‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 59 sur 186 · Voir riutroduction de l'édilion Uebelliau · texte numérisé non relu

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pâleurs des droits temporels. A son tour la puissance temporelle a semblé vouloir tenir l'I-^glise captive...; tant le siècle a prévalu, tant l'Eslise est faible et impuissante! » Quelques années auparavant, Louis XIV, en établissant le droit de régale, s'était exposé à être regardé lui-même comme im adversaire des droits del'Kglise; mais Bossuet, résolument optimiste, ne veut voir en lui qu'un roi « zélé pour l'Église, et toujours prêt à lui rendre davantage qu'on ne l'accuse de lui ôter » ; il veut espérer que la discipline ecclésiastique sera entièrement rétablie et que l'Église reverra « la beauté des anciens jours ». Mais en regard des doits de l'Eglise il met ses devoirs : il soubaite « que, par une règle inviolable, ceux-là demeurent exclus de l'épiscopat qui ne veulent pas y arriver par des travaux apostoliques ». Au lendemain de la révocation de l'édit de iNantes, il proclame que l'obligation s'impose aux prêtres catboliques d'être « infatigables à instruire, à reprendre, à consoler, adonner le lait aux inlirmes et le pain aux forls,enllnà cultiver ces nouvelles plantes et à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole dont, hélas! on s'est tant servi pour le séduire ». Parmi ces sages paroles, pourquoi faut-il que retentisse cet hymne d'une joie cruelle :

Ne laissons pas cependant de publier ce miracle de nos jours : faisons-en passer le récit aux siècles futurs. Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église : n agiles instruments d'un prompt écrivain et d'une main diligente » ; hàtez-vous de mettra? Louis avec les Constantin et tes Ttiéodose... Mais nos pères n'avaient pas vu, comme nous) une hérésie invétérée tomber tout à coup ; les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir ; leurs faux pasteurs les abandonner sans même en attendre l'ordre, et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse; tout calme dans un si grand mouvement; l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée comme le plus bel usage de l'autorité, et le mérit(; du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au ciel nos acclamations ; et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la foi ; vous avez exterminé les hérétiques : c'est le digne ouvrage do votre règne, c'en est le propre caractère. Par vous l'hérésie n'est plus. Dieu seul a pu faire celte merveille. Roi du ciel, conservez le roi de la terre : c'est le vœu des évéques. »

Il est impossible de mettre ici en doute la sincérité de Bossuet : un tel accent ne trompe pas. La révocation de l'édit de iNantes n'est pas, d'ailleurs, un événement brusque et isolé.

40 COURS DE LlTTÉllATUUE

C'est la conclusion logique (riiiic politique religieuse poursuivie pendant de longues années. En 16G2, dans les sermons sur les Devoirs des rois, il s'adressait au roi et lui traçait son devoir : « Peut-être (car qui sait les secrets de Dieu?), peut-être qu'il a permis que Louis le Juste, de triomphante mémoire, se soit rendu mémorable éternellement en renversant le parti qu'avait formé l'hérésie, pour laisser à son successeur la gloire de l'éloutfer tout entière par un sage tempérament de sévéïité et de patience. » En 1081, dans le 4° sermon pour le jour de Pâques, on sent que l'heure du triomphe approche. Louis XIV est comparé à un nouveau Cjrus que Dieu suscite pour porter le dernier coup à la Babylone de l'hérésie. Plus tard, quand Cyrus eut renversé Babylone, Bossuet écrivait encore à Nicole : « Je ne veux point raisonner sur tout ce qui s'est passé en politique rafliné : j'adore avec vous les desseins de Dieu, qui a voulu révéler, par la dispersion de nos protestants, ce mystère d'iniquité, et purger la France de ces monstres. » On a beau nous dire qu'un la Fontaine, une Sévigné, un la Bruyère, ont parlé comme parlait Bossuet', notre conscience répugne à excuser ce que notre intelligence explique.

En revanche, on ne pourra pas dire que ce morceau lyrique et violent ne soit pas à sa place dans celte oraison funèbre. Non seulement le ïellier, mais les le Tellier, acharnés ennemis de Colbert, qui ouvrait toutes grandes aux protestants les portes de l'industrie et de la marine, hâtèrent par une persécution savamment organisée l'heure où la révocation de Ledit de Nantes fut, pour ainsi dire, mûre et sembla facile, mais ils en pressèrent et en aggravèrent l'exécution. Bossuet veut que nous nous attendrissions sur le zèle impitoyable de ce chancelier qui, mourant, tient encore à vivre jusqu'à ce qu'il ait sanctionné de sa signature « le grand ouvrage de la religion ». En appuyant avec une vigueur si peu discrète sur ce prétendu « triomphe de la foi », il nous donne le droit d'appliquer au chancelier le très douteux éloge qu'il adressait au roi : « Vous avez exterminé les hérétiques : c'est le digne ouvrage de votre magistrature; c'en est le propre caractère ». Et, s'il ne faut pas s'étonner qu'une telle vie ait un tel couronnement, il faut regretter peut-être qu'une telle oraison funèbre, si digne et si égale, avec de belles parties sereines, aboutisse à cette glorilication passionnée des w exterminateurs ».

1. Voyez aussi la justification que tente 11. Lanson dans son Bossuet.

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TEXTES

Éditions Caheu 'Dupont , Didier Delagravc), Guzier Coliu\ Jacqiiinet BL-Jiu), Montigny ^Garuier).

LIVRES

Ali.aime. — La Bruyère dans la maison des Condé: 2 vol. iu-S", 189G. Didot ; t. 1er, p. 285 à 294 ; 369, 370, 389-392.

Barante (De). — Études littéraires et historiques ; nouv. édit., ISo'.l, in- 12, Didier; p. 30 à 32.

IJausset (De). — Histoire de Bossuet ; 4 vol. in-12, Beaucé-Rusand . 1828; t. 11,1. VI il, p. 286 à 323.

HiaNETiÈRE. — Études critiques; Machette, iu-12; o- série, 202.

Chateaubriand. — Génie du christianisme, III, v, 4.

Chéruel. — Histoire de France pendant la minorité de Louis XiV; Hachette, 1819-1880, 4 vol. iu-S".

Croisy (De). — Mémoires ; collect. Petitot.

Desgha.nel. — Le Piomantisme des classiques, 3c série ; 1888, Cahnanu- Lévy, in-12; p. 205 à 247.

Gourville. — jVe»io?/'e5; collect. ilichaud.

Ja^et. — Les Passions et les Caractères dans la littérature du dixseptième siècle; 2c édit., 1888, Calmann-Lévy, ia-16^; p. 293-298, 338-342, 347-348.

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La Hochefoucai'ld. — Mémoires; édit. des Grands Écrivains, Hachette, iu-S».

Lefèvre d'Ormesson. — Journal (Documents inédits relatifs à l'histoire de France).

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LrrTRÉ. — Littérature et Histoire; in-S», Didier, 1875.

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.M(p.NTGi-AT (.Marquis de , — Mémoires; collect. Petitot.

.Montpensier (.M"» de. — Mémoires; édit. Chéruel.

.MoTTEvii.i.E (.M™<^ de). — Mémoires; édit. Riaux.

Uetz iCardinal de). — Mémoires; édit. Chantelauzc, Hachette, iu-S".

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Sainte-Reuvk. — Causeries du lundi; Garuier ; t. V, 30C ; YI, 298, 299 ; X, 99; XV, 271.

— Portraits de femmes; Garnier, 332.

— Port-Royal; Hachette, in-12; t. 111, 1G7, 305, 30G; V, 536, 543, o4i,

Saint-Simon. — Mémoires; édit. Chéruel; t. VIII, p. 453, 454.

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27 juillet 1676, 13 mars et 28 août 1680, 28 oct. 1685, Voltaire. — Siècle de Louis XIV, ch. xxv etxxxvi.

— Dictionnaire philosophique, ai't. Apparition.

— Connaissance des beautés et des de'fauts de la poésie dans la langue

française.

— Lettre sur les Panégyriques.

— Lettres à Buriguy, 12 sept. 1761, et à Mme du Deffand, 26 mai 1776.

JUGEMENTS

L'oraison funèbre de la reine est l'une des plus médiocres que Bossiiet ait composées. Les oraisons funèbres sont de belles déclamations. Je suis seulement fàcbé qu'il ait tant loué le chancelier le Tellier, qui était un si grand fripon.

Voltaire, Lettre sur les Panégyriques et Lettre àBurigny, 12 sept. 1761.

L'oraison funèbre de Marie-Thérèse et celle du chancelier le Tellier ne sont pas en général de la même force que les quatre autres. Le sujet n'en était ni aussi riche ni aussi intéressant : il convenait de le l'elever autant qu'il était possible par les ornements de l'art : c'est là qu'ils étaient bien placés. L'ile de la Conférence et l'époque du mariage de Louis XIV, l'entrevue de Mazarin et de Louis de Haro, étaient des accessoires importants pour l'orateur... Quant à la première, Louis XIV, au moment où elle mourut, en avait fait en une seule phrase le plus grand éloge possible : « Voilà, dit-il, le premier chagrin qu'elle m'ait donné. » Le discours de Bossuet ne pouvait être que le développement de ce beau mot. Mais on sait que les vertus domestiques et modestes ne sont pas celles qui prêtent le plus à la grande éloquence, à celle qui s'adresse aux hommes rassemblés. Dans tout ce qui prétend aux grands effets, il faut quelque chose qui se rapproche du dramatique... A l'égard du chancelier le Tellier, l'ouvrage de Bossuel otfre ici un de ces exemples de l'exagération du panégyriciue contredite par la sévérité de l'histoire. Ce magistrat eut certainement des qualités estimables et rendit des services au gouvernement dans le temps de la Fronde. Mais il ne sera jamais regardé comme un modèle de justice et de vertu.

La Hari'E, Lycée, II, i, 3.

Dans l'oraison funèbre de Marie-Thérèse, Bossuet ne s'élève pas sans doule à la même hauteur que dans celles de la reine d'Angleterre et de Madame Henriette. Mais au lieu de lui en faire un reproche, on doit approuver son goût et sa réserve. Cette reine, respectable par ses vertus et sa bonté, n'avait aucune influence sur les affaires ni même sur l'opinion. Elle ne laissail ni vides ni regrets à aucune ambition, à aucun intérêt, à aucune espérance. Elle décorait le trône plutôt qu'elle ne l'occupait, et on aurait été étonné d'entendre Rossuet parler avec pompe et fracas d'une vie et d'une mort à laquelle la génération qui en a été témoin a été aussi indifférente que celle qui l'a suivie...

L'oraison funèbre de la princesse palatine est peut-être de toutes les oraisons funèbres de Bossuet celle qui fait le mieux sentir combien ce génie si ferme et si hardi avait de souplesse et de flexibilité pour donner à tous les sujets qu'il traitait le caractère et la couleur qui leur étaient propres...

On a peine à comprendre comment l'oraison funèbre du chancelier le Tellier n'a jamais été appréciée comme il nous semble qu'elle mérite de l'être. On l'a presque toujours jugée si inférieure aux autres chefs-d'œuvre du même genre et du même auteur, qu'à peine est-on frappé de quelques traits d'un ordre supérieur, qui commandent nécessairement l'admiration... Par bonheur pour Bossuet et pour nous, le chancelier le Tellier avait été associé à des événements et à des personnages célèbres ; et Bossuet a fait de l'histoire d'un homme sage, prudent et calme, l'histoire la plus fidèle d'un temps remarquable par de grands mouvements et de grandes vicissitudes.

De Bausset, Histoire de Bossuet, 1. VIII, m.

L'oraison funèbre veut pour sujets de ses enseignements des rois, des personnages historiques, des fortunes éclatantes, de grands exemples. Toutes les fois qu'un devoir a imposé à Bossuet l'éloge funèbre d'un mérite ou de vertus secondaires, l'appareil du discours paraît disproportionné à son elfet : témoin les quatre oraisons qui viennent à la suite des six qu'il

ORAISONS FUNEBRES DE LA REINE, ETC. 4-j

rendil publiques. Le fj;énie de l'orateur n'a pas pu suppléer à la médiocrité de la matière ; ce qui prouve que les genres ont leurs richesses propres et que les prandes qualités de Bossuet lui viennent du fond des choses. Quand les choses ne le soutiennent pas, le plus éloquent des hommes se laisse aider par la rhétorique des écrivains qui n'ont que de l'esprit.

Cette remarque est vraie de plus d'un passage des oraisons funèbres de Marie-Thérèse, d'Anne de Gonzague et de le Tellier. C'était à peine assez pour la grandeur du genre et pour l'attente qu'il suscite, de la piété touchante de Marie-ïhérèse, de la conversion miraculeuse d'Anne de Gonzague, des utiles talents de le Tellier et de cette fortune qui ressemble un peu au légitime avancement d'un fonctionnaire exact et capable. Cette disproportion du sujet avec le genre arrachait à Bossuet certains embellissements qui, quoique marqués de sa force, n'en sont pas moins des expédients pour élever de petites circonstances au niveau de l'oraison funèbre. Je ne suis point touché de la fameuse apostrophe à l'île des Faisans, ni de cette autre aux cours de l'Europe, sur le mariage de Marie-Thérèse et de Louis : » Cessez, princes et potentats, de troubler par vos prétentions le projet de ce mariage ! Que l'amour, qui semble aussi vouloir le troubler, cède lui-même ! » Ces endroits et d'autres, où Bossuet semble s'exciter à froid à la grande éloquence, sont les seuls où, pour s'être façonné à la^rhétorique d'un genre, son naturel s'est altéré.

NiSARD, Hutoire delà littérature française; Didot.

Cette oraison funèbre de la reine, qu'autrefois. Dieu me le pardonne ! j'avais trouvée presque ennuyeuse, est un chef-d'œuvre de grâce et de pureté. C'est d'un bout à l'autre le tableau ravissant de la candeur et de l'innocence chrétienne. Cette pauvre reine, humainement parlant, n'avait guère eu d'autre mérite que sa piété. Ses vertus étaient de celles qui n'ont pas grand éclat dans le monde, soumission, modestie, douce résignation aux infidélités du roi! Ce n'était pas par ces qualités modestes qu'une reine de France pouvait attirer dans une cour où brillaient les la Vallière et les Montespan. Elle était belle, mais de cette beauté calme et un peu monotone qui n'est que le reflet de la candeur et de la pureté de l'âme. Sa sainteté même,

timide et douce comme sa personne, n'avait rien qui brillât aux yeux du monde. Pour faire son éloge, c'est dans son cœur qu'il fallait aller chercher tout ce qu'elle avait eu de gracieux, détendre, d'héroïque dans son dévouement àses devoirs; c'est le sacrifice perpétuel de cette âme brisée par des douleurs secrètes qu'il fallait peindre; c'est l'idéal, en un mot, de la piété toute pure, et la vertu d'autant plus accomplie qu'elle est sans éclat extérieur, que Bossuet avait à faire voir à ses auditeurs; c'est aussi cette peinture qui donne à l'oraison funèbre de la reine un charme, une douceur, une beauté incomparables. Jamais la perfection d'un cœur innocent, jamais la virginité de l'âme n'a été représentée avec un sentiment si vrai...

Toute l'histoire de la conversion d'Anne de Gonzague et des états par lesquels passe son âme est quelque chose de merveilleux dans le discours de Bossuet. Je préfère pourtant à la description admirable delà conversion d'Anne de Gonzague celle de sa vie pénitente. Je ne connais rien qui fasse mieux sentir, en fait d'art et d'éloquence, l'alliance intime du beau et du sévère. On croirait voir un tableau de Philippe de Champagne. A la vérité, ces sortes de vies vouées à la pénitence la plus rigoureuse au milieu du monde étaient assez communes du temps de Bossuet : il avait eu souvent l'occasion de les étudier et de les prendre sur le fait...

Dans l'oraison de le Tellier, c'est le ministre chrétien que Bossuet a voulu peindre. L'original ressemblait-il bien au portrait? Il est malheureusement permis d'en douter. Bossuet était orateur: pardonnons-lui, et ne demandons pas à l'éloquence la rigoureuse exactitude de l'histoire. Il y a un passage, dans cette oraison funèbre, où Bossuet se livrelui-même plus qu'il n'acoutume de le faire dans ses discours; car c'est là le défaut de ce grand homme, si c'en est un; habituellement, ilesttropévêque. C'est ce qui fait que ses ouvrages, quelque admirables qu'ils soient, ne sont pas de ceux qu'on veut toujours avec soi, et dont la lecture est un plaisir de toutes les heures. On les lit comme ils ont été composés, avec une sorte d'apprêt et de solennité, en composant son esprit et son maintien.

S. DE Sacy, Variétés morales, et littéraires ; Pevrïn.

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