‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 57 sur 186 · Abbé de Saint-Pierre, Annales politiques · texte numérisé non relu

Abbé de Saint-Pierre, Annales politiques

Si l'on fait 1res large, dans ces témoignages, la part de l'exagération et même de l'injustice, il n'en reste pas moins que le Tellier, dans l'histoire, nous apparaît assez différent de ce qu'il est aux yeux de Bossuet ; adroit plus que droit, modéré par politique plus que par modestie naturelle, ambitieux au fond, mais d'une ambition patiente et silencieuse, c'était, dit Ifl marquis de Sourches, le plus habile des courtisans de son temps. C'était aussi le plus implacable des rivaux : Fouquet fit Golbert en ont su quelque chose. Mais, pour en revenir à l'homme privé, il avait plusieurs des qualités de Vhonnêle homme, surtout au sens restreint où l'on prenait ce mot au xvii« siècle ; l'élévation de l'esprit et la générosité du caractère lui faisaient défaut. Magistrat, il semble l'avoir été de naissance; mais était-il vraiment de ces, juges qui veulent « que les lois gouvernent, et non pas les hommes »■? etmérite-t-il d'è- Ire associé à Lamoignon dans cette sorte d'apothéose platonicienne : (' La justice, leur commune amie, les avait unis; et maintenant ces deux âmes pieuses, touchées sur la terre du même désir de faire régner les lois, contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées; et si quelque légère trace de nos faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision, elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle? » Ce n'est assurément pas sa vie terrestre, souple et d'une intégrité toute relative, qui eiit préparé le Tailler à cette contemplation de la Justice absolue.

Mais Bossuet parlait devant un auditoire où les ma^gistrats étaient nombreux, et l'on dirait que parfois l'oraison funèbre (lu grand chancelier se change en un sermon sur la justice. Vues de ce biais, certaines pages de ce discours prennent une singulière valeur morale et même historique. Les juges artificieux qui ne gardent que les apparences de la justice; les juges corrompus et lâches dont la justice arbitraire, sans règle et sans maxime, se tourne au gré de l'ami puissant; ceux qui embrouillent à plaisir les fils d'une procédure malicieuse; ceux qui prononcent, au lieu de jugements, des oracles ambigus et captieux; ceux qui veulent s'agrandir, et changent en une souplesse de cour le rigide et inexorable ministère de la justice, toutes ces âmes prostituées à l'ambition, avec quelle vigueur indignée Bossuet les flétrit! Tout ce beau développement aboutit, il est vrai, à déclarer que la justice « s'est construit un sanctuaire éternel et incorruptible dans le cœur du sage Michel le Tellier » ; mais ce qu'il y a d'excessif dans l'éloge ne doit

pas nous faire oublier ce qu'il y a d'énergiquement vrai dans la leçon. De même pour le développement sur le conseil du roi, présidé par le Tellier, qui par lui « modère tout le cours de la justice ».

Combien de fois s'est-on plaint que les affaires n'avaient ni de règle ni de fin; que la force des choses jugées n'était presque plus connue; que la compagnie où l'on renversait avec tant de facilité les jugements de toutes les autres, ne respectait pas davantage les siens ; enfin que le nom du prince était employé à rendre tout incertain, et que souvent l'inquiétude sortait du liou d'où elle devait être foudroyée ! Sous le sage Michel le Tellier, le conseil fit sa véritable fonction ; et l'autorité de ses arrêts, semblable à un juste' contrepoids, tenait par tout le royaume la balance égale.

Est-ce qu'il n'est pas facile, ici encore, de retenir ces détails si curieux pour l'histoire des mœurs et des institutions au xvii" siècle, sans être obligé d'admettre que le Tellier ait déraciné à jamais tous les abus? Est-ce que neus n'entendons pas « les gémissements des malheureux plaideurs >'? Est-ce que nous ne voyons pas ce tribunal, qu'évidemment Bossuet a vu lui-même, ces juges inattentifs, ou inquiets, ou distraits, qui vous écoutent par bienséance, pendant que leur pensée est ailleurs, et ceux dont les oreilles sont bouchées par les préventions?

Mais ces détails ne pouvaient suffire à l'intérêt d'une oraison funèbre telle que la conçoit Bossuet, génie épris de grandeur. Il donne donc pour cadre à l'histoire des avancements successifs de le Tellier l'histoire même de la P'rance, et le discours, après l'exorde, s'ouvre par une belle page historique où Richelieu et Mazarin sont rapprochés et loués. Dans la première partie du discours, on sent un peu le procédé, car il y a quelque distance de Richelieu à le Tellier; mais on admire la brièveté saisissante de certains traits : « Le cardinal de Richelieu était parti, peu regretté de son maitre, qui craignit de lui devoir trop. » Dans la seconde partie, quand le Tellier arrive aux affaires, le procédé, si c'en est un, semble légitime, et l'on ne songe même pas à s'étonner que les grands hommes groupés avec art par Bossuet autour de son héros d'un jour soient là comme pour lui faire cortège.

Le fôlé bi'illaiit; le Tellîer iiiiiiisti'e de la gnerrc et graud cliaiicelicr. — Le Tellîer, Bossnet eî la révoealion «le l'êdît de Xautes.

Le rapprochement de le Tellier et de son fils Louvois n'esl pas le seul qui s'offrit naturellement à l'esprit de l'orateur : ce rapprocliement, d'ailleurs, serait traité dans un tout autre esprit par un historien, et touri>erait à l'antithèse, carie Tellier lui-même semble avoir eu peur quelquefois de son ills, tandis que, chez Bossuel, le Ois semble continuer le père, dont les leçons et.les exemples l'ont formé. II y avait des affinités plus réelles entre Mazarin et le Tellier : « Jamais patron et client ne furent mieux assortis : finesse d'esprit, souplesse de caractère, ati'ectation de politesse, modération dans le succès, persévérance dans les revers, tels étaient les traits communs de leur génie. Ces deux hommes s'étaient reconnus au premier coup d'œil et sentis nécessaires l'un à l'autre. Dès lors ils associèrent leur fortune ^ » Bossuet montre seulement, et avec tînesse, quel genre de services le Tellier, toujours maître de lui-même, et « supérieur par cet endroit au ministre même », a pu rendre, non sans courage, à l'impatient et soupçonneux Mazariu, toujours « ennuyé de son état » dans l'exil, toujours prêt à revenir trop tôt à la cour. Il nous peindra bientôt de couleurs plus vives, mais toujours avec la même vérité, Mazarin expirant avec la triste consolation d'être demeuré le maître jusqu'au bout : « Au plus haut point de sa gloire, sa joie est troublée par la triste apparition de la mort; intrépide, il domine jusqu'entre ses bras et au milieu de son ombre... »

Tous ces tableaux et ces portraits ne sont point des horsd'œuvre éclatants, et Bossuet, s'il retrace l'image des malheurs de la Fronde, n'a pas tort, là où les Maboul et même les Fléchier hésitent et se troublent, de penser et de dire qu'il n'a point à s'en excuser. On ne voit même pas comment il eût pu donner à cet homme et à cette vie quelque apparence de grandeur s'il avait fait abstraction des grands événements dont le Tellier avait été le témoin et l'acteur plus ou moins indépendant. S'il appuie

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