‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 64 sur 186 · Gandar, Bossuet orateur, 1. Il, eh. ii · texte numérisé non relu

Gandar, Bossuet orateur, 1. Il, eh. ii

Huit ans après, Condé n'est plus que le premier des serviteurs de Louis XIV, et Bossuet l'en félicite : « Votre Altesse a pris des pensées dignes de son rang, de sa naissance el de son courage, quand elle s'est fidèlement attachée au plus grand monarque du monde, et que, cherchant son honneur dans sa soumission, elle n'a médité que de grands desseins pour sa gloire et pour son service '. » Entre le grand orateur -et le grand capitaine mûri et apaisé, les liens d'une amitié véritable se resserrent de plus en plus. C'est Bossuet qui, en 1684, fait tulrer la Bru^'ère dans la maison de Condé. En 1685, il accepte de prononcer l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague, dont la fille avait épousé le fils de Condé, et il n'est pas impossible que le célèbre développement sur les libertins s'adressât, dans la pensée de Bossuet, moins à la Palatine morte qu'à Condé vivant, qui avait partagé son incrédulité. En tout cas, dans l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague, dans celle même de Michel le Tellier, il semble bien que l'imagination de Bossuet ait été hantée par l'image d'un personnage autrement généreux, qu'il avait à cœur de louer dans la chaire avant d'en descendre pour toujours :

Quel spectacle affreux se présente ici à mes ycnx! La monarchie ébranlée jusqu'aux fondemenis, la guerre civile, la puerro élrangère, le feu au dedans et au dcliors; les remèdes do tous côtés plus dangereux que les maux : les princes arrêtés arec grand périt, el délirrcs arec un péril encore p/iis grand; ce prince, que l'on regardait comme le liéro.t de son siècle, rendu inutile à sa patrie, dont il avait été le soutien, el ensnile, je ne sais comment, contre sa pj-opre inclination, armé contre elle... Cette alliance fortunée lui donnait une perpétuelle et étroite liaison avec le prince qui de tout temps avait le plus ravi son estime; prince qu'on admire autant dans la paix que dans la guerre, en qui l'univers attentif ne voit plus rien à désirer, et s'étonne de trouver enfin toutes les vertus en un seul homme...

Mais s'il y eut jamais une conjoncture où il fallût montrer de la prévoyance et un courage intrépide, ce fut lorsqu'il s'agit d'assurer la garde des trois illustres captifs. Quelle cause les fit arrêter : si ce fut ou des soupçons, ou des vérités, ou de vaines terreurs, ou de vrais périls; et dans un pas si glissant, des précautions nécessaires, qui le pourra dire à la postérité? De quelle importance, de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au dehors, d'être le maitre du sort du prince de Condé ! Ne craignons point de le nommer, puisque enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L'avoir entre ses mains, c'était y avoir la victoire même qui le suit éternellement dans les combats.

Oui, il semble que ces sermons, ces oraisons funèbres, essayent par moments comme un prélude de ce que doit être

1. Quatrième sermon sur la fête de la Circoncision, 1<" janv. 1648, à Dijon, Voir Floquet, t. 111, 1. XllI.

i' COURS DE LITTÉRATURE

l'oraison funèbre dernière, le couronnement d'une œuvre oratoire qui — du moins en ce qui concerne les oraisons — n'avait pas toujours été pleinement spontanée. On le sait par l'oraison funèbre du P. Bourgoing, Bossuet devinait à quels écueils presque inévitables étaient exposés à se heurter les panég}'ristes des grands, et il sentait que son génie ne pourrait trouver désormais de matière plus élevée et plus riche que l'éloge d'un Coudé. De là cette péroraison qu'on n'ose plus louer, tant on l'a louée pour des mérites secondaires de foime : « Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire... Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous-fut connue. Vous mettrez lin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte; heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. » A propos de cette péroraison, Stendhal écrit : « Comme le défaut d'une oraison funèbre est de manquer d'intérêt, Bossuet se met tout de suite en scène. Je... moi... etc. C'était peut-être par politique. » De quelle politique peut-il être question ici? Il est vrai que Bossuet ne craint pas de parler de lui-même, mais non pas à tout propos, ni par calcul. Il a ses raisons, le jour où il prêche le sermon pour la profession de foi de M"° de la Vallière (1675), de rappeler que les chaires, depuis longtemps, ne connaissent plus sa voix : s'il rompt ce long silence, c'est qu'une occasion unique s'offre à lui de faire admirer aux grands du monde « ces grands changements de la main de Dieu ». Après ce sermon il se tait six ans encore : c'est pour remplacer Fromentières malade qu'il prêche, en 1681, le sermon pour le jour de Pâques sur les Effets de la résurrection de Jésus-Christ et qu'il doit, presque malgré lui, « reprendre la parole après tant d'années d'un perpétuel silence ».

En louant le grand Condé, Bossuet, également confondu, il le déclare, par la grandeur du sujet et « par l'inutilité du travail », est obligé de satisfaire comme il pourra « à la reconnaissance publique et aux ordres du plus grand de tous les rois ». Mais qu'on ne le croie ni embarrassé ni contraint. S'il parle de sa « faible voix », il parle aussi de sa douleur, et c'est cette douleur qui l'inspirera. On lui a souvent reproché d'avoir

trop altendri le caractère d'un héros violent, par exemple dans !e magnifique développement sur la bonté de Condé, d'où il s'élève à l'idée générale de la bonté dans le cœur de l'homme :

Ce n'était pas seulement pour un fils ni pour sa famille qu'il avait des sentiments si tendres. Je l'ai vu, et ne croyez pas que j'use ici d'exagération, je l'ai vu vivement ému des périls de ses amis, je l'ai va, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes, entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes; dans les accommodements, calmer les esprits aigris avec une patience et une douceur qu'on n'aurait jamais attendue d'une humeur si vive ni d'une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité ! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l'admiration, comme font tous les objets extraordinaires ; mais ils n'auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur', et devait être en même temps le premier attrait r;n j nous aurions eu noiis-m."'mr's po.ir s'agncr les autres hommes. La graiidLiir qui vinnt pnr-d.-ssus, loin d'a.faiblir la bonté, n'est faite que pour l'aider à se cuuimuiiii;iicr davantage, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre.

Mais, outre que, dans ce portrait idéalisé, la vivacité naturelle de l'humeur n'est pas cachée, est-ce qu'on ne sent pas que le développement tout entier s'épanche, pour ainsi dire, des souvenirs de l'ami comme d'une source trop pleine? Condé ne s'est jamais privé « du plus grand bien de la vie humaine, c'est-àdire des douceurs de la société » ; jamais il n'a craint « que la familiarité blessât le respect... 11 n'y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l'amitié. Lorsqu'on lui demande une grâce, c'est lui qui paraît l'obligé; et jamais on ne vit de joie si vive ni si naturelle que celle qu'il ressentait à faire plaisir. » Celte joie, qui, plus que Hossuet, a pu la voir, a su la lire dans les yeux de Condé? Il était de ces amis qu'à Chantilly Condé aimait à conduire « dans ces superbes allées, au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit 2. )) A tout moment, en le lisant, on a cette impression qu'il

1. La bonté, c'rst le fond des natures augustes : D'une seule vertu Dieu fit le cœur des justes.

Comme d'un seul saphir la coupole du ciel. (Victor Hhgo.)

2. Le 19 septembre 168ï, Condé écrivait à Bossuet, qui l'avait remercié de lui avoir cnvoyi; son fontainier à Germigny, maison de campagne des évoques de Meaus, pour instruire le prélat <■ dans les hydrauliques » et lui épargner à l'avenir dos " àneries » : « Je suis ravi que vous soyez content de mon fontainier. Quand on ne peut pas rendre de grands servicos à ses amis, on est ravi du moins de leur eu pouvoir rendre de plus petits; et comme il n'y a personne, si j'ose le dire, que

J'aime mieux que vous, et que je suis assez malheureux pour n'avoir plus l'occasion

dit ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu, et qu'il le dit avec la précision du témoin autant qu'avec l'émotion de l'ami. C'est la grandeur et le charme à la fois de cette oraison funèbre qu'on n'y puisse voir revivre Condé sans se représenter aussitôt près de lui Bossuet qui l'observe, qui l'interroge et qui se souvient.

Condé dans riiistuîre, chez les contemporains et chez Bossuet.

Le futur prince de Condé, quatrième fils de Henri IT de Roiu'bon et d'une Montmorency, naquit à Pans le 8 seph^nhie Ifi21. Après avoir passé sa première enfance dans le Reiiy, à iMontrond, où il fortifia une sanlé d'abord peu robuste, il entra à huit ans au collège des jésuites de Bourges : là et ailleurs il apprit les langues anciennes, le droit romain, l'hisloire, la philosophie, litalien, les mathématiques, l'équitalion et la danse; puis il acheva son éducation d'honnèle homme aux hôlels de Condé et de Rambouillet. Quels furent les résultais de cette éducation, demandons-le aux contemporains :

Ce prince a de l'esprit infiniment, et universel .en toutes sortes de sciences, possède toutes les langues et sait tout ce qu'il y a de plus beau en cliacune, ayant beaucoup étudié et étudiant tous les jours, quoiqu'il s'occu|)e aussi à d'autres choses'... M"<^ sa mère, Marguerite de Monlmurency, qui avait été la beauté, la bonne grâce et la majesté de son siècle, et qui l'a élé, proportionnément à son âge, jusqu'à sa mort, avait toujours un cercle des dames les plus qualifiées et les plus spirituelles de la cour. Là se trouvait tout ce qu'il y a de plus galant, de ])lus honnête et de plus relevé par la naissance et par le mérite. Le jeune prince commença à s'y plaire; il s'y rendit autant assidu qu'il le put, et y prit les premières teintures de cette honnête et galante civilité qu'il a toujours eue, et qu'il conserve encore pour les dames ^.

Il aimait Corneille, qui lui dédie sâRodogime et qui écrit dans la dédicace : « C'est à votre illustre suffrage qu'elle est obligée de tout ce qu'elle a reçu d'applaudissements. » Il sut com-

de vous rendre des services considérables, je suis ravi d'avoir quelque occasion de faire quelque chose qui puisse vous faire un peu de plaisir. (Jardez-le donr tant qu'il vous sera un peu utile, et n'ayez aurun scniiiule là-dessus. Je suis ravi de la résolution que vous avez prise de travailler sans relàthe à achever votre ouvrage {l'Histoire des variations)- J'ai une extrême envie de le voir, étant persuaile qu'il sera très utile et admirablement beau

1. M"" de Montpensier, Portraits recueillis à la suite des Mémoires.

i. Lenet, J^émoires.

prendre et aimer aussi Racine, qu'il défendit dans la querelle de Phèdre, au point de faire savoir au duc de Nevers qu'il vengerait comme faites à lui-même les insultes qu'on s'aviserait de faire à deux hommes d'esprit qu'il aimait et qu'il prenait sous sa protection. Le second de ces hommes d'esprit était Boileau, dont les Êpltres donnent à Condé plus d'une louange magnifique ou délicate. On sait quelle reconnaissance Molière croyait devoir au prince qui faisait jouer che;t lui Tartuffe interdite Mais si l'on avait pu cultiver cet esprit, on n'avait pu dompter ce caractère. Lui-même la Bruyère, familier de Chantilly, qui trace son portrait sous le nom d'iEmile dans son chapitre du Mérite personnel, en lui accordant « une âme de premier ordre, pleine de ressources et de lumières », regrette qu'il lui ail manqué » les moindres vertus ». Son amie M"^ de Montpensier, qui peint avec complaisance « sa mine haute et relevée, ses yeux fiers et vifs », est obligée de convenir qu'il est « quelquefois chagrin, colère, et même emporté ». Le marquis de la Fare, moins discret, assure qu'il était « furieux de son naturel ». Bussy, qui a été son lieutenant, ne le traite guère mieux : « 11 avait de la foi et de la probité aux grandes occasions, et il était né insolent et sans égards; mais l'adversité lui avait appris à vivre. » C'est le Condé encore heureux que Lionne caractérise en disant : « S'il arrive qu'on lui refuse une simple bagatelle, alors il n'est plus maître lui-même de ses mouvements ni de ses actions. »

Ces défauts du caractère ne devaient produire leurs effets que plus tard. On ne les verra pas ou on les pardonnera facilement chez le jeune capitaine qui fait ses premières armes à dix-neuf ans, au siège d'Arras, et qui, bientôt après, triomphe à Rocroy (19 mai 1643), à Tribourg, à INordlingen, à Dunkerque, à Lens. Alors on ne prenait plus garde à ce nez aqui-

1. u Huit jours après qu'elle (la comédie de Tartuffe) eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée : Scaramouche ermite, et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrais bien savoir pourquoi « les gens qui se srandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent rien de Il celle de Scaramouche. » A quoi le prince répondit : « La raison de cela, c'est (1 que la comédie de 5ca)'amoi(c/ie joue le ciel et la religion, dont tes messieurs-là <i ne se soucient point; mais celle de Molière les joue eux-mêmes : c'est ce qu'ils « ne peuvent soulTrir. » (Mulikise, préFare de Tartuff'e.) Dans les notes de son édition des Ornisons funèbres, M. Ri;belliau cite un curieux jugement des mémoires latins de Daniel Huet sur la science universelle du prince et sur sa passion pour la lecture. Le duc d'Aumale nous a fait connaître Condé amateur d"art, collectionneur de tableaux et de livres. Malebrancbe respectait les jugements de Condé « comme des arrêts décisifs, comme ceux de la personne la plus éclairée et la plus équitable qu'il connaisse. » On appelait Cbantilly l'écueil des mauvais livres.

lin trop fort, à cette bouche trop grande, à ces dents mal rangées et trop saillantes : « On eût dit qu'un nouvel esprit l'animait, et qu'il devenait lui-même le dieu de la guerre*. » C'est alors la physionomie de l'aigle : la comparaison se présente d'elle-même à l'esprit de M™« de MoUeville comme à celui de Bussy. Celui-ci, qui le rencontra dans les tranchées françaises autour de Mardick (1646), l'épée à la main, le poignet de sa chemise ensanglanté, croyait voir « un de ces tableaux où le peintre a fait un effort d'imagination pour bien représenter un Mars dans la chaleur du combat ». Mais, au lendemain de ces journées glorieuses, retombé dans les petitesses de la vie, le héros s'y débattait misérablement. Richelieu l'avait contraint à épouser sa nièce, Clémence de Maillé-Brézé; il n'avait obéi qu'en frémissant. Mazarin le ménagea davantage, lui fournit même l'occasion de vaincre et d'illustrer les débuts de la régence, mais se défia toujours de lui, et, lassé de ses orgueilleux dédains, finit par jeter dans le paiti des frondeurs celui qui, dans la première Fronde, avait commandé l'armée de la cour, alors que son frère le prince de Conti et sa soeur M"» de Longueville s'enfermaient dans Paris qu'il assiégeait.

Ce qui suivit, l'emprisonnement et la délivrance des princes, la guerre civile, la chevauchée d'Agen à Bléneau, la bataille du faubourg Saint-Antoine, le massacre de rilôtel de ville, la seconde rentrée de la cour à Paris, le départ de Condé pour les Pays-Bas, où il n'est plus qu'une sorte de condottieie au service de l'étranger, comme ce Charles de Lorraine qui vivait de son épée et dont la vie aventureuse l'avait tenté plus d'une fois, la paix des Pyrénées, la longue inaction à laquelle le condamne la défiance du roi, les dernières campagnes en Franche-Comté et en Hollande, la retraite finale à Chantilly, on n'a nul besoin d'y insister ici, et parce que c'est de l'histoire, et parce que cette histoire a été racontée par Bossuet de façon à décourager mèm(3 les historiens. Pendant tout ce temps, sa figure est diversement éclairée, selon qu'il se bat ou négocie, car ce soldat est un médiocre politique. Retz, politique avant tout, lui rereprochait de manquer d'esprit de suite. Il lui est arrivé parfois de sembler manquer même de droiture, quand il s'est abandonné à certaines intluences équivoques. Mais il ne semble pas qu'il ait jamais manqué de cœur, et l'on a plaisir à apprendre des contemporains que, les jours même de bataille, il était

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