Lettre dii 20 mai
-. Chateaubriand ('crit au contraire : « On sait avoc quel f^ôiiie. dans l'oraison funèbre de la princesse palatine, il est descendu, sans blesser la majesté de l'art oratoire, jusqu'à l'interprétation d'un songe, en même tempsqu'il a déployé dans ce discours sa haute capacité jiour .les abstractions philosophiques. » [Gi'uiie du chris- (ianisme, III" partie, livre IV, Éloquencf.)
■2i COURS DE LITTERATURE
la candeur du croyant qu'il les commeuLe. C'est dans la simplicité même qu'il cherche ici la grandeur, et celte siniplicilt' semhle prendre parfois quelque chose de volonlairement « réaliste » dans l'expression. A ceux qui seraient tentés de s'étonner qu'il cite d'insignifiants billets de la princesse convertie, il répond d'avance : « Je me plais à répéter toutes ces paroles, malgré les oreilles délicates; elles effacent les discours les plus magnifiques, et je voudrais ne parler plus que ce langage. »
Ainsi, moins éclatante, moins curieuse surtout pour nous que la première, la seconde partie se relève aux yeux du chrétien sincère qui y cherche l'histoire d'une conversion miraculeuse et d'une sainte persévérance. Pour la goûter pleinement, il faut, comme Bossuet, croire « sans réserve..., quoi qu'il en coûte à notre raison ». Pour ceux qui veulent, au contraire, « pécher avec raison », pour ces incrédules ou ces insensibles auxquels liossuet revient en deux passages courts, mais vifs, et dont il dit ([ue le nombre « va croissant tous les jours », il dédaigne de leur plaire, mais non de les convaincre en les frappant par un exemple extraordinaire. Il ne faut pas croire, du reste, que cette seconde partie soit purement Ihéologique et mystique. On y retrouve le moraliste dans tel passage sur le travail qui charme l'ennui, ménage le temps, guérit la langueur de lu paresse et les pernicieuses rêveries de l'oisiveté. On y retrouve çà et là aussi l'homme, qui avait déjà paru dans un touchant souvenir donné à Henriette d'Angleterre et dans un bel hommage rendu à Condé. Il se montre à nous alors même qu'il s'efface : « Malheur à moi, s'écrie-t-il, si, dans cette chaire, j'aime mieux me chercher moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes inventions, quand elles pourraient vous plaire, les expériences de cette princesse qui peuvent vous convertir!... Arrêtons ici, chrétiens; et vous, Seigneur, imposez silence à cet indigne ministre, qui ne fait qu'affaiblir votre parole. Parlez dans les cœurs, prédicateur invisible... » C'est la doctrine, ce sont presque les paroles du sermon sur la Parole de Dieu; sermon et oraison funèbre se rejoignent, n'étant que les formes diverses d'un même enseignement.
En terminant, Bossuet n'oublie pas plus qu'il n'avait fait en commençant, la présence du duc et de la duchesse d'Enghien, fille de la Palatine'. C'est la duchesse d'Enghien qui l'avait
1. Elle n'était pas heureuse. « Vous avez perdu, lui dit Bossuet, ces consolations (|ui. par un ctiarme secret, faisaient oublier les maux dont la vie humaine n'est jamais exemple. «
prié de prononcer Turaison funèbre de sa mère, non lors de l'inhumation de la princesse palatine dans l'église du Val-de- Gràce, mais un an après, aux Carmélites du faubourg Saint- Jacques. Onze mois auparavant, le 25 septembre 1684, il avait prononcé, dit le Mercure, « quelques paroles avec beaucoup d'éloquence «à l'abbaye de Faremoutier, où le cœur de la princesse avait été transporté. La précision des détails, l'abondance des citations, empruntées même à la correspondance d'Anne de Gonzague, ont donné à croire que la duchesse sa fille avait mis à la disposition de Bossuet plusieurs documents de famille. C'est de la communication de ces documents que se plaint Gourville à Condé, dans une lettre analysée par M. Allaire : il trouve le discours beau et touchant, mais aussi étrangement hardi. C'est ce que laisse entendre à Condé, mais avec plus de ménagement, un des jésuites qui assistaient — aux côtés de- Bourdaloue — à l'oraison funèbre, le P, AUeaume :
L'oraison funèbre a été touchante, semée de beaux endroits et prononcée avec beaucoup de zèle. Il n'a pas caché les défauts de la personne dont il faisait l'éloge, mais il a fait valoir aussi ses bonnes qualités, et particulièrement sa piété.
Lui aussi, la Bruyère, le protégé de Bossuet, écrit à Condé, mais il n'a pu assister à l'oraison prononcée par le « Père de l'Église » : ce jour-là, il enterrait sa mère : « Elle a paru ici, ditil (à Paris), l'une des plus belles qu'il ait faites, et même que l'on puisse faire. Il y eut de fort beaux traits, fort hardis, et le sublime y régna en bien des endroits ; elle fut prononcée en mai- Ire, et avec beaucoup de dignité. » C'est bien ainsi que nous la jugerions encore. Mais comment il se fait que ce discours, jugé si hardi au xvn^ siècle, ait paru un peu faible aux hommes du xviii'=, pour reprendre faveur au xix° siècle, c'est ce qu'on devinera sans peine après l'avoir relu : le xvii« siècle aimait les vérités chrétiennes dites avec force, mais avait le souci peutêtre excessif du respect de certaines formes; le xviii^ ne rendait pas assez justice au moraliste, parce qu'il voyait trop le prédicateur; le xix", respectueux même de ce à quoi il ne croit pas, épris de vérité, trouve ici ce qu'il aime : la vérité dans la peinture d'un caractère et d'une âme complexe, la vérité dans la peinture du temps et des milieux où cette âme s'est révoltée ou humiliée, la vérité enfin dans la leçon générale qui, toute théologie écartée, jaillit pour tous d'une telle vie, d'une vie qui passe du cloître au monde, du monde aux affaires, des afiaires
■26 COUHS DE LITTÉRATUUE
à l'incrédulité militante, de l'incrédulité au désir et à l'impuissance de croire, de l'impuissance de croire à la foi passionnée, jusqu'à ce qu'elle s'ensevelisse, avec une volupté nouvelle, dans 'la grande paix du renoncement et achève dans la sérénité son «cours oraceux.
(25 janv. 1686.)
'Le sujet et les cîreonstances. — Analyse de l'oraison funèbre. — Bossuet et Flécliier.
Le 31 octobre 1685, peu de jours après avoir signé la révo- 'cation de l'édit de Nantes, mourait le chancelier de France Michel le Tellier, à l'âge de quatre-vingt-deux ans; il était né le *I9 avril 1603. Le 2o janvier 1686, Bossuet prononçait son orai- ■son funèbre dans l'église de Saint-Gervais, oii le chancelier avait •été inhumé. Il le faisait à la prière du second fils de le Tellier (le premier était Louvois!), Charles-Maurice, archevêque de (Reims, son ami, qui, en 1670, l'avait sacré évêque de Condom.
Pour la premièi'e fois, le grand orateur manquait d'un grand ■sujet. La reine était une àme médiocre, mais après tout c'était la reine, femme de Louis XIV. La Palatine, libertine et dévote >tour à tour, offrait un exemple éclatant des coups miraculeux de la grâce. Quelle dilférence entre la vie étrangement inégale de celte grande dame et l'avancement régulier de ce haut fonctionnaire' ! Fils d'un petit magistrat à la Cour des comptes, conseiller, avant vingt et un ans, au grand conseil, autre chambre financière; procureur au tribunal du Châtelet à vingt-huit ans;
1 <i Et voici, en regard, une têle correcte de haut fonctionnaire, Michel le Tellier, esprit lucide, appliqué, adroit et souple, ayant l'art de faire croire au roi que c'est le roi qui fait tout; intègre, mais établissant richement toute sa famille, jusqu'aux petits-cousins ; froid, Qgé, impassible, mais pleurant de joie àson lit de mort parce que Dieu lui a laissé le temps de signer la révocation de l'édit de Nantes... » (J. Lemaîïre, les Contemporains, 1'° série.)
maître des requêtes à trente-cinq; désigné pour accompagner le chancelier Séguier et l'avocat général Omer Talon dans la mission qu'ils avaient reçue d'apaiser, par des mojens souvent peu pacifiques, la Normandie frémissante, il est enfin nommé à trente-sept ans intendant de justice dans le Piémont, qu'occupait une armée française. Ce fut le principe de sa fortune. Mazarin le vit et le jugea. Dès le printemps de 1642, il était nommé secrétaire d'État de la guerre, en remplacement de Des- Noyers : il devait occuper pendant vingt-cinq ans cette chargeimportante, à une époque qui fut marquée par tant de grandeschoses à l'extérieur et par tant de réformes militaires à l'intérieur. Vrai ministre de la guerre après la mort de Mazarin, il fit accorder à son fils Louvois, alors adolescent, la survivance de son haut emploi, l'associa peu à peu à ses travaux et lui céda la place, en 1068, quand il le vit capable de tout diriger par lui-même. C'est seulement en 1677, à soixante-quatorze ans^ qu'il fut nommé chancelier de France. « Sire, dit-il au roi, vousavez voulu honorer ma famille et couronner mou tombeau. » Ce tombeau ne s'ouvrit que huit ans plus tard.
Malgré les grandes choses auxquelles il a été mêlé, un tel' homme serait demeuré presque inconnu à la postérité, s'il" n'avait eu ce double honneur d'être le père de Louvois et d'avoir été loué par Bossuet'. On croit sentir, çà et là, que celuici fait effort pour élever à la hauteur d'un personnage de premier plan « cet homme incompaiable », élu de la Providence, autour duquel il fait veiller, à son lit de mort, par une imag*? d'ailleurs fort poétique, (( la sagesse, la fidélité, la justice, la modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée des vertus ». Ces vertus, très dignes d'estime, sont un peu bourgeoises. Aussi Bossuet, qui, avec la hauteurdu génie, a le sentiment délicat de la convenance du ton aux sujets, se montrel-il ménager des grands effets d'éloquence dans une oraison qui doit être unie comme la vie du mort. On y trouve peu do tours oratoires véhéments, d'apostrophes comme celle-ci : « Dormez votre sommeil, riches de la terre, et demeurez dans votre poussière! » Au contraire, il est un mot, un éloge, qui revient sans cesse dans la bouche de Bossuet, et qui s'appliquerait mal à un héros : « Sa modération l'a toujours mis au-dessus de s<t fortune... Son esprit modéré ne se perdait pas dans ces vastes
1. <i Sactie la postérité, si le nom <l'iin si r/rnnd ministre fait aller mon discours jusqu'à elle... » C'est le contraire qui est arrive, et Bossuet s'en doutait peut-être.
pensées... Toujours aussi modéré que fort... Notre siècle vit en celui-ci autant de modération que de dignité... Ce qui rend sa ■modération plus digne de nos louanges... Le ministre conservait sa modération... Sa perpétuelle modération... Le public n'y a rien vu que de modéré. » Cette modération n'était peut-être qu'une ambition adroite et qui sait se contenir. Le texte même de l'oraison funèbre, emprunté aux Proverbes, est bien modeste : « Posside sapientiam, acquire prudentiam; arripc illam , et exaltabit te : glorificaberis ab ea quum eam fueris atnplexatus : Possédez la sagesse, et acquérez la prudence : si vous la cherchez avec ardeur, elle vous élèvera et vous remplira de gloire quand vous l'aurez embrassée. » Le Tellier a connu la véritable sagesse, celle que le monde ne connaît pas et qui vient d'en haut. De cette idée sort une division qui n'est pas une des plus fortes de Bossuet :
Incapable d'être ébloui des grandeurs humaines, comme il y paraît sans ostentation, il y est vu sans envie; et nous remarquons dans sa conduite cci trois caractères de la véritable sar/esse : qu'élevé sans empressement aux premiers honneurs, il a vécu aussi modeste que grand; que dans ses importants emplois, soit qu'il nous paraisse, comme chancelier, chargé de la principale administration de la justice, ou que nous le considérions dans les autres occupations d'un long ministère, supérieur à ses intérêts, il n'a regardé que le bien public: et qu'enfin dans une heureuse vieillesse, prêt à rendre avec sa grande àme le sacré dépôt de l'autorité, si bien confié à ses soins, il a vu disparaître toute sa grandeur avec sa vie, sans qu'il lui en ail coitté un seul soupir; tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances.
Le Tellier a été modeste dans les grandeurs. On le voit par son intendance dans le Piémont, où la divine Providence lui fait faire un léger apprentissage des atfaires d'État; par la haute idée qu'il se fait des devoirs du juge; par sa conduite simple et désintéressée dans les hauts emplois auxquels l'élève un choix particulier de la divine Providence; par l'abandon qu'il en fit à son fils dès qu'il le vit eu état de tenir sa place; par sa sérénité lorsqu'il entra dans la retraite et lorsqu'il en sortit pour occuper enfin la charge de chancelier.
Le Tellier n'a regardé que le bien public. On l'a vu par son long dévouement à la cause royale; par les périls qu'il a courus pendant la Fronde pour servir Mazarin, en serviteur qui n'était pas un esclave ; depuis la mort de Mazarin, par l'empressement qu'il a mis à désigner au roi les hommes les plus dignes de remplir les premières places, par la manière exacte,
prompte et patiente dont il a rendu la justice; par son respect pour les droits méconnus de l'Église.
Le Tellier, au sein de la grandeur et du bonheur de la famille, a vu avec calme venir la mort, heureux d'avoir pu, avant de mourir, signer l'édit qui anéantissait l'hérésie; il a quitté sans peine ce qu'il avait acquis sans empressement, et n'a plus aspiré qu'aux biens qui ne passent pas.
Que tous les chrétiens, à son exemple, se préparent longtemps d'avance à la mort par de saintes méditations et de bonnes œuvres, les seules richesses véritables.
Sur ce fond un peu monotone se détachent quelques grands événements : la Fronde et la révocation de l'édit de Nantes, et quelques portraits de grands hommes, Richelieu, Louvois, Mazarin, Kelz, Lamoignon. Précisément, certains contemporains jugeaient que dans cette oraison funèbre il y avait trop d'histoire. « M. de Meaux, écrit à Bussy un marquis du Breuil', lit l'oraison funèbre du chancelier. On dit qu'il parla moins de lui que des cardinaux de Richelieu, Mazarin et de Retz et que de M. le Prince. En un mot, on n'en est pas content. » La Gazette assure, il est vrai, que Bossuet parla « avec l'applaudissement général de l'auditoire, composé d'un très grand nombre de personnes de la première qualité ». Mais ce sont là phrases banales, qui n'ont pas la valeur d'un témoignage individuel et secret. Le marquis de Sourches dit nettement dans ses Mémoires : «. Quoique cette pièce d'éloquence fût assez belle, le public ne trouva pas qu'elle répondit à l'ancienne réputation du prélat. »
Peu de temps après, le 2 mars, une seconde oraison funèbre était annoncée à l'église des Grands-Augustins par l'abbé Maboul, prédicateur connu, qui était jeune alors, et qui fut plus lard évêque d'Albi. Parlant après Bossuet, Maboul a du moins le bon sens de ne pas entrer en lutte avec un tel rival. Touchel-il, sous forme de « prétérition », à la révocation de l'édit de Nantes, il s'en écarte aussitôt. « Je laisse, dit-il, à des voix plus fortes le soin de publier tant de gloire-. » Cette figure de rhétorique, d'ailleurs, lui est chère : on sourit en voyant quelles précautions il prend pour parler de la Fronde en déclarant qu'il n'en parlera pas; il confesse son « embarras »; il fait plus, il le prouve. « Je voudrais vous mettre devant les yeux l'inimitable
i. Lettr.3 du 20 janvier 1086.
•2. Ces citations sont empruntées ù l'édition Cahen.
conduite d'un ministre habile et fidèle dans les temps les plus difficiles; mais jevoininm (tti^isi vous dissimuler les erreurs d'un peuple qu'un prompt et sincère repentir a efi'acées... Éloignez donc, Messieurs, de voire mémoire ces troubles... Que ne puisje vous le faire voir au milieu de ces agitations!... Mais encore une fois. Messieurs, que le souvenir de ces temps malheureux s'efface pour toujours de nos esprits... » Combien Bossueb marche plus à l'aise dans les pas difficiles !
Louvois voulut qu'une troisième oraison funèbre fût pronor>cée aux Invalides, le 22 mars, par Fléchier, qui avait déjà prononcé ses grandes oraisons funèbres (celle de Turenne est de 1670) et qui, l'année précédente, avait été élevé à l'évêché de Lavaur. C'est Bossuet qui officiait, et Fléchier s'en souvient dansune péroraison un peu froide : « Sacré ministre de Jésus-Christ, qui, dans la chaire évangélique, avec une éloquence vive et chrétienne, avez avant moi consacré la mémoire immortelle de cegrand homme, achevez d'otlVir pour lui cette hostie innocente et pure qui lave les péchés et les fragilités du monde. » Son texte, heureusement choisi, était celte parole de V Eccléiiaste : « Sa vertu s'est soutenue jusqu'à la vieillesse; elle l'a fait monter aux lieux élevés de la terre : sa postérité a recueilli son héritage, afin que les enfants d'Israël connaissent qu'il est bon. d'obéir au Dieu saint. » Mais, en déclarant sa résolution d'envisager non pas la fortune de le Tellier, mais sa vertu, il semble d'avance s'interdire tout ce qui pourrait relever son éloge d'unevie « simple dans sa sagesse, modeste dans son élévation, tranquille dans l'embarras et le tumulte des affaires, uniforme' dans ses conditions ditférentes ».
Par bonheur, il n'oublie pas autant qu'on pourrait le craindre les grands emplois que le chancelier a successivement occupés, puisqu'il se propose de « recueillir en sa personne la fidélité du sujet, la sagesse du ministre d'Etat, la justice d'un chancelier », c'est-à-dire de considérer la carrière de le Tellier jeune avant le secrétariat d'État, les services qu'il a rendus dans ce ministère pendant sa maluiité; sa vieillesse enfin, honorée par une dernière et haute fonction.
Mais il sent trop et nous fait trop sentir ce qu'il appelle « le poids » de son sujet : « Où me conduit mon sujet? » s'écrie-t-iil ailleurs. Son sujet le conduit à parler de la Fronde, bien qu'il proteste ne pas vouloir rouvrir « des plaies que le temps a déjà fermées. » Après l'esquisse saisissante de Bossuet, il eût mieux fait de ne pas tracer ce portrait délayé et sans relief de Mazarin :.
Déjà, pour le soutien d'une minorKé et d'une régence tumullueu.se, s'était rlevé à la cour un de ces hommes en qui Dieu met ses dons d'intelligence et de conseil, et qu'il tire de temps en temps des trésors de sa Providence pour assister les rois et gouverner les royaumes. Son adresse à concilier les esprit» par des persuasions efficaces, à préparer les événements par des négociations pressées ou lentes, à exciter ou à calmer les passions par des intérêts et des vues politiques, à faire mouvoir avec habileté les ressorts ou de la guerreou de la iiaix, l'avait fait regarder comme un ministre non seulement utile, mais encore nécessaire. La pourpre dont il était revêtu, la capacité qu'il fit voir et la douceur dont il usa, après plusieurs agitations, le mirent enfin au-dessus de l'envie; et, tout concourant à sa gloire, le Ciel même faisant servir à son. élévation et sa faveur et ses disgrâces, il prit les rênes de l'Etat ; heureux d'avoir aimé la France comme sa patrie, d'avoir laissé la paix aux peuples fatigués d'une longue guerre, et plus encore d'avoir appris l'art de régner et les; secrets de la royauté au premier monarque du monde.
Son sujet le conduisait aussi — toujours après Bossuet ! — à opposer leTelIier et Louvois, le père et le fils, dans un parallèle qui est, ici, une élégante antithèse: «Ils auraient été l'un et l'autre inimitables, si le père n'eût eu le iils pour successeur, et si le fils n'eût eu le père pour exemple. » 11 le conduisait enfin à glorifier la révocation de <( ce lameux édit qui avait coûté tant de sang et tant de larmes à nos pères »; la destruction del'hérésie, qui s'écroule tout d'un coup, « comme une autre Jéricho, au bruit des trompettes évangéliques » ; la sagesse du roi, qui gagne les uns « par ses pieuses libéralités », les autres par les marques de sa bienveillance, modère la sévérité des édits par sa clémence, « aimant ses sujets et haïssant leurs erreurs, ramenant les uns à la vérité par la persuasion, les autres à la rkarilé par la crainte ». Le chancelier ne fait que « donner Ifr dernier coup à cette secte mourante... Soutenu par le zèle de la religion plus que par les forces de la nature , il consacra par cette sainte fonction tout le mérite et tous les travaux de sa charge. On vit couler de ses yeux, que la foi seule semblait tenir encore ouverts, ces larmes heureuses que tirait de son cœur attendri la piété du roi et la réunion de son peuple. On. vit tomber de leur propre poids ces mains fatales à l'erreur, qui ne devaient plus servir désormais à aucun office humain et terrestre. »
Ce discours ne serait pas de Fléchier si la composition en était toujours ferme, et le goût toujours pur. On est étonné de voir, par exemple, le Tellier comparé à Moïse. Mais c'est lediscours d'un homme dont le talent est mûr, et les défauts- y sont atténués. Il y a des traits vifs et assez bien placés contre l'ambition inquiète de ceux qui ne savent plus mesurer les
emplois à leurs propres forces, contre celte téméraire jeunesse qui se jette sans étude et sans connaissance dans les charges de la robe. Il y en a d'inattendus, contre « l'intempérance d'esprit et la licence d'écrire de ceux qui, par un vain désir de gloire, se font une malheureuse occupation de recueillir leurs vaines pensées, et, pour se soulager du poids de leur oisiveté et faire perdre aux autres un temps qu'ils perdent eux-mêmes, jettent dans le public les fruits amers de leurs études frivoles ou mal digérées ». Mais il y a aussi telle réserve sévère, qui en dit beaucoup, et qu'on ne trouve nulle part chez Bossuet : « Que si le commerce des hommes et la dissipation de l'esprit, inévitable dans les grands emplois, ont laissé quelque impureté dans zme vie aussi sage et aussi chrétienne, achevez, mon Dieu, de purifier, par le sang de votre fils, cette âme que vous avez conduite dans les voies de la vérité et de la justice. »
Quelques jours après, le 29 mars 1686, ce même marquis du Breuil,que n'avait pas satisfait naguère l'oraison funèbre prononcée par Bossuet, écrivait à Bussy : « On vous aura sans doute mandé que M. l'abbé Fléchier fit vendredi dernier aux Invalides l'oraison funèbre de M. le Tellier. Elle fut admirée de tous ceux qui l'entendirent, et surtout de ceux qui avaient entendu celle qu'avait faite M. de Meaux. » Les contemporains avaient-ils raison?
Le côté obscur de la vie de le Tellier ; l'hoinine et le magistrat.
L'oraison funèbre de Michel le Tellier offre deux aspects assez différents, comme la vie même du personnage qui en est le héros. Vu du côté de la vie privée, homme et même magistrat, il est peu intéressant, même si l'on admet, avec Bossuet, qu'il a été, homme, « la sagesse même •>•>; magistrat, la justice incarnée. Mais, d'autre part, homme public, secrétaire d'État, chancelier, il reçoit, malgré sa modestie voulue, au moins le reflet de l'éclat qu'a jeté le grand règne. Il en résulte que son propre éloge reste nécessairement un peu terne, mais qu'il se relève par l'éloge des grands hommes dont il a été entouré.
Pris en lui-même, qu'était-il? « Quand on lit son oraison funèbre, dit Voltaire, et qu'on la compare avec sa conduite, que
peul-on penser, sinon qu'une oraison funèbre n'est qu'une déclamation?... Dans Bossuet, c'est un sage, c'est un juste; voyez ses actions dans les lettres de M™'' de Se vigne : c'est un ■courtisan intrigant et dur... Le comte de Gramont, en le voyant sortir du cabinet du roi, le comparait à une fouine qui sort d'une basse-cour en se léchant le museau teint du sang des animaux qu'elle a égorgés'. » Il est vrai que passer de Bossuet à Voltaire, c'est passer de l'extrême indulgence à l'extrême injustice. Voltaire a tort, eu particulier, d'invoquer le témoignage de M™'' de Sévigné, qui admire fort, au contraire, la mort de le Tellier : « Sa fermeté dit-elle, sert d'exemple à tous ceux qui veulent mourir en grands hommes, et sa piété à ceux qui veulent mourir chrétiennement. C'est tout ce qui se peut souhaiter que de faire cet heureux mélange-. » D'avance M""^ de Sévigné confirme le témoignage si ému et si précis de Bossuet sur la façon dont ce « philosophe chrétien » attendit et accepta la mort.
Dix jours entiers il la considère avec un visage assuré ; tranquille, toujours tissi.s, comme son mal le demandait, on croit assister jusqu'à la fin ou à la paisible audience d'un ministre, ou à la douce conversation d'un ami commode. Souvent il s'entretient seul avec la mort : la mémoire, le raisonnement, la parole ferme, et aussi vivant par l'esprit qu'il était mourant parle corps, il semble lui demander d'oi!i vient qu'on la nomme cruelle. p]lle lui fut nuit et jour toujours présente; car il ne connuissa/t plus le sommeil, et la froide main de la mort pouvait seule lui clore les yeux.
Il a su bien mourir; mais a-t-il su bien vivre? Bossuet ne se contente pas de lui accorder un esprit « aussi pénétrant et aussi net qu'il était grave et sérieux », une conversation libre et insinuante, des mœurs sans reproche; il fait de lui le parfait honnête homme et le père de famille exemplaire. C'est le sage à la conscience sereine, qui spontanément affronte l'épreuve de la retraite, si hasardeuse pour les hommes d'État, et, dans sa modeste maison patrimoniale de Chaville , lit, médite sur les erreurs de la vie humaine et sur les vains travaux des politiques, le cœur détaché de l'amour du monde. Mais surtout Bossuet insiste sur la modération désintéressée d'un homme « supérieur à ses intérêts », grand « pour avoir fait céder à la
1. Siècle 'le Louis XIV, ch. xxv. — Lettres sur les pani'i/j/riques, 1767. J'ai coupé nn membre i\e [itirasr! où Voll:iiro aflirmo très faussonieiit que le Tellier « traliit la cour dans le temps de la Fronde, et ensuite ses amis pour la cour ». Sa lidéliti' aurait pu être; intéressoe, mais est liistori(|UL'ment certaine.
J.. Lettre du 28 octobre lij.s.5.
modestie l'éclat ambitieux des grandeurs humaines, l'intérêt particulier à l'amour du bien public ». Il semble que le Tellier ait fraochi tous les degrés des honneurs par la seule force d'un mérite qu'on découvrait malgré lui : « Son mérite le fit chercher à Turin sans qu'il y pensât. » Quant aux biens matériels, il les a acquis sans empressement, et il les quittera sans peine : « On a vu ses biens accrus naturellement par un si long ministère et par une prévoyante économie; et on ne fait qu'ajouter à la louange de grand magistrat et de sage ministre celle de sage et vigilant père de famille, qui n'a pas été jugée indigne des saints patriarches. » Ce vigilant père de famille, en etfet, fit donner à son premier fils, âgé de quatorze ans, la survivance de son ministère, et à son second fils, âgé de vingtsix ans, l'archevêché de Reims, auquel était attachée la pairie. En tout il porta, selon le mot de M"!" de Motteville, « cette habile et singulière prudence qui lui était naturelle ». Mais on peut être « prudent» de bien des façons. Recueillons quelques témoignages des contemporains sur cette prudence particulière au père du fougueux Louvois.
M. le Tellier, qui est mort chancelier de France, avait un bon esprit, beaucoup de jugement et une grande expérience des affaires, ayant passé par tous les degrés. D'ailleurs, il allait à ses fins avec beaucoup d'adresse, et. fxcellail en patelinage par-dessus tous les autres. Il était doucereux comme le miel, et, dans le fond, aussi malfaisant, dangereux et rancunier qu'un Italien. Jamais il ne se haussait ni ne se baissait ; toujours le même visage et le même air, aussi affable dans un temps que dans un autre. Ce n'est pas qu'il ne fût prompt et colère; mais il savait prendre son temps. Du reste, il paraissail fort réglé dans ses mœurs et ses dépenses, et la conduite qu'il a tenue lui a si bien réussi qu'il a fait une grosse maison et s'est acquis des richesses immenses, que bien des gens ont attribuée à sa seule économie, qui tenait beaucoup de l'avarice •... Il promettait beaucoup et tenait peu;... régulier et civil dans le commerce de la vie, oîi il ne jetait jamais que des fleurs [c'était aussi tout ce qu'on pouvait espérer de son amitié); mais ennemi dangereux, cherchant l'occasion de frapper sur celui qui l'avait offensé, et frappant toujours en secret, par la peur de se faire des envieux, qu'il ne méprisait pas, quelque petits qu'ils fussent^... Le Tellier fut délié, adroit, sou|)le, rusé, modeste; toujours entre deux eaur, toujours à son but^... Il n'eut durant sa vie que l& même but qu'ont les hommes du commerce dans la leur, et ce but fut d'enrichir sa famille et d'augmenter son pouvoir tous les jours par des charges, par des emplois, par des alliances, par dos richesses, par des dignités, et surtout par la faveur du roi*.