‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 67 sur 186 · Grand Cyrus, tome IX, livre III · texte numérisé non relu

Grand Cyrus, tome IX, livre III

plus à combattre qu'un grand corps d'infanterie... « Cyrus«jusques à trois fois » attaque ces fiers ennemis sans pouvoir les rompre; puis, voulant « sauver la vie à de si braves gens », s'avance pour recevoir leur parole : un malentendu amène une nouvelle décharge de leur part, une nouvelle et furieuse attaque des soldats de Cyrus, jusqu'à ce que Cyrus arrête le massacre et que les vaincus, charmés de la clémence du vainqueur, s'amassent en foule autour de lui, déposant leurs armes à ses pieds. Cyrus s'agenouille et rend grâce au soleil, dieu des Persans, qui a éclairé sa victoire. Mais quelle comparaison est possiiile entre cet interminable récit et le récit court, nerveux, rapide, de Bossuet?

I,a iiairation oratoire de Bossuet soutient môme avantageusement la comparaison avec la narration historique de Voltaire, qui n'est pas aussi animée et n'est pas plus exacte, il n'est pas sans intérêt peut-être de considérer ce que peut devenir un même récit en passant d'un orateur chez un historien. Préoccupée avant tout de l'exactitude et de la clarté des faits, l'histoire ne siiiterdit pas tout mérite littéraire dans le récit, et nos meilleurs historiens n'ont rien de commun avec de froids annalistes et d'impassibles érudits. Ce rnérite pourtant est secondaire à ses yeux; l'essentiel est d'exposer avec force, simplicité, netteté, la suite logique des événements, d'en bien éclairer les causes, les progrés et les résultats. L'historien explique le « pourquoi » et le « comment» des choses; critique et pliilosophe, il mêle au récit ses réflexions et ses jugements. Dans une narration oratoire, et surtout dans une oraison funèbre, où doit surtout ressortir le caractère du héros, tout est emporté par un mouvement rapide; faits, réflexions, jugements, tout revêt la forme oratoire, et, à travers des péripéties émouvantes, le drame — car c'en est un — court vers la crise (iiiale. La narration de l'historien est donc avant tout un exposé critique et niélliodique, un enchaînement de faits précis sur lesquels l'histoiir'n raisonne, ou qu'il se borne à distribuer selon leur importance relative, pour nous permettre d'en embrasser l'ensemble d'un coup d'oeil; la narration de l'orateur est avant tout une peinture, où l'on réclame non seulement l'exactitude du dessin, mais l'énergie du coloris.

De là vient que les récits de Bossuet et de Voltaire sont si différents de ton et d'allure, bien que le fond en soit le même. Voltaire, qui écrit un récit continu de ces guerres, n'a pas besoin de préparer et d'encadrer le récit particulier de la bataille

de Rocroy; il se borne à mettre en relief l'héroïque initiative'

de Condé, qui livre bataille malgré les ordres timides de là cour, secondés par la circonspection du maréchal de l'Hospital. Bossuet oppose tout d'abord les adversaires : d'un côté, les vieilles bandes wallonnes, italiennes, espagnoles, qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors; de l'autre, des troupes moinà fortes, mais qu'anime le besoin pressant de l'État, et que commande « un jeune prince du sang qui portait la victoire daus ses yeux ». Enfermées entre des bois et des marais, les deux armées y vont décider leur querelle, « comme deux braves en champ clos ». Voilà l'exposition du drame.

Dès le début de l'action, le caractère du héros est marqué de traits inoubliables, et l'on sait par cœur le beau passage qui ouvre, pour ainsi dire, le premier acte : u A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il repose le dernier, mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si giand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel, et on sait que le lendemain, à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. » Obsei'vez le même fait raconté à un point de vue et sur un ton dillérenls : « On remarque qiie le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément qu'il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d'Alexandre. Il est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans le sommeil plein; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. » Où Bossuet admire. Voltaire raisonne : c'est qu'il n'a pas l'ambition de nous émouvoir, mais de nous éclairer. De là celle froideur de l'historien, dont le contraste est si frappant avec l'enthousiasme de l'orateur.

Le caractère du héros est esquissé déjà; voyons l'esquisse s'élargir et devenir tableau. Un seul trait suffit à Voltaire, mais un trait juste et précis : il caractérise à merveille cette activité exempte de trouble, ce « coup d'œil qui voyait à la fois le danger et la ressource ». Bossuet nous le montre tantôt étonnant de ses regards étincejants ceux qui échappaient à ses coups, tantôt calmant les courages émus, et joignant au plaisir de vaincre celui de pardonner. C'est le héros guerrier à la fois et clément, le héros vraiment humain, et Bossuet ne se contente pas de gloriher sa bravoure; pour mieux imposer à notre

imagination cette image vivante du jeune vainqueur, il peint l'extérieur aussi bien que l'àme. II ne lui donne pas seulement ces yeux fiers et vifs dont tous les contemporains ont remarqué l'éclat singulier, mais aussi cette « haute contenance » que relève la victoire, ces « nouvelles grâces » dont la clémence le ?are. C'est un portrait en pied du jeune prince, superbe et coux, tel qu'un Philippe de Champagne eût pu le concevoir. Bossuet n'oublie pas cependant le lieu où il parle et le but qi'il doit poursuivre : orateur chrétien, il doit nous faire admirer et aimer un héros chrétien. Ce prince du sang qu'il vient de nous montrer tour à tour si impétueux et si chevaleresque, si brillant d'une grâce majestueuse, juvénile et virile tout ensemble, modeste après la victoire, fléchit le genou sur le champ de bataille devant le Dieu des armées. Le beau tableau d'histoire s'achève donc en leçon morale.

Bien que la lumière soit concentrée sur la figure de Condé, il r.'est pas le seul héros du récit de Bossuet. Le vaincu est digne du vainqueur. Qui ne voit des yeux de l'esprit « cette re" doutable infanterie de l'armée d'Hspagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts, » et au milieu, au-dessus d'elle, « le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu'une àme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime »? 11 ne faut pas demander à Voltaire ces images et ces portraits rapides; pourtant il raon- Ire fort bien la supériorité de cette infanterie, aussi solide et plus agile, sur la lourde phalange macédonienne. Qui mieux que l'auteur du Discours sur l'histoire universelle connaissait la phalange? Mais la réflexion qui convenait à la narration historique eût arrêté le large courant de la narration oratoire. Voltaire raconte et constate les faits : nous saurions par lui, si nous ne le savions par Bossuet, comment le prince arrêta le carnage et ordonna d'épargner les vaincus qui se jetaient à ses genoux. Mais, comme Bossuet a pris soin d'appeler notre sympathie sur ces « braves gens », sur ces « lions », la clémence de Condé nous cause un double plaisir. Le drame est ainsi complet, et le dénouement fait l'elfet d'un coup de théâtre, après la péripétie qui semble le rendre impossible, en excitant, par une fatale méprise, la rage du soldat vainqueur.

Il y a plus : le récit de Bossuet est plus exact que celui do

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Voltaire; car Voltaire ne dit pas qu'il y eut deux parts distinc-/ tes dans la balaille, comme le montrent les réciîs de la Moussaye, de Desormeaux, de M. Cousin eL du plus lécont historiei^ des Condé, le duc d'Aumale; ii nous laisse isiiorerque Gondé, vainqueur à l'aile droite, dut ensuite se perler au secours de l'aile gauche, « rallier les Français à demi vaincus, mettre e)i fuite l'Espagnol victorieux ». Par contre, Hossuet prcle à Condé un regret assez vague de la mort du brave comie de rueiilèr, Voltaire lui fait dire « qu'il voudrait èlre mort comme lui, s'û n'avait pas vaincu ». C'est ainsi que rhislorien, sans ambitian oratoire (car il est un juge, et non un panégyriste), par un xnDt, par un trait, par une anecdote, peul, lui aussi, marquer un caractère.

Ce que Voltaire marque avec une admirable netteté, ce sont les conséquences militaires de la victoire, c'est aussi la paît prépondérante qu'y prit Condé : « Le prince gagna la balaille par lui-même. » Sur le premier point, Michelet est de so;i avis, et va jusqu'à dire : « Cet événement est bien autre chose qu'une balaille, c'est un grand fait social : la cavalerie est larme aristocratique, l'infanterie l'arme pléliéienne; l'apparilion de l'infanterie est celle du peuple. » Mais il coiitesle à Condé l'honneur de la victoire, qu'il attribue en partie à .Sirot, l'un de ses lieutenants. Si le témoignage de Hossuet était isolé, il pourrait sembler suspect, car c'est un ami qui prononce un éloge. Mais Voltaire, qui résume tous les récils contemporains, est un historien, et l'histoire vient à l'appui du discours. Très différents par la forme, qui varie selon les genres, les deux récits sont identiques par le fond.

Bossnet historien dans le reste de l'oraisou funèbre» Le parallèle de Tarenne et de Condé.

Une oraison funèbre ne saurait garder longtemps le ton épique. Toutefois, s'il est vrai qu'on chercherait vainement ici un morceau égal au récit de la bataille de Rocroy, on n'en admire pas moins l'aisance avec laquelle Bossuet se soutient à ces hauteurs pendant toute cette première partie de son discours, comme la précision des détails par lesquels tout est caractérisé. jLa topogj'aphic de la bataille de Fribourg est étonnante de relief:

Ce n'esl pas seulement des hommes à combattre : c'est des montagnes inaccessibles; c'est des ravines et des précipices d'un côté; c'est, de l'autre, un bois iuip;'nélrablc, dont le fond est un marais; et, derrière des ruisseaux, de prodigieux relranchcmcnls : c'est partout des forts élevés et des forêts abattues, qui traversent des chemins affreux : et au dedans, c'est Merci avec ses braves Bavarois, enflés de tant de succès et de la prise dj Fribourg; Merci, qu'on ne vit jamais reculer dans les combats; Merci, que le prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n'avait perdu un seul moment favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s'il eût assisté à leurs conseils.

Ici encore, les traits matériels ne servent qu'à mieux faire ressortir les peintures morales. Le champ clos n'est décrit que dans la mesure où la description qui en est faite accroît l'intérêt de la lutte engagée entre des adversaires dignes l'un de l'autre. lUen ne manque à la précision du tableau, pas même les « pluies excessives » qui se Joignent à « l'eifroyable disposition des lieux ». Un peu plus loin, le Ion change : c'est que la vie de Condé a offert des aspects successifs bien dilFérents. Le vainqueur de Rocroy est devenu le prisonnier de Vincennes et du Havre. Peut-on l'oublier, en retraçant sa vie? Mais comment en parler? C'est ici l'endroit « qui fait trembler, que tout le monde évite, qui fait qu'on tire les rideaux, qu'on passe les éponges », et où Bourdaloue pourtant devait se jeter à corps perdu'. Bossuet n'évite rien, ne tire pas les rideaux, mais aussi ne répand pas une lumière crue sur ces choses donl.il voudrait pouvoir se taire éternellement, dont pourtant il faut une fois parler ». C'est Condé lui-même qu'il fera pailer, et qui déclarera, « en parlant de celle prison malheureuse, qu'il y était entré le plus innocent de tous les hommes, et qu'il en était sorti le plus coupable ». Le plus innocent, c'est peut-être beaucoup dire. Mais il est certain que longtemps Condé n'a pas << songé qu'on pût rien attenter contre l'Llat ». M"^* de MoUeville ne semble pas se tromper quand elle écrit : « 11 n'avait pas de penchant à la guerre civile. » Et c'est très sincèrement qu'il disait lui-même : « Je suis d'une naissance à laquelle la conduite des Balafrés ne convient pas. » On peut juger toutefois qu'il y a bien de l'art et un peu trop d'indulgence dans le fameux passage où Bossuet s'efforce de tout compenser et de tout équilibrer dans une harmonie finale :

i, M»» de Sévigné, lettre du iH avril 16S7,

l^r COURS DE LITTÉRATURE (

Mais, sans vouloir ercuser ce qu'il a si haulemeul coudamné lui-même, disoiu, pour n'en parler jamais, qui?, comme dans la gloire éternelle les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer et de l'éc/at infini de la divine miséricorde, ne paraissent plus; ainsi dans des fautes si sincèrement reconnues, et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services, il ne faut ref/ariler que l'inimhle recounaisjanee du prince qui s'en repentit, et ta clémence du grand roi qui les oublia.

La reconnaissance du prince, la clémence du roi, quel admirable équilibre! Mais rassimilalion des « saints pénitents » et de Condé n'est-elle pas excessive? et pour pallier la défection de Condé, est-ce assez de nous apprendre que, du moins, il ne laissa pas avilir cbez les étrangers la grandeur de sa maison, qui garda le pas sur celle d'Autriche? A propos des négociations de la paix des Pyrénées, est-il exact de nous montrer Condé, ce Condé qui tergiverse et chicane, comme une grande victime qui se sacrifie au bien pt:blic? 11 est vrai que Bossuet a devant lui le duc d'JMigluen et le duc de Bourbon, fils et petit-fils de Condé, si durement traités par Sairt-Simon; qu'il est réduit à les louer, et qu'il les loue avec délicatesse, mais non de façon à persuader la postérité des vertus qu'il leur a trop généreusement prêtées.

Mais le morceau qui frappa le plus les contemporains, c'est le parallèle de Turenno et de Condé. M""" de Sévigné trouvait ce parallèle « un peu violent* ». 11 est vrai qu'eile répondait à une lettre de Bussy.

Je ne vous dirai que deux mots, Madame, sur votre lettre du 10 -de ce mois où vous me parlez de la pompe funcl^re de M. le Prince. Nous l'avons vue ici imprimée. Il est vrai qu'elle est fort extraordinaire, et digne du mort pour qui elle est faite. Comme j'ai ouï parler de l'oraison funèbre qu'a faite M. de Meaux, elle n'a fait honneur m au mort ni k l'orateur; on m'a mandé que le comte de Grainont, revenant de Notre-Dame, dit au roi qu'il venait de l'oraison funèbre de M. de Turenne. En effet, on dit que M. de Meaux, comparant ces deux grands capitaines sans nécessité, donna à M. le Prince la vivacité et la fortune, et à M. de Turenne la prudence et la bonne conduite^.

De quoi étaient choqués les contemporains? De ce que Turenne était mis en parallèle avec le premier prince du sang? de ce que, comme le disait Corbinelli, le familier de M™® de Sévigné, le parallèle avait été poussé jusqu'à la comparaison de leur mort, « l'avantage du côté de M. de Turenne étant trop

1. Lettre du 25 avril 1687. Elle reconnaît que l'oraison de Bossuet est « fort bell» «t de main de maître », mais n'admire pas moins celle de Bourdaloue. ^. Lettre du 31 mars 16 87.

grand » de ce côté : Turenne, « emporté d'un coup soudain, meurt pour son pays » ; Condé « meurt dans son lit, en publiant les louanges de Dieu ». Cependant ces sortes de parallèle's étaient fort à la mode. En 1684, la Fontaine fit paraître une Comparaison d'Alexandre, de César ei de M. le Prince, dédiée au prince de Conti, ce neveu tendrement aimé, dont la disgrâce fut un des chagrins les plus vifs de Condé et dont le rappel à la cour fut une de ses dernières joies. C'est un parallèle en règle, où la Fontaine se pique d'être méthodi(iue et complet. On y peut relever certains traits curieux. L'auteur tien!, par exemple, à expliquer pourquoi Alexandre et Condé ont été moins éloquents que César : non qu'ils aient entièrement négligé le soin des paroles, « ils ne les ont pas considérées comme un ornement en la personne d'aucun héros ». Auquel des trois (louiK'ra-t-il la préférence? Il ne sait trop, et il esquive prudemment la difliculté, car il ne veut ni, en mettant M. le Prince au-dessus des autres, offenser « la délicatesse qu'il a sur le fait des panégyriques », ni, en le faisant marcher le dernier, exciter son dépit : « Le plus sûr est de laisser la chose indécise à son égard. » 11 esquisse le portrait du soldat, qui se laisse parfois emporter à la chaleur du combat; mais « quand la témérité est heureuse, elle met les hommes au nombre des dieux ». Mais il insiste sur les qualités de l'homme, du père, « un père à adorer », de l'oncle, patritus patruissiimis. « .le serais seulement curieux de savoir s'il pleure, et encore plus curieux dé le voir en cet état-là. » Nous savons par M"*^ de Montpensier que l'amitié lui arrachait parfois des larmes. Quant à la modération, « c'est une vertu de particulier et de philosophe, non de Majesté ni d'Altesse ». Et d'ailleurs le séjour de M. le Prince à Chantilly nous en apprend assez sur sa sagesse.

N'est-il pas au-dessus de l'homme à Chantilly, et plus grnnd cent fois que ses deux rivaux n'étaient sur le tr'ine?!! y a mis à ses pieds des passions dont les autres ont été esclaves jusqu'au dernier moment de leur vie. Charles- Quint a toujours tourné les yeux du côté du monde, et ne l'a quitté qu'en apparence, Dioctétien par un pur dégoût, et Scipion par contrainte. M. le Prince, sans y renoncer entièrement, trouve le secret de jouir de soi. Il embrasse tout à la fois et la cour et la cami)agne, la conversation et les livres, les plaisirs des jardins et des bâtimenis... Il faut donc que je finisse ce parallèle après avoir donné à M. le Prince l'avantage du dernier temps.

Mais il y a eu, au xvii"^ siècle, et beaucoup avant l'oraison de Bossuet, des parallèles particuliers de Condé et de Turenne. Saint-Évremond, qui avait éprouvé combien il pouvait être

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fâcheux de déplaire à Condé, avait écrit en 1673 un Parallèle de M. le Prince et de M. deTurenne, sur ce qui regarde la guerre, qu'il remania en 1688, après la mort de Condé. On y lisait :

Vous trouverez en M. le Prince la force du génie, la grandeur de courage, une lumière vive, nette, toujours présente. M. de Turenne a les avantages du sang-froid, une grande capacité, une longue expérience, une valeur assurée. Celui-là, jamais incertain dans les conseil?, irrésolu dans ses desseins, embarrassé dans ses ordres, prenant toujours son parti mieux qu'homme du monde; celui-ci, se faisant un plan de sa guerre, disposant toutes choses à sa fin, et les conduisant avec un esprit aussi éloigné de la lenteur que de la précipitation. L'activité du premier se porte au delà des choses nécessaires, pour ne rien oublier qui puisse cire utile; l'autre, aussi agissant qu'il le doit être, n'oublie rien d'utile, ne fait rien de superflu... Quelque ardeur qu'ait M. le Prince pour les combats, M. de Turenne en donnera davantage, pour s'en préparer mieux les occasions ; mais il ne prend pas si bien dans l'action ces temps imprévus qui font gagner pleinement une victoire; c'esl par là que ses avantages ne sont pas entiers... M. le Prince a les lumièies plus présentes, et l'action plus vive; il remédie lui-même à tout, rétablit ses désordres et pousse ses avantages... La nature lui a donné le grand sons, la capacité, le fond du mérite, autant qu'à homme du monde, et lui a dénié ce leu du génie, cette ouverture, cette liberté d'esprit qui en fait l'éclat et l'agrément... La vertu de M. le Prince n'a pas moins de lumière que de force; mais, à dire la vérité, elle a moins de suite et de liaison que celle de M. de Turenne.

D'autre part, la 14« des 'Réflexions diverses de la Rochefoucauld (mort en 1680) est couronnée par ce même parallèle. Nous citons encore; car Bossuet ne les a pas lus sans doute, mais il est bon de montrer combien des hommes si peu semblables et qui se placent à des points de vue assez diirérenls ont pu se rencontrer dans la même admiration raisonnée. Saint-Évremond avait eu à se plaindre de Coudé; la Rochefoucauld avait été son fidèle lieutenant pendant la Fronde.

Si noua laissons les exemples des siècles passés pour venir aux exemples du siècle présent, on trouvera que la nature et la fortune ont conservé cette même union dont j'ai parlé, pour nous montrer de différents modèles en deux hommes consommés en l'art de commander. Nous verrons M. le Prince et M. de Turenne disputer de la gloire des armes, et mériter, par un nombre infini d'actions éclatantes, la réputation qu'ils ont acquisi>. Ils paraîtront avec une valeur et une expérience égales; infatigables de corps et d'esprit, on les verra agir ensemble, agir séparément, et quelquefois opposés l'un à l'autre; nous les verrons, heureux et malheureux dans diverses occasions de la guerre, devoir les bnns succès à leur conduite et à leur courage, et se montrer toujours plus „'iands, même parleurs disgrâces; tous deux sauver l'État; tous deux contribuer à le détruire, et se servir des-mêmes talents par des voies différentes : M. deTurenne, suivant ses desseins avec plus de règle et moins de vivacité, d'une valeur plus retenue, et toujours proportionnée au besoin de la faire paraître; M. le Prince, inimitable en la manière de voir el d'exéculer

ORAISON FUNÈBRE DU PRINCE DE CONDÉ âl

les plus grandes choses, entraîné par la supériorité de son génie, qui 'emble lui soumettre les événements et les faire servir à sa gloire.

La Rochefoucauld parle aussi de la mort de Turenne, « si convenable à une si belle vie », mais il écrivait avant la mort de Condé. Du moins il le montre dans la vie privée, exerçant des vertus paisibles et soutenu de sa propre gloire. « Rrille-t-il moins par sa retraite, s'écriait-il en terminant, qu'au milieu de ses victoires? »

Bossuet était fait pour admirer Turenne, pour admirer et pour aimer Condé. Quand la nouvelle de la mort de Turenne parvint à Versailles, nul n'en fut plus ému que lui : « M. de Condom pensa s'évanouir; » et, huit jours après, le même témoin nous apprend que « M. de Condom n'est point encore consolé de M. de Turenne* ». On sait quelle grande part il avait prise autrefois à la conversion de Turenne du proteslantisme au catholicisme. Les oraisons funèbres de Turenne par Fléchieret Mascaron lui furent connues : quand il parle de la mort de Turenne, il se souvient visiblement de la première. D'autre part, le moyen d'oublier ici Turenne en parlant de Condé? Il suffit de jeter les yeux sur ce qui précède le parallèle pour voir com bien nalurellemenl il sort du souvenir de Nordlingue évoqué. Tantôt unis, « tantôt opposés front à front », ces deux grands capitaines sont à la fois opposés et réunis par l'iiistoire comme ils le sont dans l'oraison l'unèbre. Quand Coudé reçut la mission de rétablir les alfaiies compromises par la mort de Turenne, il sentit vivement combien lui manquait son ancien adversaire. « Il a dit à des gens qui l'ont vu à Chàlons, écrit M"" de Sévigné^, qu'il aurait bien souhaité de causer seulement deux heures avec l'ombre de M. de Turenne, pour prendre ses lumières sur la connaissance qu'il avait de ce pays-là. » Turenne ne sera donc pus sacrifié par Hossuet à Condé, pas plus que la gloire de Condé n'aura à soull'rir que la gloire de son rival soit rajeunie. L'antithèse n'aura rien de sèchement géométrique; les nuances mêmes (|ui rapprochent y seront indiquées aussi bien que celles qui séparent, et le parallèle des deux grands hommes aboutit non seulement à un éloge du roi qu'ils ont tous deux servi, mais à la gloi ilicatiou des desseins de Dieu sur le monde :

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