‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 66 sur 186 · Lettre du 13 novembre · texte numérisé non relu

Lettre du 13 novembre

et en 1684; l'un, qui ne paraît pas s'être converti, mourut du moins assisté par Bossuet, et c'est Bossuet encore qui de la conversion de l'aulre avait tiré une leçon si éclatante. Mais ce n'est pas l'oraison funèbre de la Palatine qui détermina la conversion de Condé, car c'est plus de trois mois auparavant, en avril 1683, que Condé fit appeler le P. des Champs, son condisciple et son ami, et qu'il fit publiquement ses pâques. C'est le « sage religieux » dont parle Bossuet, et à qui Condé, (( humble chrétien », oljéil. « Nul n'a jamais douté de sa bonne foi, » ajoute Bossuet; et il rappelle le mot de Condé mourant : « Je n'ai jamais douté des mystères de la religion, quoi qu'on ait dit. » Mais on avait eu des raisons pour le dire et pour le croire : « Chrétiens, vous l'en devez croire, s'écrie Bossuet; et, dans l'état où il est, il ne doit plus au monde que la vérité. »

11 faut croire que Condé, en le disant, était sincère, mais non pas qu'il a dit la vérité : ce n'est pas de ses doutes seulement, c'est de ses impiétés, de ses parodies sacrilèges ou de ses profanations que l'histoire nous a gardé le souvenir. Mais tout disparaît dans le rayonnement de la fin, dans cette mort simple, résolue, paisible, où « un prince si exposé à tout l'univers ne donne rien aux spectateurs, dédaigne ces magnifiques paroles qui ne servent qu'à faire connaître sinon un orgueil caché, du moins les elforts d'une àme agitée qui combat ou qui dis-

■simuie son trouble secret. Le prince de Condé ne sait ce que •c'est que de prononcer de pompeuses sentences; et dans la .mort, comme dans la vie, la vérité fut toujours toute sa grandeur... Sensible jusqu'à la fin à la tendresse des siens, il ne s'y laissa jamais vaincre; et au contraire il craignait toujours de trop donner à la nature. » M""" de Sévigné', qui écrit avant que Bossuet ait parlé, confirme par avance le récit qu'il fait de cette mort doucement héroïque ;

La lettre qu'il a écrite au roi est la plus belle chose du monde, et le roi s'interrompit trois ou quatre fois par l'abondance de ses larmes; c'était un adieu et une assurance d'une parfaite fidélité, demandant un i)nrdon noble •des égarements passés, ayant été forcé par le malheur des temps; un remerciement du retour du prince de Conti, et beaucoup de bien de ce prince; ensuite une recommandation à sa famille d'être unie : il les embrassa tous, et les fit embrasser devant lui, et promettre de s'aimer comme frères; une récompense à tous ses gens, demandant pardon des mauvais exemples ; et un chrislianisme partout et dans la réception des sacrements, qui donne une consolation et une admiration éternelle... Je crois que c'est faire son éloge

i. Lettres du 13 novembre 1CS6 et 15 janviei- 1687.

ORAISON FUNÈBRE DU PRINCE DE CONDÉ li

en peu de mots que de dire qu'il a joint à la beauté de sa vie toute héroïque une mort toute chrétienne, et s'est également acquitté des devoirs de bon chrétien, de fidèle sujet, de bon père et de bon maitre, et qu'en vingt-quatre heures il a réglé toutes ces choses avec une fermeté, une tranquillité, une douceur et une étendue d'esprit qui le faisaient paraître comme en un jour de bataille, car on dit que dans ces occasions-là il était parfait, et la mort, qui est la plus importante action de notre vie, a été aussi le plus bel endroit de la sienne.

L'histoire dans Toraison funèbre de Condét — La bataille de Rocroy racontée par SI"» de Scudéi'y, M"»» de la Fayette, Bossuet et Voltaire»

Avant de peindre le caractère de l'homme, de l'ami, Bossuet avait défini avec force et précision les grandes qualités du général. II ne dit plus, comme autrefois, à Metz, dans le sermon sur la Bonté et la Rigueur de Dieu : « La folle éloquence du siècle, quand elle veut élever quelque valeureux capitaine, dit qu'il a paicouru les provinces moins par ses pas que par ses victoires. Les panérjyriques sont pleins de semblabl''S discours. Et qu'est-ce à dire, à votre avis, parcourir les provinces par des victoires? n'est-ce pas porter partout le carnage et la pillerie?... Son àme de Français semble devenir une âme de soldat pour célébrer « un de ces hommes extraordinaires qui forcent tous «les obstacles », et il considère longuement par cet endroit le génie de son héros, « puisque, pour notre malheur, ce qu'il y « a de plus fatal à la vie humaine est en même temps ce qu'elle « a de plus ingénieux et de plus habile. » C'est un véritable enthousiasme qu'on sent en des phrases comme celle-ci : « Aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse était l'attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. » Mais voici un autre aspect de ce génie : dans le feu des grandes occasions, il a l'espiit le plus net, le plus posé, « tant son esprit s'élevait alors, tant son cûme leur paraissait éclairée comme d'A' haut en ces terribles rencontres : semblable à ces hautes montagnes dont la cime au-dessus des nues et des tempêtes 'rouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd aucun rayon d» la lumière qui l'environne. » Celui de ces jours à la fois tt ribles et sereins qui est resté le plus vivant dans l'imaginai m des contemporains et de ceux qui

les ont suivis, c'est le jour de Rocroy, qui est comme le Cid du jeune capitaine. Voiture lui écrivit une de ses lettres les moins frivoles*. Dans son roman de Zaïde, antérieur de dix ans à l'oraison funèbre, M""^ de la Fayette se souvient visiblement d'un récit qui lui avait été fait des trois charges de Condé.

Cette infanterie l'attendit de pied ferme, et, ouvrant ses bataillons, les gens de trait firent un effet si prodigieux, que nos troupes ne les purent soutenir. Gonsalve les remit en ordre, et recommença la même attaque jusqu'à troh fois. Enfin, il enveloppa cette infanterie de tous côtés, el, louche de voir périr de si braves gens, il cria qu'on leur fit quartier. Ils mirent tous les armes bas, et, se jetant en foule autour de lui, ils semblaient n'avoir d'autre application qu'à admirer sa clémence après avoir éprouvé sa valeur.

Longtemps avant M"" de la Fayelle, M"« de Scudéry avait raconté^ (1653), dans les moindres détails, le même événement; mais Condé, chez elle,^st Cyrus, el les Kspagnols sont les Massagétes. En lisant ce long récit, on est tenté parfois de se demander si Bossuet ne lavait pas lu; mais le romancier el l'orateur chrétien ont dû puiser aux mêmes sources. Bossuet, plus précis encore dans sa sobriété que M"" de Scudéry dans son abondance un peu prolixe, a connu aussi la relation du baron de la Moussaye, aide de camp de Condé, publiée en 1673, mais connue de lui, sans doute, sous sa l'orme première, et ofi nous lisons, par exemple : « Le conseil de se retirer ne pouvait être pris d'aucun des deux chefs, et les deux armées se trouvaient enfermées dans une enceinte de bois comme dans un champ clos duquel elles ne pouvaient sortir sans une perte ou sans une victoire toul entière. » Mais le récit du Grand Cyrus n'en est pas moins saisissant d'exactitude : « 11 ne restait donc

1. En voici une partie : « Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchaîné dans Paris à discourir de vous, je suis assuré que vous en auriez honte, et que vous seriez étonné de voir avec combien peu de res|iect et peu d'- crainte de vous déplaire tout le peuple s'entretient de ce que vous avez fait. A dire la vérité, c'a été trop de hardiesse et de violence à vous d'avoir, à l'âge oii vous êtes, choqué deux vieux capitaines que vous deviez respecter, quand ce n'eût été que pour leur expérience ; fait tuer le pauvre comte de Fontaine, qui était, à ce ([u'on dit, un des meilleurs hommes des Flandres, et à qui le prince d'Orange n'avait jamais osé toucher ; pris seize pièces de canon qui appartenaient à un prince, oncle du roi, frère de la reine, et avec qui vous n'aviez jamais eu de différend ; enfin mis en désordre les meilleures troupes des Ksi)agnols, qui vous avaient laissé passer avec tant de bonté. Je ne sais pas ce qu'en dit le P. Musnier, mais tout cela est contre les bonnes mœurs, et il y a là. ce me semble, grande matière de confession. J'avais bien ouï dire que vous étiez opiniâtre comme un diable, et qu'il ne faisait pas bon vous rien disputer. Mais j'avoue que je n'eusse pas cru que vous vous fussiez •mporté à ce point-là : si vous continuez, vous vous rendrez insupportable à touta l'Europe, et ni l'empereur ni le roi d'Espagne ne pourront durer avec vous, »

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