‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 46 sur 186 · Voir la Gazette de France ilu 30 août · texte numérisé non relu

Voir la Gazette de France ilu 30 août

louchante à la fois, et aussi de cette oraison funèbre de la mère qui avait précédé de si peu celle de la fille; et il s'écriait, s'adressant à Condé, qui devait survivre dix-sept ans à Henriette :

Monseigneur, J'ÉTAIS donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très haute et très puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre, ductiesse d'Orléans. Elle que j'avais voe si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être sitôt après le sujet d'un discours semblable, et ma triste voix était; réservée à ce déplorable ministère.

Autrement paisible dans sa généralité était l'esorde majestueux et lent de l'Oraison funèbre de Henriette de France : « Celui qui règne dans les cieux... « Plus tard, en adressant b. Tabbé de Rancé, le 30 octobre 1680, les oraisons funèbres delà mère et de la fille, Bossuet écrivait : « Je vous envoie deux oraisons funèbres qui, parce qu'elles font voir le néant du monde, peuvent avoir place parmi les livres d'un solitaire : en tout cas, on peut les regarder comme deux tètes de mort assez touchantes. » Très touchantes, sans doute, mais diversement : l'oraison de Henriette de France est celle d'une reine malheureuse, dont Bossuet considère la destinée comme une leçon pour tous les rois; l'oraison de Henriette d'Angleterre est celle d'une femme plus encore que d'une princesse, et la mort prématurée de cette femme est un grave sujet de méditation pour tous les hommes. La même idée, certes, celle de la Providence, maîtresse absolue de la vie et de la grandeur humaine, domine les deux discours; mais l'oraison de la vieille reine n'est pas autre chose que raj33£le^et calrne développement de cette idée, et s'il s'y mêle quelque tristesse, c'est une tristesse sereine; l'oraison de la jeune duchesse généralise la leçon en l'étendant à tous ceux qui naissent et qui meurent, et pourtant donne à l'exemple qui précise la leçon un cliarmejglusjarticulier et plus personnel. Et l'exemple touche ceux mêmes que la leçon ne convainc pas, car Bossuet, loin d'atténuer ici sa théorie de l'action providentielle, l'expose et l'applique de façon à étonner le lecteur moderne, si la figure aussitôt évoquée de Henriette ne faisait oublier ce qu'il peut y avoir de trop absolu dans l'expression tout au moins de la théorie. Bossuet ne craint pas de dire non seulement que Madame a été choisie, sacrifiée par Dieu, pour instruire les hommes, mais que pour l'instruire et le sauver à son tour, « il a fallu renverser tout un grand royaume ». — « Si les lois de l'État s'opposent à son salut éter-

nel, Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois. II met les âmes à ce prix. » Ce qui revient à dire que Dieu a déchaîné la révolution d'Angleterre pour sauver l'âme de Madame. Mais ce « mj'stère de la prédestination et de la grâce », il n'est pas ici au premier plan; le dogme théologique s'efface I bientôt devant les grands lieux communs de morale humaine, et la mort vient tout offusquer de son ombre, même cette révolution dont la princesse a été victime et dont Bossuet avait tracé le tableau en traits si larges et si hardis dans l'oraison de 1669. Ce serait lui faire injure que de croire qu'il avait épuisé le sujet en un premier effort, et qu'il craignait de se répéter. Les choses qu'il jugeait nécessaires de redire, il les redisait. D'Ormesson déclarait ce sujet '< stérile », sans doute parce qu'on n'y pouvait plus refaire les portraits de Charles P"" et de Cromwell. 11 est certain qu'il n'était pas aussi essentiellement historique que le précédent : les conflits politiques et religieux n'en sont pas absents, mais n'y sont pas l'essentiel. Ces terribles événements qui ont pesé sur la vie entière de la niére n'ont jeté qu'une ombre sur le berceau de la fille. Ce qui est terrible dans la destinée de Madame, ce ne sont pas ses humiliations passées, c'est sa mort récente et foudroyante, à vingtsix ans. A la différence des situations correspondra donc une différence profonde dans le ton. Le « moi », dont les hommes du xvii" siècle usent si discrètement, ce « moi » que Pascal jugeait haïssable, ici il se fait aimer, si bien, comme l'a remarqué Saint-Évremond, qu'on passe aisément de l'admiration du discours à celle de la personne de l'orateur '. I! semblerait déplacé, au contraire, que des émotions si personnelles et si directement ressenties fussent traduites dans un slyle impersonnel, que le devoir du prêtre effaçât les souvenirs de l'homme, et que l'oraison funèbre ne se transformât pas à ceilains moments en élégie. C'est un témoin qui parle, et un témoin qui fut un ami.

Que dirai-je de sa libéralité? Elle donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d'àme qui marquait tout ensemble et le mépris du don et l'estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes, tantôt même par son silence, elle relevait ses présents; et cet art de donner agréablement, qu'elle avait si bien pratiqué durant sa vie, l'a suivie, je le sais-, jusqu'entre les bras de la mort...

Page 1