‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 81 sur 186 · LettfPS à son frère, août 1070, pt "i M. Manceaii, 1C · texte numérisé non relu

LettfPS à son frère, août 1070, pt "i M. Manceaii, 1C

2. Fénelon n'est pas le directeur de conscience en titre de Jl"' de Maintenon ; mais, à celte époque, colle-ci estime fort et sa personne et ses lettres de direction : K Elles sont d'une pratique continuelle, écrivait-elle à M°" de Fontaine, en 1089. Elles inspirent une dévotion libre, douce, paisible, droite, et il est impossible que ce ne soit la véritable. « — On remarquera, dans l'espèce de consultation morale de Fénelon. le mot si Qn sur le plaisir de soutenir sa prospérité avec modération. Gelfroy a dit finement aussi, mais en appuyant davantage : « Si nous avons bien compris son caractère, elle eut ce qu'on pourrait appeler rorr/ueil ou l'ostentation (le la modération. Ce voile transparent qui ne trompait personne, cette énigme dont tout le monde savait le mot. lui plut. C'était une situation unique : « Il n'y en a jamais eu. il n'y en aura jamais de semblable, •> disait-elle quelquefois. Vertu ou raffinement d'amour-propre, qui peut dire en quelle mesure? Elle le voulait ainsi, et détruisit toutes les preuves directes qui eussent pu se trouver dans ses papiers, toute sa correspondance avec le roi. »

"Vous èles née avec beaucoup de gloire, c'est à-dire de cette gloire qu'on nomme bonne et bien entendue, mais qui est d'autant plus mauvaise qu'im n"a point de honte de la trouver bonne; on se corrigerait plus aisément d'une vanité sotte. Il vous reste encore beaucoup de cette gloire, sans que vous l'aperceviez. La sensibilité sur les choses qui la pourraient piquer jusqu'au vif, marque combien il s'en faut qu'elle soit éteinte. Vous tenez encore à l'estime des honnêtes gens, à l'approbation des gens de bien, au pluisir de soutenir votre prospcrilc arec modération ; enfin à celui de paraître par votre cœur audessus de votre place.

Le tnoi dont je vous ai parlé si souvent est encore une idole que vous n'avez pas brisée. Vous voulez aller à Dieu de tout votre cœur, mais non par la perte du moi; au contraire, vous cherchez le moi en Dieu. Le goût sensible de la prière et de la présence de Dieu vous soutient; mais si ce goût venait à vous manquer, l'attachement que vous avez à vous-même et au témoignage de votre propre vertu vous jetterait dans une dangereuse épreuve.

Ce que Fénelon a deviné, M""' de Maintenon ne fait pas difficulté de l'avouer, de le proclamer. Voici d'abord l'aveu à son directeur de conscience : « J'ai un désir de plaire et d'être estimée qui me met sur mes gardes contre toutes mes passions *. » Voici maintenant la déclaration très peu voilée qu'elle faisait dix-neuf ans après aux dames et aux demoiselles de Saint-Cyr : « Il n'y a rien que je n'eusse été capable de faire et de souffrir pour faire dire du bien de moi. Je me contraignais beaucoup, mais cela ne me coûtait rien pourvu que j'eusse une belle réputation : c'était là ma folie. Je ne me souciais point de richesses, j'étais élevée de cent piques au-dessus de l'intérêt, mais je voulais de l'honneur. » Oui, cette personne « pétrie de gloire et d'amour-propre » (le mot est encore d'elle) « avait besoin d'être singulièrement distinguée et admirée de ceux auprès de qui elle vivait, quels qu'ils fussent. Sa grande coquetterie est là : c'est une coquetterie d'esprit; en avançant, ce fut une ambition et une carrière )>. (Sainte-Beuve.) Cette soif de considération vient évidemment d'un orgueil caché qui s'enveloppe en vain de modestie. Même loi'squ'elle n'est encore que M"^" Scarron, c'est son orgueil, M'^^ de Sévigné l'atteste-, qui se révolte à la pensée qu'elle est à M""^ de Montespan : « Elle n'aime pas obéir; elle veut bien être au père, mais pas à la mère. » Cet orgueil n'a rien de la vanité vulgaire. Il ne se confond nullement, en particulier, avec l'orgueil de caste. Bien qu'elle se déclare engouée de l'antiquité de sa maison, et ne dédaigne pas d'étudier des généalogies plus ou moins com-

1. Lettre h l'abbé Gobelin, S janv. 1G80 ; et au même, 8 janv. IGSO : « J'ai un désir de plaire et d'être estimée qui me met sur mes gardes, 'i ±. Lettre du 7 août 1G71.

MADAME DE .MAINTENON t

plaisantes ', bien qu'elle regarde l'incivilité chez les bourgeois comme « une suite infaillible de la basse naissance' », elle sait et dit, cela devant des jeunes filles nobles, que la noblesse n'est rien sans le mérite. « Au nom de Dieu, mes chères enfants, ne soyez pas si fières ni si hautes; ne comptez pour rien votre noblesse, n'en parlez jamais. A quoi vous servirait-elle, si vous n'aviez point de vertu? n'est-ce pas elle qui fait la vraie noblesse? la vertu n'est-elle pas son origine?... Mettez- vous bien dans l'esprit, une fois pour toutes, que la noblesse n'est rien sans mérite, et que c'est au mérite que l'on doit l'honneur, l'estime et le respect, en qui que ce soit qu'il se trouve-. » Molière et Boileau ne parlaient pas autrement. C'est à une grandeur plus réelle qu'elle attache son ambition, et cette ambition fut satisfaite au delà même sans doute de ses espérances. Alors même pourtant qu'elle eut fait cette étonnante fortune à demi royale, elle ne s'y reposa pas, comme toute autre l'eût fait; elle semblait aspirer à monter encore plus haut, et donnait lieu à son frère de s'écrier plaisamment : « Vous avez donc juré d'épouser Dieu le père? » Elle ne s'était pas tracé à l'avance le plan d'une vie de plus en plus éclatante : si elle a aidé parfois les circonstances, elle a été parfois aussi surprise par elles. Mais il y a quelque chose qui est plus difficile qne s'élever très haut, c'est se maintenir sans défaillance à la hauteur où l'on est monté. Vidëal de M™" de Maintenon a pu et g, dû changer selon les étals très divers qu'elle a traversés; cet idéal modeste, mais invariable, être considérée, elle l'a toujours eu devant les yeux : être considérée d'abord du gi'oupe bruyant des amis de Scarron, peu enclins au respect; être considérée ensuite de la société polie, qui n'eût pas ouvert ses rangs aune aventurière; être considérée enfin de la cour, de la France entière, et cette dernière épreuve, on l'avouera, n'était pas la moins redoutable. Comment, ici, mériter, imposer l'estime? En se montrant supérieure à la grandeur même de la situation qui fait l'étonnement de tous. De là cette modération ou, si l'on veut, cette modestie, qui laissait subsister l'orgueil, mais tout au fond de l'àme. Si l'on peut se hasarder à juger ces âmes secrètes, cette sorte de modestie semble n'avoir été que la forme prudente d'un orgueil intelligent. Seulement, passée en habitude, elle se transformera, pour ainsi dire, en nature.

1. Lettres à .M""= de Villette, 1! nov. lG7o, et a d'Aubigné, 8 mai 168i :;. Lettre.! (rAubifrné, 28 février 1678.

Une conduile ainsi ordonnée, si puissant qu'en soit le ressort, exige un effort incessant, une perpétuelle surveillance de soi-même. De là ce quelque chose d'un peu froidement monotone dans une raison qu'on sait ou qu'on croit infaillible. On ne voit pas les combats intérieurs, les victoires chèrement obtenues peut-être; ce qu'on voit, c'est la grande paix du dehors, résultat et couronnement de l'effort heureux, mais heureux à quel prix? El l'on dit que M™'' de Maintenon est la raison même, ce qui est vrai, d'ailleurs, de ce qu'elle dit et de ce qu'elle fait. Ce qu'elle eût été, si elle n'eût pas voulu être la raison qui se fait admirer, il est assez oiseux de le conjecturer. Elle a été, elle est pour nous le jugement qu'aucune passion n'égare, le sens pratique qu'aucun hasard ne déconcerte. De parti pris, elle écarte de son chemin toutes les fantaisies et toutes les superfluités attirantes ; « Je hais tout ce qui est inutile... Je hais bien ce qui n'est bon à rien^ « Ce positivisme est un peu sec. Faut-il partager, toutefois, contre cette « aventurière solennelle», l'indignation de M. Alexandre Dumas fils, qui s'écrie : « Ah! la maîtresse coquine, froide, impassible, implacable, ayant un balancier à la place du cœur^ »? Sainte-Beuve dit avec plus de mesure : « Il n'y eut pas un moment d'abandon de cœur dans toute la vie de M™'' de Maintenon : là est le secret de l'espèce de froideur qu'elle inspire. Elle est le contraire d'une nature sympathique. »

Est-elle insensible? « J'ai, dit-elle, le cœur tendre et sensible pour ce que j'aime 3. » Sa correspondance fournit quelques preuves qu'elle n'a pas aimé le seul duc du Maine et Saint- Cyr. Elle ne parle qu'avec tendresse et reconnaissance des Villette, qui lui ont servi autrefois de parents. La mort du maréchal d'Albret lai donne « une tristesse mortelle ». Les maladies du roi lui déchirent le cœur. Quand la duchesse de Bourgogne perd son premier enfant, le duc de Bretagne, celle qu'elle appelait sa c< tante » écrit : « Dieu me fait la grâce de ne pas succomber et de vouloir ce qu'il veut, quoi qu'il m'en coûte, et qu'il me prenne en cette occasion par le faible de mon cœur ^. »

Elle aime à être aimée, et ne trouve partout que le respect: quand la charmante M""" de Dangeau se hasarde à l'aimer et

d. Lettres à M. de Villette, 3 avril 1674, et au duc d'Harcourt, 16 avril 1701. 2. Lettre à M. G. Sée, août 1894.

S. Lettre à M"'° de Brinon, avril 1680.

4. Lettres à M»'» de Villette 7 déc. 1660 ; à d'Aubigné, 7 sept. 1676 ; à M"' dc- Brinon, 11 déc. 1686; à M'"' de Fontaines, avril 1705.

aie lui dire, elle est ravie^ Les lellres vraiment tendres sont rares dans sa correspondance; mais il semble, du moins, qu'elle ait connu et goûté le sentiment de l'amitié dans ce qu'il a de délicat et même de vif. « Je trouve, écrit-elle, quand nous perdons nos amis, qu'il est plus doux de penser qu'on les suivra, que de penser qu'on vivra sans eux-. » Saint-Simon, qui la traite si durement, reconnaît qu'elle resta toujours fidèle à ses anciens amis. Il faudrait faire une exception peut-être pour Fénelon, qui n'est pas des plus anciens, il est vrai. Ou sait comment, selon l'expression de Fénelon lui-même, le cœur de M"^ de Maintenon se resserra peu à peu pour lui à mesure que la disgrâce des défenseurs du quiétisme sembla plus assurée. Plus tard, quand Fénelon mourut, c'est sur le ton d'une sèche inditïérence qu'elle mentionna sa mort : « Je suis fâchée de la mort de M. de Cambrai : c'est un ami que j'avais perdu par le quiétisme, mais on prétend qu'il aurait pu faire du bien dans le concile (à la Chétardie, curé de Saint-Sulpice). )> M. E. de Broglie, qui cite cette lettre, ajoute qu'il est impossible d'être moins sensible et de donner une plus pauvre idée de son cœur. Mais il ne faut pas demander à M™^ de Maintenon d'aimer ceux que Louis XIY n'aimait pas, et Louis XIV n'aimait pas Fénelon. Elle manifeste dans ses lettres sa surprise de l'obstination que met Fénelon à défendre M™" Guyon , leur amie commune. Pour elle, elle était trop raisonnable pour être obstinée de cette façon. Son amour de la règle et de l'ordre lui interdisait de rester longtemps attachée à ceux que le sentiment inspirait et parfois égarait.

iN'ayant guère été fille, n'ayant jamais été mère, elle n'avait point connu les joies de la vie de famille. Très peu épouse, car elle n'était qu'une enfant quand elle s'unit sans amour à un malade, et, quand Louis XIV l'éleva jusqu'à lui, elle touchait à la cinquantaine, elle n'avait pu, dans son isolement et sa pauvreté, se fier qu'à de rares anlis, et, dans son élévation, elle était condamnée à ne s'en plus faire de nouveaux ou à se défier de ceux qui s'oU'raient. Comment s'étonner d'une certaine tristesse répandue sur tout ce qu'elle écrit? Et pourtant en cela même elle garde sa modération habituelle, et cette tristesse est tempérée par une sorte de sérénité résignée, qui, lorsqu'elle s'éclaire d'un demi-sourire, ressemble quelquefois à de la

1. Lettre ù M"» de Dangeau, 14 août 1698 : « On me respecte trop présentoment pour m'aimer. »

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