinciales : comme des Provinciales, on peut dire, de l'Histoire des variations, que l'on y trouve des exemples de toutes les formes d'éloquence, ironie, épigramme, trivialité, satire, raillerie presque voitairienne déjà, — qui le croirait? — sont répandues ici à pleines mains : tout est bon pour faire triompher la vérité immuable :

Le roi avait un Cranmer prêt à tout faire... Il n'y a rien parmi ces messieurs qui ne s'accommode, pourvu qu'on soit ennemi du pape et de Rome. Il était du nombre de ces merveilleux réformateurs toujours prêts à tout corriger et à tout reprendre, pourvu qu'on ne touche pas à leurs inclinations corrompues... On buvait comme ailleurs à la table des réformateurs, et ce n'était pas de pareils abus qu'ils avaient entrepris de corriger... On peut voir par là de quelle boutique est sortie cette méthode... Parmi toutes ces réformations, la seule qui n'avançait pas était visiblement celle des mœurs... Il est vrai que Luther avait pris le soin de mettre le diable dedans et dehors, dessus et dessous, à droite et à gauche, devant et derrière, les Zwingliens... Voilà ceux qui nous vantent leur douceur : il n'y avait qu'à les laisser faire, à cause qu'ils appliquaient à tout l'Écriture sainte et qu'ils chantaient mélodieusement des psaumes rimes... M. Claude était le plus subtil de tous les hommes à éluder les décisions de son Église lorsqu'elles l'incommodaient.

La satire parfois s'élargit en comédie, comme dans le récit célèbre de la visite de Carlostad cà Luther :

Au sortir du sermon de Luther, Carlostad le vint trouver à VOurse noire, où il logeait; lieu remarquable dans cette histoire, pour avoir donné le commencement à la guerre sacramentaire parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours, et après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Carlostad déclare à Luther qu'il ne pouvait souffrir son opinion de la présence réelle. Luther, avec un air dédaigneux, le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenait. Il tire le florin de sa poche. Carlostad le met dans la sienne. Ils touchèrent en la main l'un de l'autre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostad et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour; Carlostad fit raison, et avala le verre plein; ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 août en 1524. L'adieu des combattants fut mémorable. « Puissé-je te voir sur la roue! » dit Carlostad à Luther. « Puisses-tu te rompre le cou avant

que de sortir de la ville ! » L'entrée n'avait pas été moins agréable. Par es soins de Carlostad, Luther, entrant dans Orlemonde, « fut reçu à grands coups de pierres, et presque accablé de boue ». Voilà le nouvel Évangile ; voilà les actes des nouveaux apôtres.

L'Histoire des variations est donc un livre très sincère à la fois et très passionné. Il est très sincère, parce que, toute question de foi même mise à part, on sent que Bossuet, la plus haute personnilication qui ait jamais été de l'ordre et de la règle, a horreur de tous les novateurs qui les troublent, car il sait « dans quel abîme on se jette quand on abandonne la règle ». Ces funestes conséquences de l'esprit de désordre, il ne cesse de les mettre en relief, avec une énergique conviction : « Peu à peu tout va en ruine quand on a ébranlé les fondements... Chacun est maître à certains moments, parmi ceux qui se sont soustraits à l'autorité légitime, et le plus modéré est toujours le plus captif... C'est ainsi que tout se confond lorsqu'on sort du droit sentier pour suivre ses propres idées. » Il ne pardonne pas aux réformés d'avoir ouvert la voie au déisme, « c'est-à-dire à un athéisme déguisé ». Prêtre, il se fait la plus haute idée du rôle de l'Église dans le monde, de son universelle suprématie, et il s'indigne contre la doctrine anglaise « qui fait la puissance des évêques tellement émanée de celle du roi, qu'elle est môme révocable à volonté ». Philosophe chrétien, il voit partout l'action de la Providence protectrice du catholicisme : c'est la Providence, par exemple, qui arrête à Lutzen « le grand Gustave », au moment où toute la Réforme croit que Rome même va devenir sujette du luthéranisme.

Dans l'histoire donc Bossuet est théologien, comme il l'a été dans le Discours sur l'histoire universelle, comme il l'est partout. Quant aux causes historiques et politiques de la réforme, non seulement il ne les a pas vues, mais il ne pouvait pas les voir.

11 n'écrit point une histoire de la Réforme ; il écrit une histoire des variations des Églises réformées. Il n'entreprend pas de raconter comment la Réforme est née, comment elle s'est propagée, la cause et les conditions des grands mouvements et des révolutions politiques dont elle est sortie et qu'elle a portées dans l'Europe : l'étudier et la développer ainsi, ce serait, en l'expliquant, lui donner une sorte de raison d'être et l'assimiler tout au moins aux grandes révolutions des anciens empires. Une telle proposition, aux yeux de Bossuet, eût été presque blasphématoire...

L'œuvre ainsi conçue est une œuvre de controverse ; la controverse y prend la forme historique; mais les méthodes qu'y emploie Bossuet sont celles de la controverse plutôt que celles de l'histoire proprement dite...

Il ne faut point lui demander de chercher dans l'État, dans l'Église, dans la société surtout, dans les institutions et dans les mœurs des causes profondes et générales à la Réforme. II n'en voit que de particulières, tout intéressées, toutes passionnées et, partant, inépuisables. Pour faire honte aux réformés de leur prétendue réforme, il y rapetisse tout et l'abaisse : les idées, ce ne sont que querelles sur les mots, erreurs sur les textes infidèlement rapportés ou détorqués de leur sens, déguisements fourbes, sophismes, subtilités, détours, équivoques, artifices de langage et abus de l'esprit humain; les hommes, l'orgueil seul et la sensualité les animent : l'appétit déréglé de l'intelligence humaine pour les nouveautés, l'arrogance, la vanité, l'ostentation, la curiosité vaine des choses interdites, l'impatience de la règle, par-dessus tout l'ambition d' « esprits superbes, pleins de chagrin et d'aigreur », voilà ce qui les « pousse à tout remuer pour se faire distinguer des autres » ; voilà « la dépravation profonde qui les pénètre jusqu'à la moelle des os ». Ij'Hintoire des rarialions est, sous ce rapport, une sorte de commentaire vivant du Trailé de lu concupiscence. Bossuet en tire toutes ces grandes leçons de misère humaine où il excelle. Les caractères y sont merveilleusement dessinés, et, nulle part, personne n'a mieux montré, ainsi que Nisard l'a si bien dit, « comment l'intérêt se mêle aux opinions spéculatives, et la passion aux vues de l'intelligence ; comment les hommes de parti exploitent leurs doctrines et en sont dupes ». Mais dans ce cadre de théologie et de prédication, l'histoire demeure toute psychologique ; tous les mouvements s'y réduisent à des sophismes dans la pensée, à des intrigues et à des cabales dans l'action...

Les causes et les conditions sociales des révolutions, les passions nationales qui s'y mêlent, les grandes transformations de nations et d'États qui s'y accomplissent, échappent à Bossuet dans la Réforme, comme elles lui ont échappé à Rome. Il n'aperçoit dans la Réforme qu'un égarement de la conscience, il n'y découvre point une révolution dans la conscience. Il rattache la Réforme à la série des éternelles aberrations de l'esprit humain; il n'y discerne point une époque de l'histoire de l'humanité. Enfin, le peuple en est absent; la multitude n'y apparaît qu'en instrument aveugle des hypocrites ou des séditieux qui l'exploitent. Ce qui est pour nous le fond même et la substance de l'histoire n'en est pour lui que le cadre ou le décor'.

1. Albert Sorel, Temps du 3 janvier 1893. Dans cette étude magistrale, M. Sorel rend compte du très beau livre de M. Rébolliau, Bossuet Idstorien da protestantisme , où l'auteur s'efforce de montrer que l'Histoire des variations est une œuvre vraiment scientifique. M. Lanson, qui admire aussi de plein cœur Bossuet historien et polémiste, ou polémiste dans l'histoire, écrit pourtant : " C'est uuc œuvre de théologie, et, sous forme d'exposition historique, un traité de controverse : Bossuet de tout temps a aimé cette méthode... Il va sans dire que son talent historique n'a pu s'exercer que d'accord avec sa doctrine théologique, et que partout où l'histoire eût contredit la théologie, c'est la théologie qui seule dicte à l'écrivain sa pensée et sa phrase. Bossuet a pu peindre les hommes de la Reforme : il ne pouvait expliquer la Réforme elle-même. Il ne faut pas lui demander les causes historiques qui ont soustrait en pou d'années la moitié de l'Europe à l'obéissance du pape... Il n'a pas vu ni marqué suffisamment que la Réforme, en tous ces pays, a été la conséquence fatale de l'impossibilité que les peuples ont sentie à un moment d'aller plus loin, en restant soumis à Rome, dans le développement de leurs aspirations et d(? leur génie : la constitution de l'Eglise faisait obstacle à la vie nationale ; la nation qui voulait vivre et être tout ce qu'elle pouvait être a rompu l'obstacle; le fait religieux est enveloppé et dominé de toutes parts par les nécessités historiques. » {Bossuet, Lecènc.)

Bossuet historien <1an!>« 1' « IIi<!«toire des variations ».

L'Histoire des variations, ce n'est donc pas Vhistoire telle que nous la concevons aujourd'hui, mais c'est pourtant, même après qu'on y a fait la part de la polémique, iine histoire où certaines des qualités de l'historien, et non des moindres, sont dans tout leur jour. Ce même critique qui vient d'indiquer si nettement les qualités de l'historien qui font défaut à Bossuet, M. Sorel, n'indique pas avec moins de netteté par où, malgré tout, celte œuvre est une œuvre historique.

Bossuet avait confondu sans peine les docteurs réformés contre lesquels il combattait. Sa démonstration est l'évidence même, et l'on peut dire que plus l'histoire de la Réforme sera approfondie et fouillée, plus la variation y apparaîtra, continue et essentielle, en quelque sorte. C'est que la variation est l'esprit même de la Réforme et la conséquence nécessaire du libre examen. Voilà ce que les réformés, contemporains de Bossuet, ne voulaient pas voir, ce qu'ils s'obstinaient à nier, ce qui est devenu lumineux par la suite et ce que Bossuet, autant que personne, a contribué à mettre en lumière. Au xviio siècle les réformés étaient encore tout pénétrés des idées mêmes qui inspiraient Bossuet : la perpétuité, signe de vérité dans la foi ; l'immutabilité, signe de vertu dans l'État. C'étaient les idées de Rome; la Réforme procédait d'une révolution qui les devait anéantir; mais les réformés ne s'en rendaient pas compte. Ils cherchaient leurs titres dans une primitive Église très artificielle qu'ils reconstruisaient, et dans une conformité, très arbitrairement établie, aux dogmes de cette Église. Aujourd'hui, la Réforme se réclame, au contraire, de l'esprit de liberté, qui est l'esprit de mouvement et de vie, et son titre principal à exprimer la conscience de l'humanité moderne, elle le trouve dans ses transformations mêmes. On disait autrefois : « Vous changez , donc vous n'êtes pas. » On dirait aujourd'hui volontiers : k Vous êtes immuable, donc vous n'êtes plus. » Bossuet, M. Monod l'a dit en termes excellents, a donc contribué à dégager cette évolution capitale du protestantisme ; il a contribué à donner « aux protestants une conscience plus claire et une vue plus nette de la nature de leur foi et de leur Église ».

Il a fait plus. Il a jeté dans le monde, avec toute l'autorité de son style, et propagé cette idée de la transformation, de l'évolution, si l'on veut, des idées, des institutions, des sociétés, qui est devenue la notion fondamentale de l'histoire rnoderne. De l'histoire de la religion chrétienne où il la montrait, pour en faire horreur, elle a passé dans l'histoire générale, où elle est devenue l'idée maîtresse. S'il ne subsistait de l'Histoire des varia lion a que le fond qu'y avait cru mettre Bossuet, la controverse, il n'en subsisterait rien, car depuis longtemps la controverse n'a plus, sur ce point, de raison d'être. Mais il reste, en une langue incomparable, en un appareil de composition sans rival, la description, merveilleusement analysée et suivie, de l'évolution d'une des idées principales de la pensée humaine. Et, grâce à la beauté littéraire qui a fait lire constamment l'œuvre de Bossuet, cette œuvre a agi et continue d'o-

jjiji'er encore contre le dessein de l'auteur, mais avec le progrès de l'esprit humain.

Dès lors, nous sommes à notre aise pour admirer, et non pas seulement pour admirer les beautés littéraires, on serait tenté de dire les beautés dramatiques de l'ouvrage, pour nous écrier, avec M™'' de Sévigné : « Nous lisons les Varialions de M. de Meaux. Ah! le beau livre à mon gré! Le temps passe comme un éclair : il nous emporte. » Plus d'un développement théologique qui ne rebutait pas une grande dame du xvii" siècle, une Sévigné sérieuse et rieuse tout à la fois, nous semble aujourd'hui un peu complaisant et traînant. Mais les grandes vues d'ensemble, alors même que nous n'y entrons pas, éveillent en nous d'autres idées aux lointaines perspectives, et savoir suggérer des idées, c'est peut-être la plus féconde vertu de l'historien. D'ailleurs il y a deux parts à faire dans l'ouvrage de Bossuet : la part de la polémique actuelle, qui devait vieillir, qui ne peut plus nous passionner comme elle passionnait les contemporains, mais que l'éloquente passion d'un Bossuet rend vivante encore en quelque mesure pour les lettrés; et la part des recherches historiques, dont la passion ne doit pas nous cacher le fond solide. M. Rébelliau a pu consacrer tout un livre, et un livre vraiment historique, à l'étude des sources où Bossuet a puisé; il a pu le montrer s'appuyant de préférence sur les actes officiels ou sur les propres écrits des réformateurs plutôt que sur des livres de seconde main, très supérieur par la rigueur — relative — de sa méthode à Davila, cet historien des troubles civils du xvi" siècle, qui fut très estimé jusqu'au milieu du xvii^ siècle, mais dont la courte vue ne dépasse guère les cabinets des princes et le jeu des passions de la cour.

Tout historien est nécessairement un moraliste, et c'est peut-être à force d'être un profond moraliste que Bossuet parfois est un historien exact. Ce sont des idées qu'il oppose, mais ce sont aussi et surtout des hommes, et ces' hommes, il les étudie, les caractérise, les peint, de façon à ne nous laisser rien ignorer de leur vie morale. De là ces portraits individuels et parallèles où se concentre, pour ainsi dire, la lumière qui éclaire les événements. Sans doute, le point de vue change, et le ton aussi, selon qu'il est question d'un saint Bernard ou d'un Luther.

Saint Bernard. — Le seul saint Bernard, que Dieu suscita en ce temps-là avec toutes les grâces des prophètes et des apôtres pour combattre les nou-

veaux hérétiques, lorsqu'ils faisaient de plus grands efforts pour s'étendre en France, suflisait pour les confondre. C'était là qu'on voyait un esprit vraiment ajtostolique, et une sainteté si éclatante, qu'elle fut en admiration même à ceux dont il avait combattu les erreurs; de manière qu'il y en eut qui, en damnant insolemment les saints docteurs, exceptaient saint Bernard de cette sentence, et se crurent obligés à publier qu'à la fin il s'était mis dans leur parti : tant ils rougissaient d'avoir contre eux un tel témoin.

Luther. — Martin Luther, augustin de profession, docteur et professeur en théologie dans l'université de Wittemberg, donna le branle à ces mouvements. Les deux partis de ceux qui se sont dits réformés l'ont également reconnu pour auteur de cotte nouvelle réformation. Ce n'a pas été seulement les luthériens, ses sectateurs, qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges. Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paraître contre le pape. C'est la trompette, ou plutôt c'est le tonnerre, c'est la foudre qui a tiré le monde de sa léthargie : ce n'était pas Luther qui parlait, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche.

Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse, qui entraînait les peuples et les ravissait; une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples : de sorte qu'ils n'osaient le contredire ni dans les grandes choses ni dans les petites....

Enflé de son savoir, médiocre au fond, mais grand pour le temps, et trop grand pour son salut et pour le repos de l'Église, il se mettait au-dessus de tous les hommes, et non seulement de ceux de son siècle, mais encore des plus illustres des siècles passés...

Il faut avouer qu'il avait beaucoup de force dans l'esprit : rien ne lui manquait que la règle, qu'on ne peut jamais avoir que dans l'Église et souslejoug d'une autorité légitime. Si Luther se fût tenu sous ce joug si nécessaire à toutes sortes d'esprits, et surtout aux esprits bouillants et impétueux comme le sien, il eût pu retrancher de ses discours ses emportements, ses plaisanteries, son arrogance brulale, ses excès, ou, pour mieux dire, ses extravagances: et la force avec laquelle il manie quelques vérités n'aurait pas servi à la séduction. C'est pourquoi on le voit encore invincible quand il traite les dogmes anciens qu'il avait pris dans le sein de l'Église : mais l'orgueil suivait de près ses victoires.

Calvin. — Calvin mourut au commencement des troubles. C'est une faiblesse de vouloir trouver quelque chose d'extraordinaire dans la mort de telles gens : Dieu ne donne i)as toujours de ces exemples. Puisqu'il permet les hérésies pour l'éprouve des siens, il ne faut pas s'étonner que, pour achever cette épreuve, il laisse dominer en eux jusqu'à la fin l'esprit de séduction avec les apparences dont il se couvre; et, sans m'informer davantage de la vie et de la mort de Calvin, c'en est assez d'avoir allumé dans sa patrie une flamme que tant de sang répandu n'a pu éteindre, et d'être allé comparaître devant le jugement de Dieu sans aucun remords d'un si grand crime.

Il est clair que Rossuet fait elTort pour être impartial envers ses adversaires ; il est clair aussi qu'il ne peut y réussir entièrement. Mais Luther n'est pas, après tout, si maltraité qu'on pouvait s'y attendre, et la comparaison avec Calvin lui est favorable. « Auprès de cette violence Luther était la douceur même; et, s'il faut faire la comparaison de ces deux hommes, il n'y a

personne qui n'ainiàt mieux essuyer la colère impétueuse et insolente de l'un, que la profonde malignité et l'amertume de l'autre, qui se vante d'être de sang-froid quand il répand tant de poison dans ses discours. » II est même un des chefs de la Réforme vers qui Bossuet semble entraîné par une sorte de sympathie involontaire : c'est Mélanchthon, « homme modéré et naturellement sincère,... le plus paisible de tous les hommes », écrivain érudit et élégant, simple et crédule pourtant (« les bons esprits le sont souvent »), que l'éloquence de Luther transporta tout d'abord d'enthousiasme, mais qui bientôt ne savait plus où il en était quand il assistait aux emportements de son maître; il ne le suivait qu'en gémissant : « C'est pourquoi il pleurait sans fin, et Luther, par toutes les lettres qu'il lui écrivait, ne pouvait le consoler... Ses larmes ne tarirent plus durant trente ans... Quel état de ne pouvoir trouver nulle part ni la paix ni la vérité comme il l'entendait! >■> Les livres II, III et V sont, sinon une étude historique toujours sûre dans les détails, au moins, dans l'ensemble, une merveilleuse élude psychologique, un « caractère » tracé avec beaucoup de vigueur à la fois et de finesse, ou plutôt une antithèse entre deux caractères, le fougueux Luther et le tendre Mélanchthon, l'homme d'action et le lettré. Bossuet aime ces parallèles : Zwingle et Œcolampade, Zwingle et Bucer, Thomas Cranmer et saint Thomas de Cantorbéry. On sent le parti pris et l'artifice du procédé, même là où l'on admire le plus la droiture des intentions et la sincérité de la foi. Mais on sent aussi l'effort pour s'élever, non à l'impartialité absolue (elle n'irait pas sans la neutralité, et la neutralité, aux yeux de Bossuet, serait une trahison), mais du moins à une vue sereine des choses :

Les commencements de Luther, durant lesquels Mélanchthon se donna tout à fait à lui, étaient spécieux. Crier contre des abus, f/ui n'étaient que trop véritables, avec beaucoup de force et de liberté ; remplir ses discours de pensées pieuses, restes d'une bonne institution; et encore avec cela mener une vie, sinon parfaite, du moins sans reproche devant les hommes, sont choses assez attirantes. Il ne faut pas croire que les hérésies aient toujours pour auteurs des impies ou des libertins, qui de propos délibéré fassent servir la religion à leurs passions,... il y faut même trouver une régularité apparente, sans quoi où serait la séduction tant prédite dans l'Ecriture ? Luther avait goûté la dévotion... Condamné par le pape, il réclama le concile que toute la chrétienté réclamait aussi depuis plusieurs siècles, comme le seul remède des maux de l'Église. La reformation des mœurs corrompues était désirée de tout l'univers; et quoique la saine doctrine subsistât toujours également dans l'Église, elle n'y était pas également bien expliquée par tous les prédicateurs. Plusieurs ne prêchaient que les indulgences, les pèlerinages, l'aumône donnée aux reli-

gieux, et faisaient le fond de la piété de ces pratiques, qui n'en étaient que les accessoires.

Il ne craint pas d'y insister, « la réformation était désirée par les peuples, par les docteurs et par les prélats catholiques ». Mais quelle différence entre un Gerson, un d'Ailly, qui, « vraiment pacifiques et enfants de l'Église, en déploraient les maux sans aigreur, en proposaient avec respect la réformation, dont aussi ils toléraient humblement le délai », regardant la rupture comme le comble de tous les maux, et ces réformateurs bruyants, confiants en leur sens propre, qui précipitent la rupture et y cherchent la satisfaction de leur orgueil! Ceux-là, Bossuet, apôtre de la tradition immuable, ne pourrait pas leur rendre justice, alors même qu'il le voudrait.

Si l'on joint à l'Histoire des variations la très remarquable Défense de l'Histoire des variations (1691), il semble impossible de refuser, sinon son adhésion, au moins son respect à une œuvre qui suffirait à remplir la vie et à faire la gloire d'un seul homme. On ne mettra pas, sans doute, avec un critique*, VHistoire des variations « au-dessus de tout » ; mais on dira volontiers avec lui : « Qui n'a pas lu VHistoire des variations ne connaît pas Bossuet. »

Les « Maximes et réflexions sur la eoiucdie »•

Quelques années plus tard, en 1694, dans une œuvre beaucoup moins considérable, mais plus significative encore peutêtre, parce qu'elle est moins modérée, Bossuet se montrait de nouveau le gardien jaloux de la stricte orthodoxie, l'adversaire résolu de toutes les opinions individuelles qui risqueraient de la compromettre.

Dans le Traité de la concupiscence, il écrit :

N'assistez point aux théâtres : car tout y est comme dans le monde, dont ils sont l'image, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie ; on y rend les passions délectables, et tout le plaisir consiste à les réveiller.

Ne croyez pas qu'onsoit innocent en jouant ou en faisant un jeu des vicieuses passions des autres; par là on nourrit les siennes. Un spectateur du dehors

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