Voyez aussi le Panégyrique de saint François de Paide
chez les femmes : » Je ne crois pas, écrit-il, que la reine Elisabeth d'Angleterre ait eu plus de capacité pour conduire un État. Je l'ai vue dans les factions, je l'ai vue dans le cabinet, et je lut ai trouvé partout de la sincérité dans la conduite. » Sans doute, elle n'est pas pour Bossuet, qui voit surtout « ses rares talents », ce qu'elle sera pour Saint-Simon, « la reine des intrigues ». Mais dans quel esprit rappelle-t-il les services qu'elle a rendus à la cour? >'ous n'avons pas longtemps à attendre pour en être instruits :
Que ne lui promit-on pas dans ses besoins! Mais quel fruit lui en revint-il. sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs volontés changeantes ou leurs paroles trompeuses, la diverse face des temps, les amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre qui s'en vont avec les années et les intérêts; et la profonde obscurité du cœur de l'homme, qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres? O éternel roi des siècles, qui possédez seul l'immortalité, voilà ce qu'on vouspiéfére, voilà ce qui éblouit les âmes qu'on appelle grandes 1
Et maintenant l'orateur chrétien peut sans crainte achever le portrait delà princesse, ou convier tous ceux qui se souviennent d'elle à l'achever pour lui : l'éloge même se tournera aussitôt en leçon. « Contez -nous donc maintenant, vous qui les savez, toutes les grandes qualités de la princesse palatine; faites-nous voir, si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence qui s'insinuait dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels'; dites qu'elle était généreuse, libélale, reconnaissante, fidèle dans ses promesses, juste : voiiti ne faites que raconter ce qui l'attachait à elle-même. » Oui, elle est incapable de manquer aux hommes; mais elle ne craint pas de manquer à Dieu. Elle contente le monde, elle s'efforce de se contenter elle-même, mais elle n'est pas heureuse, et le vide des choses humaines se fait sentir à son cœur. On sent que la crise devient aiguë et que le dénouement est proche.
1. Sainte-Beuve a observé que la princesse u n'av.iit tout son esprit qu'en conversation et en action, et non plume en main ».
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Bossnct et les libertins» — Le (c moi » de Bossue!* Les eirconstaiices.
C'est ici que se place la célèbre inveclive contre les libertins, qui est le centre de l'oraison funèbre, parce qu'elle marque le moment décisif du drame intérieur. Et c'est pourquoi Bossuet dit peu de chose des qualités de l'esprit chez celle que l'historien des précieuses, Somaize, appelle « la divine Pampliilie », dont le goût était aussi fin qu'il était libre, et qui au llaincy, devant Gondé, faisait jouer Tartuffe interdit. Ces mérites délicats, ou pouvait les faire valoir dans l'oraison funèbre de Madame, parce que la mort qui les anéantissait en semblait d'autant plus odieuse. Mais, ici, ces dons de l'intelligence, il faut les traiter en ennemis; si la foi s'éteint dans cette âme, si les ténèbres s'épaississent autour d'elle; si, lorsqu'on lui parle des mystères de la religion, elle a peine « à retenir ce ris dédaigneux qu'excitent les personnes simples lorsqu'on leur voit croire des choses impossibles », à quoi faut-il s'en prendre, sinon à cette prétendue force de l'esprit, qui n'est que faiblesse? Bossuet ne croira donc pas avoir accompli sa tâche s'il se borne à raconter le miracle opéré par la grâce dans cette âme qu'un miracle seul pouvait sauver. Elle sauvée, tout n'est pas sauvé, car les incrédules gardent ce même air de mépris et de révolte qui fut longtemps le sien; ils le gardent aux pieds mêmes de la chaire où parle Bossuet. C'est donc dans le camp de l'incrédulité même qu'il faut porter la guerre, et Bossuet n'hésile pas à élargir ici le champ de son discours, qui d'oraison funèbre devient sermon, sauf à rattacher, sans effort, ce développement général à son sujet particulier : « C'est dans cet abîme profond que la princesse palatine allait se perdre... »
Ce n'est pas le lieu de rappeler ici ce que fut le libertinage au XVII® siècle; comment, de Montaigne et surtout de son disciple Charron, plus dogmatique, par la Mothe le Vayer, voyageur et sceptique, par des poètes épicuriens comme l'audacieux Théophile et le fantaisiste Saint-Amant, par les Gui Patin et les Naudé, par le philosophe Gassendi, qui eut pour disciples Chapelle, Bernier et le grand Molière, par Ninon de Lenclos, chez qui s'ouvrit le premier salon philosophique, et Saint-
Evremond, ce Voltaire adouci du xvu^ siècle, il se raccorde, vers la fin du siècle, à l'épicurisme nettement sceptique et plus f,'rossier des Vendôme, à leurs soupers du Temple, où fréquentait le vieux la Fontaine près du marquis de la Fare et de l'abbé de Chaulieu; par quels liens enfin le jeune Voltaire, c'est-àdire le xviii" siècle incrédule, se rattache lui-même à la société de Ninon et à celle du Temple. On dit parfois, et non tout à fait à tort, qu'à partir du moment où Descartes règne dans la philosophie, Louis XIV à la cour, Bossuet dans la chaire, la libre pensée n'existe plus qu'à l'état de philosophie pratique et mondaine. A bien des égards, elle n'en était pas moins dangereuse. Nicole dit encore pourtant, dans ses Lettres, que la grande hérésie, ce n'est plus le luthéranisme, c'est l'athéisme*, et c'est à un athée du monde que s'en prend Pascal dans son admirable article IX. A ne considérer que l'incrédulité mondaine, n'est-il pas significatif que Bussy doive sa disgrâce à une profanation épicurienne du vendredi saint? que la Palatine elle-même, avec Condé et le médecin Bourdelot, ait essayé de brûler un morceau de la vraie croix? que M'"" Deshoulières chante le néant d'où nous sommes sortis et où nous devons rentrer? que Boileau épargne moins encore les libertins que les bigots^? que la Bruyère, enfin, sente le besoin de couronner ses Caractères par le chapitre des Esprits forts?
On peut croire que les orateurs sacrés du xvii'= siècle ont moins failli encore à leur devoir que les moralistes profanes. Bourdaloue dénonce souvent avec énergie le péril ^;^Fénelon, dans son sermon sur l'Epiphanie, l'année même de l'oraison funèbre de la Palatine, s'écriait, avec une sorte d'accent prophétique : « Parmi ces ruines de l'ancienne foi, tout tombe, tout tombe comme par morceaux. Des hommes profanes et téméraires ont franchi les bornes, et ont appris à douter de tout. C'est ce que nous entendons tous les jours; un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles... » Ce bruit sourd n'avait pas échappé non plus à l'oreille de Bossuet. Mais sa première jeunesse avait été surtout occupée par ses luttes contre les juifs et les protestants : quand il s'établit définitivement à Paris, le libertinage ne s'étalait plus dans les écrits, mais ne se cachait
1. Le I'. Mersenne, le correspondant de Uescartes, assurait qu'il y avait ciii Huaiite mille athées à Paris, u Paris, disait-il dans son latin, empeste l'athéisine encore plus que la boue. »