Lettre au duc de Créqui
2. « Comme .M. de Condom lui parlait, sa première femme de chambre s'approcha d'elle pour lui donner quelque chose dont elle avait besoin; elle lui dit en
Elle a aimé en mourant le Sauveur Jésus, les bras lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix; j'ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre rédemption : u'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur?
M. Brunetière a dit de cette oraison que c'était le modèle di' la Méditation, parce que Bossuet s"y laisse voir lui-même à nous, comme Lamartine dans son Crucifix ou dans son Désespoir^. 11 y a du lyrisme dans cette éloquence : qu'on se rappelle la belle 'élTIarge comparaison des eaux courantes, déjà esquissée dans l'oraison funèbre de Henri de Gornay, tant de mouvements spontanés, d'apostrophes, d'où l'art du rhéteur est absent, de cris qui semblent s'échapper d'une àme encore frémissante. Mais ce qui nous pénètre, c'est la mélancolie dont l'orateur, le poète, est pénétré lui-même, et, dans l'expression de cette mélancolie, la simplicité la plus absolue : « Madame a passé du matin au soir,'ainsi que l'herbe des champs. Le matin, elle fleurissait; avec quelles grâces, vous le savez; le soir, nous la vîmes séchée. » Pour être éloquent avec simplicité, Bossuet n'a qu'à laisser parler son cœur, et à se souvenir de l'Ecriture dont il s'est longtemps nourri : le langage biblique est l'expression naturelle de sentiments simples et forts, et, bien que Bossuet cite encore le plus « grave » des historiens latins. Tacite, les souvenirs profanes sont ici plus rares que dans l'oraison funèbre de Henriette de France : tout coule de source, et d'une source profonde.
La coniposîtîon dans l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre et le « Sermon sur la mort ».
Mais trop parler d'élégie à propos d'un discours dont la mort tragique de Madame fait le fond, ce serait risquer de laisser une idée peu exacte d'un génie oratoire si viril. Oui, ce discours est touchant, parce qu'on sent que l'orateur est touché ; mais l'ensemble n'en est pas moins puissant. C'est une méditation
anglais, afin que M. de Condom ne Ventenditpas, conservant jusqu'à la mort la politesse de son esprit : « Donnez à M. de Condom, lorsque je serai morte, l'emeraude que j'avais fait faire pour lui. •> (M""^ de la Fayette. J 1. Conférence faite à Dijon le la avril 1894.
sur la mort de Madame, mais aussi et plus encore une méditation sur la mort en général. Quelle leçon sortait pour tous, particulièrement pour cet auditoire de princes et de courtisans, de cette « étonnante » catastrophe, que Bossuet n'a garde d'écarter, à laquelle, au contraire, à chaque tournant de son discours, il ramène nos esprits et nos yeux, avec la complaisance grave et triste du moraliste chrétien! Quelle occasion unique s'offrait de fah^e vivre ce texte si bien choisi, qui, en d'autres circonstances et dans la bouche d'un autre orateur, aurait pu sembler banal, mais qui devient ici singulièrement expressif : « Vanité des vanités, et tout est vanité! »
Plusieurs années auparavant (16G2), Bossuet avait prononcé un sermon sur la Mort, admirable et dont on a pu dire pourtant qu'il était « une ébauche toute tracée d'avance » de Foraison de Madame, comme les sermons sur la Providence et sur V Ambition sont les ébauches des oraisons de Henriette de France et de Condé*. Le sermon semble écrit un peu vite, et la fin en est brusque ; l'art est plus achevé dans l'oraison funèbre, où le développement est sobre jusqu'en sa magnificence, et qui réalise avec plus de sûreté de goût l'harmonieux équilibre des parties dans l'ensemble. Les citations de David (celle d'où sort le développement si rigoureux et si émouvant à la fois sur l'accident et la substance) et de Terlullien sont les mêmes, mais transfoi'mées par la manière dont le génie même de Bossuet les applique à un sujet et à un genre différents. Pour le fond, la division même et le plan, il n'y a pas, il ne pouvait pas y avoir de différence, puisque dans les deux discours Bossuet doit partir de la même vérité et aboutir à la même leçon.
O mort, nous te rendons grâces des lumières que tu répands sur notre ignorance : toi seule nous convaincs do notre bassesse, toi seule nous fais connaître notre dignité; si l'homme s'estime trop, tu sais déprimer son orgueil; si l'homme se méprise trop, tu sais relever son courage; et, pour réduire toutes ses pensées à un juste tempérament, tu lui apprends ces deux vérités, qui lui ouvrent les yeux pour se bien connaître : qu'il est infiniment méprisable, en tant qu'il passe, et infiniment estimable, en tant qu'il aboutit à l'éternité.
Mais ce second point, l'homme infiniment estimable, si on le considère du côté du ciel, n'est pas traité dans le même esprit par le sernionnaire : à la misère de l'homme « en tant qu'il passe », Bossuet opposait alors sa grandeur, même intellec-
i. M. Brunetière, édition des Sermons, p. 197.
tuelle, avec une sorte d'admiration involontaire ^ Il veut parler, dit-il, en théologien, mais il se trouve qu'il a parlé là presque en philosophe. Dans l'oraison funèbre, la raison humaine ne sera point glorifiée, elThomme ne sera relevé que parle secours de la grâce. C'est que le sermon a un caractère de généralité et de sérénité qui permettent à l'orateur de « réduire toutes ses pensées à un juste tempérament »; dans l'oraison funèbre, l'exemple d'où sort le discours est trop émouvant pour ne pas appeler une opposition plus marquée, une leçon plus directe et plus impitoyable.
Cette comparaison suffirait à donner une idée précise de ce que doit être en substance l'oraison de Madame. La composition, fortement mais non pas artificiellement antithétique, a cette simplicité caractéristique des belles œuvres où la nature et l'art s'associent et se complètent l'une par l'autre.
Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que, croyant avec les impies que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, après avoir commencé son divin ouvrage par les paroles que j'ai récitées, après en avoir rempli toutes les pages du mépris des choses humaines, veut enfin montrer à l'homme quelque chose de plus solide, et conclut tout son discours, en lui disant : « Crains Dieu, et garde ses commandements : car c'est là tout l'homme : et sache que le Seigneur examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de mal. » Ainsi tout est laiii eu l'homme, si nous reyurdnns ce qu'il donne au monde, mais au contraire tout es7 important si nous considérons ce qu'il doit ii Dieu. Encore une fois tout est vain en l'homme, si nous regardons le cours de sa rie mortelle, viais tout est précieux, tout est important, si nous contemplons le terme où^ elle aboutit, ette compte qu'il en faut rendre. Méditons donc aujourd'hui, à la vue de cet autel et de ce tombeau, la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste, l'une qui montre le néant de l'homme, l'autre qui établit sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de ce néant, pourvu que cet autel, où l'on offre tous les jours pour nous une victime d'un si grand'prix, nous apprenne en même temps notre dignité. La princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre. Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi, voyons ce qu'une sainte mort lui a donné.
Cette division si lucide, que Bossuet nous présente sous plusieurs formes successives, comme pour l'enfoncer dans les esprits les plus inattentifs, explique d'avance pourquoi il croira devoir faire un double récit de la mort de Madame. Dans la première partie, en effet, destinée à mettre en lumière la vanité des grandeurs humaines, Bossuet rappelle l'illustre nais-