Voir le fascicule sur les Sermons, p
sance et l'illustre mariaf:;e de la princesse, les qualités de son esprit et de son cœur, la gloire qu'elle-même vient de mériter en faisant de l'Angleterre l'alliée de la France. Mais bientôt il s'écrie : « La grandeur et la gloire! Pouvons- nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort?... Il est temps de faire voir que tout ce qui est mortel, quoi qu'on ajoute par le dehors pour le faire paraître grand, est par son fond incapable d'élévation. » Il n'aura donc rien fait pour Madame, s'il ne commence à raconter ce qui l'unit à Dieu. Et c'est ce qu'il se hâte de faire, et c'est ici qu'éclate le coup de tonnerre : « Madame se meurt! iMadame est morte! » Court, mais d'autant plus saisissant, ce premier récit de la mort de Henriette nous fait assez sentir « ce qu'une mort soudaine lui a ravi ». Lui a-t-elle tout ravi pourtant? Non : si la princesse y a perdu une grandeur vaine, la chrétienne y a gagné le seul vrai bonheur : « Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi : les ombres de la mort se dissipent, Madame n'est plus dans le tombeau : la mort, qui semblait tout détruire, a tout établi. » Et cette transition, qui sort du cœur même du sujet, est comme le gond sur lequel tourne le discours. Bossuet peut chercher maintenant, dans la seconde partie, ce qu'il y a de grand et de solide en l'homme :« Voulez-vous savoir, en un mot, ce que c'est que l'homme ? Tout son devoir, tout son objet, toute sa nature, c'est de craindre Dieu : tout le reste est vain, je le déclare; mais aussi tout le reste n'est pas l'homme. Voici ce qui est réel et solide, et ce que la mort ne peut enlever. » Il ne le prouve pas seulement de l'homme en général, en approfondissant sa nature, mais de la princesse en particulier, en reprenant, dans ses traits essentiels, l'histoire de sa vie et aussi de sa mort.
Donc, Messieurs, si je vous fais voir encore une fois Madame aux prises avec la mort, n'apprétiendez rien pour elle : quelque cruelle que la mort vous paraisse, elle ne doit servir à cette fois que pour accomplir l'œuvre de la grâce, et sceller en cette princesse le conseil de son éternelle prédestination...
Ne disons plus que la mort a tout d'un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde : disons qu'elle a mis fin aux ])lus grands périls dont une àme chrétienne jjout être assaillie... Le temps a été court, je l'avoue; mais l'opération de la grâce a été forte, mais la fidélité de l'àme a été parfaite. C'est l'effet d'un art consommé de réduire en petit un grand ouvrage ; et la grâce, cette excellente ouvrière, se plaît quelquefois à renfermer en un jour la perfection d'une longue vie.
Instruits que ce malheur apparent a été pour elle l'instrument du salut, nous savons maintenant « ce qu'une sainte
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mort lui a donné «, et nous sommes tout prêts à écouter l'orateur quand, dans sa conclusion, il nous engage à songer à nousmêmes, à n'attendre pas toujours des miracles de la grâce, à mépriser dès aujourd'hui ce qu'il nous faudra un jour mépriser par force, et à prendre enfin les sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de notre vie.
Les denx portraits de Madame eorrespondaut aux deux récits de la \ie et de la mort.
De même qu'aux deux parties de l'oraison funèbre de Madame correspondent deux récits de sa mort, écrits à deux points de vue différents, de même Bossuet ne s'est pas contenté (le tracer, dans la première partie, un premier portrait, si délicat pourtant, de la princesse; il l'a repris dans la seconde, et non par complaisance d'artiste ou de courtisan: ce second portrait ne fait pas double emploi avec le premier; tous deux font partie intégrante du raisonnement, et concourent à la démonstration.
Dans la première partie, en effel, quels mérites de Madame sont loués? Ceux que le monde admire et que la mort anéantit. Tous les contemporains lui accordent un goùt»fin et sûr. Mascaron, dans une oraison funèbre souvent éloquente, bien que très inférieure à celle de Bossuet, dit que, « par la connaissance de ce qu'il y a de plus (In, de plus délicat dans les belles-lettres, dans les sciences épineuses et dans les beauxarts, elle avait cultivé et augmenté cette délicatesse d'esprit qu'elle avait reçue de la nature'». Molière, en 1662, et Racine, en 1667, lui dédièrent ÏÉcole des femmes et Andromaque , la première grande comédie de l'un, la première grande tragédie de l'autre. « On savait, dit Racine, que Votre Altesse Royale avait daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie. On savait que vous m'aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements... La cour vous regarde
\. Jlascaron, dans cette même oraison funèbre, dit qu'elle vit arriver la mort « avec la joie d'une personne qui découvre parfaitement une vérité dont elle cherchait à se persuader depuis longtemps ». Le mot de joie est bien fort ; mais le reste de la phrase indique assez que iMadame cherchait encore la vérité.
comme l'arbitre de tout ce qui se fait d'agréable. Et nous qui Iravaillons pour plaire au public, nous n'avons plus que faire de demander aux savants si nous Iravaillons selon les règles : la règle souveraine est de plaire à Votre Altesse Royale. » Sans prendre tout à fait à la lettre les flatteries des dédicaces ni même les éloges des oraisons funèbres, on peut juger que Sainte-Beuve n'exagère rien lorsqu'il écrit : « Avec Madame commence proprement le goût moderne de Louis XIV; elle contribue à le fixer dans sa pureté ^ » Déjà Bossuet lui-même,, dans un sermon sur les Jugements /twmams, prêché à l'Oratoire, le jour des Rameaux de 1669, devant Madame, avait loué en elle « ce juste discernement, ce jugement exquis, ce goût délicat ». En face de son cercueil, il ne craint pas de rappeler, • presque dans les mêmes termes qu'employait Racine, « qu'elle I connaissait si bien la beauté des ouvrages de l'esprit, que l'on croyait avoir atteint la perfection quand on avait su plaire à Madame ». Mais pourquoi le rappelle-t-il? Ce n'est pas seulement parce qu'à cet esprit « vif et pénétrant » Madame joignait la modestie, parce qu'elle était tout l'opposé d'une femme savante, une sœur de la Henriette de Molière : c'est parce qu'il tient en réserve la nuit effroyable où s'évanouiront en quelques heures tant de dons charmants et fragiles de l'intelligence. 11 est à son aise pour tout exalter, parce qu'il va tout abaisser. ,Là même pourtant il insiste moins sur les qualités brillantes 1 que sur les qualités sérieuses et sincères :
Elle (Hudiait ses défauts ; elle aimait qu'on lui on fit des leçons sincères : marque assurée d'une ;une forte, que ses fautes ne dominent pas, et qui ne craint point de les envisager de près, par une secrète confiance des ressource» qu'elle sent pour les surmonter. C'était le dessein d'avancer dans cette étude de sagesse qui la tenait si attachée à la lecture de l'histoire, qu'on appelle avec raison la sage conseillère des princes. C'est là que les plus grands rois n'ont plus de rang que par leur vertus, et que, dégradés à jamais par les mains de la mort, il viennent subir, sans cour et sans suite, le jugement de tous les peuples et de tous les siècles. C'est là qu'on découvre que le lustre qui vient de la flatterie est superficiel, et que les fausses couleurs, quelque industrieusement qu'on les applique, ne tiennent pas. Là notre admirable princesse étudiait les devoirs de ceux dont la vie compose l'histoire : elle y perdait insensiblement le goût des romans et de leurs fades héros; et, soigneuse de se former sur le vrai, elle méprisait ces froides et dangereuses fictions.
L Causeries du lundi, VI. Voltaire avait écrit déjà (Siècle de Louis XIV, xxv) : <( Elle inspira une émulation d'esprit nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des grâces dont à peine le reste de l'Europe avait l'idée. »
ORAISON FUNÈBRE DE LA DUCHESSE D'ORLEANS lô
Ce bel éloge de Tliisloire est bien de celui qui allait écrire le Discours sur l'histoire universelle. Celte condamnation des romans est d'un moraliste chrétien, qui n'avait jamais lu sans doute M"" de Scudéry ni la Calprenède, mais qui devinait « un grand creux » dans la plupart des œuvres profanes, et qui faisait grâce à l'histoire seule, parce que l'histoire est une leçon.
A quel endroit de Toraison, au contraire, se place le second portrait de Madame? Non plus avant le récit de la mort soudaine, mais après lerécit^ la sainte mort. Cette mort, sujet de deuil pourlâ'France,^!! été, pour la princesse, le salut. « Quel péril n'eût point trouvé la princesse dans sa propre gloire?... Représentez-vous cet esprit qui, répandu par tout son extérieur, en rendait les grâces si vives : tout était esprit, tout était bonté... Avec tant de grandes et tant d'aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration?... Quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde? Mais ces idoles que le monde adore, à combien de tentations ne sont-elles pas exposées?... En cet état, la vie n'est-elle pas un péril? la mort n'est-elle pas une grâce? » On voit combien logique est la suite des idées dans le développement, et combien il serait difficile d'en isoler un portrait qui, loin d'y être un hors-d'œuvre aimable, y prend la valeur d'une preuve.
Cette vigueur du logicien n'ôte rien à la précision sans sécheresse ni à la grâce sans mollesse de ses peintures. Rien n'est oublié de ce qui peut fixer dans notre esprit, par un trait net, l'image delà morte. D'autres traits moins appuyés, parleur indécision même, laissent deviner ce qui ne peut être dit : « Si quelque chose manquait encore à son bonheur, elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. » Ce « quelque chose » qui manquait au bonheur de Madame, pouvait- on à la fois l'indiquer avec plus de hardiesse et le voiler avec plus de discrétion? II y a beaucoup de ces nuances fines dans un discours dont le sujet exigeait de l'orateur plus de tact encore que de puissance. Bossuet n'y exagère rien; et qu'avait-il besoin d'exagérer? Par elle-même la mort de Madame était le plus éloquent des sermons; chercher à en fortifier l'effet, c'eût été travailler à l'affaiblir. Mascaron la peint héroïque sur son lit de mort. Ce n'est pas une héroïne que nous peint Bossuet; il se garde de lui prêter « celte oslentalion par laquelle on veut tromper les autres... Tout était simple, tout était solide, tout était tranquille. » C'est par ce respect de la vérilé qu'il nous rend la femme plus qu'admirable, aimable dans sa résignation presque souriante.
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Il disait ù, ses auditeurs : « Votre mémoire vous la peindra mieux avec tous ses traits et son incomparable douceur que ne pourront jamais faire toutes mes paroles, » Nous qui ne pouvons voir Madame que par les paroles de Bossuet, nous sommes assurés pourtant de la voir telle qu'elle fut, tant, grâce à lui, cette « incomparable douceur « reste en nous inséparable de rimage qu'il nous a laissée d'elle.
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES
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Voltaire. — Siècle de Louis XIV, ch. x, xxvi et xxxii.
JUGEMENTS
Nons avons quelques pièces particulières, d'une beauté admirable : telles sont les oraisons funèbres de la reine d'Angleterre et de Madame par M. de Gondom. Il y a dans ces discours un certain esprit répandu partout, qui fait admirer l'auteur sans le connaître, autant que les ouvrages après les avoir lus. 11 imprime son caractère à tout ce qu'il dit, de sorte que, sans l'avoir jamais vu, je passe aisément de l'admiration de son discours à celle de sa personne.
Saint-Évremoxd, Lettre à Crcqul (1671).
L'éloge funèbre de Madame, enlevée à la fleur de son âge, et morte entre les bras de lîossuet, eut le plus grand el le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour. Il fut obligé de s'arrêter après ces paroles : « 0 nuit désastreuse, nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : « Madame se meurt! Madame « est morte. » L'auditoire éclata en sanglots, et la voix de l'orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs.
Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxii.
Deux portraits surpassent tous les autres par la précision du dessin et l'intensité de la couleur : celui de Madame et celui du prince de Gondé. G'estque Bossuet les aj^e^nts avec amour; c'est que la vivacité des souvenjrs personnels l'emportait. Puis son âme répondait à ces deux âmes, et d'intimes sympathies les lui faisaient pénétrer. Ce qu'il y avait en lui de tendresse profonde était remué par la grâce charmante et la mort cruellement précoce de Madame ; la gloire et le vaste génie du prince de Gondé intéressaient les plus hautes parties de son intelligence el tout ce qui, en lui, tendait à l'action et aux grands efforts.
Lanson, liùssuct; Lecène.
LETTRES
M"^ de Sévigné rend compte à M™^ de la Fayette de l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre qu'elle vient d'entendre prononcer.
(Moulins. — Lycée de filles. — Composition, 1886.)
On raconte que Henriette d'Angleterre, qui s'était vivement intéressée à V Andromaque de Racine, pendant qu'il y travaillait, l'avait, suivant le mot du poète, « honorée de quelques larmes » à la première lecture que celui-ci lui en fît.
Vous supposerez qu'au lendemain de cette séance (novembre 1667), Henriette d'Angleterre fait part de ses impressions à Racine, le félicite d'avoir produit une œuvre à la fois si forte et si touchante, et lui prédit le plus vif succès non seulement auprès de la cour et de la ville, mais auprès de la postérité, qui ratifiera — elle en a la conviction — le jugement jiu public contemporain.
(Brevet supérieur. — Finistère, 1898.)
« Bossuet, dit M. de Bausset, avait consenti à laisser imprimer l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, par respect pour le vœu de la princesse sa fille : il ne put se refuser à montrer la même déférence aux prières de Monsieur, pour l'oraison funèbre de M™° Henriette. »
On écrira la lettre de Monsieur à Bossuet.
DISSERTATIONS ET LEÇONS
Porlrait de Madame dans Foraison funèbre. Comparer aux Mémoires.
(Paris. Leçon d'agrégation, 1873. — .îiira. Brevet SUPÉRIEUR. Aspirantes, 1887. j
Comment Bossuet, dans l'oraison funèbre de Madame, concilie le mépris chrétien des grandeurs terrestres avec le culte de la gloire.
(Paris. — Leçon d'agrégation, 1891.)
Quel est le caractère des oraisons funèbres de Bossuet? Analyser et apprécier, au point de vue littéraire et au point de vue historique, l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre.
(Paris. — Baccalauréat de l'enseignement spécial, I88G et 1891.)
Montrer comment Bossuet, dans l'oraison funèbre, a su mêler le développement d'une vérité religieuse à l'éloge des personnages; faire voir que le sermon sur la Mort se retrouve dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans.
(Prokkssorat des écoles normales. Aspirantes. Leçon, 1890.)
ORAISON FUNEBRE DE LA DUCHESSE DORLÉAiNS 21
Analyser et comparer l'exorde de l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre et celui de l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans.
(Professorat drs écoles normales. — Leçon.)
Dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans , Bossue l loue celte princesse d'avoir, en étudiant l'histoire, « perdu insensiblement le goût des romans et de leurs fades héros. Soigneuse de se former sur le vrai, elle méprisait ces froides et dangereuses fictions. » Vous apprécierez ce jugement de Bossuet, ce dédain des romans et cette préférence avouée hautement pour la lecture de l'histoire.
Depuis Fépoque où Bossuet a écrit ces lignes, de grands romanciers ont voulu composer des fictions qui ne fussent ni moins exactes ni moins vraies dans un certain sens que l'histoire elle-même. Cette tentative eût-elle modifié l'opinion de Bossuet s'il eût connu ces ouvrages ?
(Fontenay-aux-Roses. — Devoir de littérature.)
Boileau a dit :
Pour me tirer des pleurs il faut qne vous pleuriez.
Vous appliquerez cette maxime littéraire à l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, et vous l'expliquerez par des exemples précis pris dans ce discours.
(Var. — Brevet supérieur. — Aspirantes, 1887.)
VillefiancUe-(lc-Houergue. — J. Baidoux im[)r.