On eu verra un extrait aux Jugements
Les souvenirs certains et les allusions douteuses.
Le P. Quesnel écrit à Vuillard, correspondant d'Arnauld, voisin et ami de Racine, à propos d'Esther : « Les plus belles maximes de LÉvangile y sont exprimées d'une manière fort louchante, et // y a des portraits où l'on n'a pas besoin de dire à qui ils ressemblent. » Avec la même discrétion, mais aussi avec la même assurance dans rafflrmation, M"^" de Caylus disait : ((■ La Vasthi avait ses applications. Aman avait des traits de ressemblance. » On a vu -que M™" de la Fayette précisait les ressemblances davantage. Les vers attribués à M. de Rreteuil ne sont pas moins explicites : ils nomment formellement Louvois ot les huguenots, M™° de Montespan et M'^'' de Maintenon.
Sous le nom d'Aman le cruel Louvois est peint au naturel, Et de Vasthi la décadence Nous retrace un portrait vivant De ce qu'a vu la cour de France A la chute de Montespan.
La persécution des Juifs
De nos huguenots fugitifs
Est une vive ressemblance ;
Et l'Esther qui règne aujourd'hui
Descend de rois dont la puissance
Fut leur asile et leur appui.
11 y eut donc des « clefs » d'Esther, comme il y eut des clefs des Caractères de la Bruyère. Est-il besoin de dire que les prendre tout à fait au sérieux ce serait faire outrage à Racine? Parmi ces prétendues allusions, d'ailleurs, il en est dont une minute de réflexion suffit à faire écarter l'idée : il est de toute impossibihté que Racine ait songé aux « huguenots fugitifs » et à la révocation de l'édit de Nantes, signée par le roi « trop crédule ». M'"* de Maintenon, protestante, il est vrai, d'origine, ne passe pas pour avoir déconseillé cette mesure néfaste, et Racine, qui, dans son prologue, traite de si haut « l'affreuse hérésie », se fût bien gardé, et par prudence et par conviction, de plaindre ici ses malheurs. Il n'est guère plus probable cfu'il
ait eu la témérité de peindre Louvois sous les traits d'Aman, Lien que ¥""= de la Fayette le croie, et que Louis Racine voie le souvenir d'une parole échappée à Louvois dans les vers cyniques où Aman s'écrie :
Il snit qu'il me doit tout, et que pour sn grandeur J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur.
Il est vrai aussi que M""" de Maintenon, qiii ne l'aimait pas, dans une lettre écrite à l'abbesse de Fontevrault, le 27 septembre 1001, applique au grand ministre, mort depuis peu, le deinier vers de la strophe célèbre :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre;
Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux Son front audacieux; * Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus : Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
Mais c'est bien mal connaître Racine que lui attribuer la pensée d'attaquer, même indirectement, un ministre puissant, et qui, s'il en avait parfois la dureté, n'eut jamais à coup sûr la lâcheté d'Aman. Ces allusions si éloignées de son esprit naissaient, pour ainsi dire, toutes seules dans l'esprit des spectateurs, heureux de soulager par ces faciles revanches des rancunes longtemps accumulées. Nous ne dirons pas avec Sainte-Beuve : « Aman [que Racine le voulût ou non) avait des éclairs de ressemblance avec Louvois; » mais plutôt : On chercha et on trouva entre Aman et Louvois de très vagues ressemblances, dont Racine fut, sans doute, un peu surpris et alarmé. Le cruel Aman et l'altière Vasthi étaient déjà dans la Bible ce qu'ils sont chez Racine : on n'en prit pas moins de plaisir à reconnaître M™" de Montespan dans Vasthi.
Toutefois, ici, il y a, sinon une allusion volontaire delà part de Racine, trop chrétien pour insulter au malheur et à la dignité dans la retraite, du moins une antithèse bien naturelle et bien saisissante, entre l'orgueilleuse Montespan et l'humble Maintenon,
Qui gémit, comme Esther, de sa gloire importune', I. Bùileau, Satires, X.
ESïHER 7
et, comme Esther au milieu des filles de Sion, se repose et se console, parmi ses filles de Saint-Cyr, des vanités pompeuses et trompeuses de la cour.
Dans un lieu séparé do profanes témoins,
Je mets à les former mon étude et mes soins :
Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème.
Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-mémo.
Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier.
Et goûter le plaisir de me faire oublier.
En quelques pages délicates, l'auteur de Porf-Roiial a éclairé tout ce côté des allusions possibles ou certaines. Il en est une dont révidence semble s'imposer, bien que Louis Racine la conteste : dans ce prologue aussi politique que religieux, où Ion voit bien que le poète ne vit pas seulement dans la Bible, et où la ligue d'Augsbourg est si fort maltraitée, Racine ose montrer l'enfer qui étend ses ténèbres siir les yeux les plus saints; et ce vers n'a pas de sens s'il ne s'applique au pape Innocent XI, allié de la ligue. Mais c'est toujours à M™'= de Maintenon qu'il en faut revenir, car elle sentait rejaillir sur elle, selon le mot de Sainte-Beuve, les louanges accordées aux « jeunes et tendres fleurs » de Saint-Cyr. Qu'on prenne garde pourtant de se laisser séduire par la trop ingénieuse pénétration de Sainte-Beuve : il découvre partout des occasions de rapprochements. Il n'est pas impossible d'admettre que « ce mot délicat d'Assuérus : « Suis-je pas votre frère? » exprimait et voilait en même temps ce que le terme d'époux aurait eu de trop déclaré »; mais que Racine ait eu l'intention de rappeler que M™" de Maintenon, l'orpheline calviniste des prisons de Niort, avait, elle aussi, puisé ses jours à une source réputée impure, et d'insinuer sous ces voiles un conseil de clémence, on se permettra d'en douter. « Mardochée l'inflexible, et qui ne se courba jamais, n'avait-il rien du grand Arnauld? Aman devenait aisément l'hypocrite même et l'homicide dénoncé par Pascal. » Pas si « aisément », en vérité, mais plutôt, comme dit Sainte-Beuve lui-même, « à la rigueur >■>. 11 ne faut pas lout tirer au jansénisme : on finirait par faire à'Esther une allégorie perpétuelle, plus curieuse que touchante. Ce qui est plus vrai et plus vivant, parce que l'àme même de Racine — et non plus seulement son esprit — y est intéressée, c'est la page où, d'une main plus légère, Sainte-Beuve indique les traits qui, dans cette histoire biblique, devaient aller au cœur de tout Port-Royal, après avoir été au cœur de Racine.
Mme de Grammont et d'autres anciennes élèves de Port-Royal, là présentes, s'il y on avait, devaient naturellement pleurer à ces renaissantes imagesd'une éducation iiieusc et aux délicieuses plaiiitos de ces filles de Sion, plus persécutées, ce semble, qu'il ne convenait dans la bouche des demoiselles de- Saint-Cyr; elles devaient se dire tout bas : « Ceci est pour nous plutôt que ))Our elles. » Et elles se disaient sans crainte de se tromper : « Il a pensé à nous, à ce Port-Royal aujourd'hui si veuf, si peuplé et si refleuri autrefois^ aux années heureuses, quand il a dit :
Ton Dieu n'est plus irrité.
Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière. Quitte les vêtements de ta captivité,
Kt reprends ta splemleur première.
Les chemins de Sion à la fin sont ouverts.
Rompez vos fers,
Tribus captives,
Troupes fugitives, etc.
Tableau et souhait à double fin, à double entente I Kt elles l'entendaient. — Dès le second vers du prologue, la Grâce était expressément invoquée. Nous-mêmes, il nous est bien difficile de n'y pas voir une arrière-pensée triste et tendre, un chaste retour de l'âme du poète aux impressions de sa propre enfance... En prêtant bien l'oreille, à travers ce mélodieux parler des liorsonnages, derrière cette douce nuée du chant virginal qui monte, il me semble, à cliaque pas, que j'entends les sources profondes de Port-Royal bruire sous terre, sous le gazon,
• Tel qu'un ruisseau docile Obéit à la main qui détourne son cours,
Et, laissant de ses eaux partager le secours, Va rendre tout un champ fertile :
Dieu, de nos volontés arbitre souverain. Le cœur des rois est ainsi dans ta main...
Pour bien comprendre les origines â'Esther, il faut avoir suivi Racine enfant dans les bois, dans les prairies, et, le long de l'étang de Port-Royal, lui avoir entendu moduler ses premiers et tendres accents... Esllwr est comme une aube nouvelle qui rejoint la première; c'est dans celte âme élue l'aube véritable et pleine, le matin retrouvé du jour que rien n'y obscurcira... Le poète l'a conçue dans cette sainte ivresse qu'il a si bien dépeinte,
Ivres de ton esprit, sobres pour tout le reste.
Dans celte mesure Sainte-Beuve a raison; mais ce sont là des réminiscences plus ou moins inconscientes plutôt que desallusions directes. Les jansénistes, en tout cas, sentirent cette harmonie secrète entre la condition des Juifs dans Esther et leur propre condition. Arnauid allait jusqu'à préférer Esther à Athalie. Le P. Quesnel écrivait : « Tous les sentiments de la piété chrétienne et les maximes d'un cœur vraiment royal y sont si heureusement exprimées, qu'on ne peut qu'on n'eii
soit touché. Si l'on s'était contenté de la mettre sur le papier, j'en serais encore plus content. » Ils n'avaient donc qu'un grie contre Eslher, c'est qu'elle eût été représentée. Eh quoi! même sur ce théâtre de couvent ! avec ces accessoires d'une élémentaire simplicité * ! même avec ces actrices ingénues qui se mettaient à genoux dans la coulisse et priaient Dieu, avant d'entrer en scène! même avec ce poète ingénu comme elles, malgré 'son âge, qui n'oubliait pas tout à fait qu'il était poète, puisqu'à M"" de la Maisonfort, chargée du rôle d" Élise et peu sûre (le son rôle, il disait d'un air fâché : « Ah ! Mademoiselle, qu'avez-vous fait? Voilà une pièce perdue! » mais qui aussitôt, la voyant pleurer, lirait son mouchoir de sa poche, essuyait ses larmes, la réconfortait de paroles très douces, comme l'on console les tout petits enfants ! Que ces scrupules excessifs nous avertissent de ne pas faire à' Eslher une pièce exclusivement janséniste! Elle est toute pénétrée aussi d'une poésie tantôt sublime, tantôt gracieuse, que les jansénistes vénéraient sans en bien voir les aspects multiples, et qui est la poésie de la Bible.
Causes durables de la popularité d' < Kstlier » : l'inspiration biblique. — Le 'i Livre d'Esther » et la Iragêdie de Racine.
C'est assez considérer l'intérêt relatif et passager d'Esther. Si la première des tragédies sacrées de Racine n'avait été vivante que par là, elle ne nous intéresserait aujourd'hui qu'à titre de curiosité. Mais, dès le moment où elle a paru, elle a plu par autre chose que par le piquant des allusions et le charme attendri des réminiscences. Ce n'étaient pas les seuls jansénistes qui y goûtaient ces plus sérieux mérites. Le 4 février 1689, M™'^ de Sévigné écrivait à sa fille, avant même d'avoir été admise à applaudir le chef-d'œuvre nouveau : « La sainte Écriture est suivie exactement dans cette pièce; tout est beau, tout est grand, tout est traité avec dignité. » Un peu plus lard, au xviu'' siècle, la Beaumelle devait reprocher à Racine (( trop d'exactitude à suivre le narré du Saint-Esprit ». Pour
1. L'inventairo publié par M. Taphancl mentionne trente-cinq biscuits en ferblanc pour le festin d'Esther, à côté de piques et de sabres en bois et en fer-blanc pour les lévites d'At/ialie.
liacine, lorsqu'il composa Esthcr, il était fort loin de craindi'lin reproche de ce i^enre; le ton de sa préface est celui d"uii chrétien soumis, commentateur modeste du texte consacré:
Ju leur prciposai le sujet û'Esilter, qui les frappa d'abord, cette liistoire leur paraissant pleine de grandes leçons d'amour de Dieu et de détachement du monde au milieu du monde même. Et je crus de mon côte que je trouverais assez de facilité à traiter ce sujet, d'autant plus qu'il me sembla que, «««.? ulUrcr aucune des circoiislaiiccs tant snil peu considérables de l'Ecriture sainte, te qui serait, ii mon avis, une espèce de sacrilèye, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées.
Il ne faut pas trop l'en croire : il est moins docile qu'il ne le dit, peut-être qu'il ne le croit. II ne le serait même point du tout, si l'on en croyait des critiques tels que Paul de Saint- Victor, qui établissent une antithèse entre le Livre d'Eslhev, cette « féroce légende de sérail », et ÏEsther racinienne. Est-il vrai qu'Esther ne soit plus une Juive âpre à la vengeance, mais « une reine douce et tendre, timide et pieuse, qui confesse son Dieu devant Assuérus avec l'exaltation d'une martyre chrétienne, qui mène une vie claustrale dans le palais de S use, et gouverne son candide troupeau de jeunes filles comme une abbesse d'Israël »? — qu'Assuérus ait perdu « sa physionomie stupide et farouche de sultan asiatique pour prendre celle d'un roi naturellement magnanime et bon»? — que Mardochée, rude prophète juif caché sous les haillons d'un derviche, se soit changé en un missionnaire du vrai Dieu, qui prêche avec l'éloquence de Bos- .>^uet et le zèle de Dourdaloue? — qu'Aman lui-même tourne au profond politique? — qu'en un mot, « les personnages de la Bible prennent le ton et les manières de Versailles pour paraître devant le grand roi »? Nous reconnaissons là les brillantes exagérations de M. Taine. Une comparaison, sans parti pris, du livre biblique et de la tragédie française ne laisse point des impressions aussi tranchées ; on sent ce que Racine a dû atténuer dans la Bible, ce qu'il a dû renoncer à faire passer dans sa version poétique'; mais on n'est pas moins frappé de ses efforts heureux pour rester fidèle, sinon toujours au texte, du moins à l'esprit des livres saints.
Il importe assez peu de savoir qui est l'auteur du Livre
1. Sur Racine, imitateur de la Bible, consultez deux livres écrits l'un par un ministre protestant, l'autre par un prêtre cattiolique : « Athalie » et « Estlier » de Bacille, avec un commentaire biblique, Paris. Ctierbuliez, 1863, in-S°, d'.\th. Coquerel; et la Bible dans Racine, de l'abbé Delfour, thèse, 1892, in-8°, Leroux.
d'Esfher: Mardochée lui-même, ou Esdras, ou le grand prêtre Joachim. Mais il n"est point indifférent de constater qu'on y •distingue deux parties, différentes par le ton autant que par l'époque; la seconde n'est qu'un enrichissement et comme une amplification de la première; Racine les a connues et imitées toutes deux.
Le point de départ, en apparence, est le même : la chute de Vas- Ihi, l'élévation d'Esther. Au fond, pourtant, que de différences ! Racine n'a garde de nous dire pourquoi Taltière Vasthi a été ■chassée : elle a été la victime d'un caprice d'Assuérus, qui, après 'un festin, — les festins semblent composer toute la vie de l'Assuérus biblique, qui ne nous apparaît guère qu'à table, — lui a ordonné de se montrer au peuple. Elle a refusé, avec raison : par là, ce semble, elle serait plutôt modeste qu'altière. Délivré de cette favorite, Assuérus en cherche une autre. Mardochée ordonne à sa nièce Esther de prendre part à ce concours lie jeunes beautés que le despote doit passer en revue. Elle plait, mais pouvait ne pas plaire, c'est-à-dire qu'elle pouvait, au lieu de monter sur le trône, se voir confondue dans la foule méprisée des habitantes du sérail. Pourquoi cette idée ne choque-t-elle point chez Racine? C'est que Mardochée, inspiré et protégé par Dieu, ne doute pas un moment de la victoire d'Esther. Il lui défend de découvrir son origine, et sa nièce lui obéit, « car Esther observait tout ce qu'il lui ordonnait, et elle faisait toutes choses comme lorsqu'il la nourrissait auprès de lui, étant encore toute petite ». Ici, pourtant. Racine semble n'avoir pas bien compris le texte de la Bible. Qu'était donc ce Mardochée? 11 « demeurait toujours à la porte du roi ». Était-il donc un de ces mendiants orientaux à qui l'on jette de temps en temps un morceau de pain? Sa condition devait être plus stable, et il €st douteux qu'Assuérus, défiant comme tous les monarques orientaux, eût souffert ce surveillant incommode, toujours présent. Observons qu'il révèle bientôt au roi le complot de deux serviteui'S « qui commandaient à la première entrée du palais », c'est-à-dire de deux de ces officiers inférieurs auxquels il devait être mêlé par son emploi, très inférieur aussi. On ne comprendrait pas autrement ce qui est raconté de son orgueilleuse opposition au ministre d'Assuérus, élevé au pouvoir, mais après ■cela seulement.
Après cela, le roi Assuérus éleva en honneur Aman, fils d'Amadalh, qui était de la race d'Agag, et lui donna rang au-dessus de tous les princes de
sa CDur. Et tous les serviteurs du roi, qui étaient à la porto du ])alais, fléchissaient les genoux devant Aman, et l'adoraient, parce que le souverain li leur avait commandé. Mardochée seul ne fléchissait point les penonx devant lui, et ne l'adorait point. l>es serviteurs du roi, qui commandaient à la |)orte du palais, lui dirent : « Pourquoi n'obéissez-vous point comme les autres au commandement du roi '.' » Et après le lui avoir dit fort souvent, voyant qu'il ne voulait point les écouter, ils en avertirent Aman, voulant savoir s'il demeurerait toujours dans cette résolution, parce qu'il leur avait (lit qu'il était Juif, et qu'il ne lui était pas permis de rendre cet honneur à un autre qu'à Dieu.
Aman se venge en vrai favori d'un tyran oriental : il lui demande l'extermination de tout un peuple, sans se donner la peine de préciser de quel peuple il s'agit; et, détail bien oriental aussi, il essaye de corrompre le tyran lui-même.
Or Aman dit nu roi Assuérus : « Il y a un peuple dispersé par toutes les provinces de votre royaume, f,'ens séparés les uns des autres, lesquels ont des lois et des cérémonies étranges, et qui, de plus, méprisent les ordonnances du roi; et vous savez fort bien qu'il est de l'intérêt de votre royaume do ne pas souffrir que l'impunité les rende encore plus insolents. Ordonnez donc, s'il vous plaît, qu'il i)érisse, et je payerai aux trésoriers de votre épargne dix mille talents. » Alors le roi tira de son doigt l'anneau dont il avait coutume de se servir, et le donna à Aman, fils d'Amadath, de la race d'Agag, ennemi des Juifs, et lui dit : « Gardez pour vous l'argent que vous m'offrez, et faites de ce peuple ce que vous voudrez. »
On ne sait ce qu'on doit le plus admirer chez ce monarque, ou de sa facilité à souscrire au massacre d'un peuple qu'il ne connaît même pas, ou de son désintéressement. Aman s'explique et obtient que tous les Juifs seront égorgés, « depuis l'enfant jusqu'au vieillard, les petits enfants et les femmes, en un même jour ». En apprenant celte terrible nouvelle, Mardochée se revêt d'un sac, se couvre la tète de cendre, et, comme les prophètes juifs, parcourt les rues en jetant de grands cris. Étonnée d'abord, Esther lui fait demander les raisons de cette attitude; il refuse de communiquer directement avec elle, et c'est par l'intermédiaire d'un serviteur du palais qu'il lui fait connaître ses volontés, ou plutôt les volontés de Jéhovah. Avec son grand sens du théâtre, Racine a supprimé cet intermédiaire. Esther hésite, puis se résout à affronter Assuérus.
Mardochée, ayant entendu cette réponse, manda encore ceci à Esther : « Ni' croyez pas que, pour être dans la maison du roi, vous pourriez seule sauver votre vie si tous les Juifs périssaient; car si vous demeurez maintenant dans l'inaction, les Juifs seront délivrés par quelque autre moyen, et vous périrez, vous et la maison de votre père. Et qui sait si ce n'est point
])oiir cela même que vous avez été élevée ;'i la cHirnilé royale, afin d'être" en état d'agir dans une occasion comme celle-ci ? » Esther envoya dire de nouveau à Mardochée : « Allez, assemblez tous les Juifs que vous trouverez dans Suse, et priez tous pour moi. Ne mangez ni ne buvez point durant trois jours et trois nuits ; et je jeûnerai de même avec mes filles ; et après cela j'entrerai chez le roi, contre la loi qui le défend, et sans y être appelée, en in'abandonnant au péril et à la mort. »
EsUier a un tout-puissant allié; c'est Jéhovah, qui change le cœur du roi et lui inspire de la douceur. Comme elle est sîire de son appui, elle ne s'évanouit point devant Assuérus; elle ne se trouble même pas. Peut-être aussi connait-elle son pouvoir sur lui, et sait-elle trop bien par où est vulnérable cette âme,, obscure et grossière au fond, de sultan asiatique: dans l'élan de sa tendresse, il lui offre par deux fois la moitié de son royaume; mais c'est qu'elle a pris la précaution de lui offrir, par deux fois, un repas copieux, et qu'Assuérus y a bu « beaucoup de vin ». Comment cet indolent autocrate se ressouvient du service rendu par Mardochée, comment il consulte Aman, la déception et l'humiliation du favori, tout cela Racine l'a pris à la Bible; mais près d'Aman il a placé la figure plus douce de sa femme Zarès : dans la Bible, Zarès apparaît déjà, mais les premiers conseils qu'elle donne à son mari sont d'une cruauté vindicative ; c'est plus tard seulement qu'elle incline et l'incline à la prudence, quand elle voit sa situation compromise.
Plus vindicative encore est Esther, que les bassesses d'Aman ne désarment pas, et qui attise la colère d'Assuérus. Sans même être entendu, Aman est pendu à la potence qu'il avait préparée pour Mardochée. Cette satisfaction ne suffit ni à Mardochée ni à Esther: ils se font accorder un jour plein pour faire périr tous leurs ennemis avec leurs femmes et leurs enfants et pour piller leurs dépouilles. Encore ce massacre n'estil que le prélude d'un immense égorgement, étendu au royaume tout entier.
Assuérus dit à la reine : << Dans la ville de Sase on a tué cinq cents ennemis des Juifs et les dix fils d'Aman. Songez combien a dû être plus grand encore le carnage dans toutes les provinces! Que demandez-vous de plus? que doisje ordonner ? " Elle lui répondit : « S'il plaît au roi, qu'il donne aux Juifs le pouvoir de faire encore demain ce qu'ils ont fait aujourd'hui dans Suse, et que les dix fils d'Aman soient attachés h des potences. » Le roi ordonna qu'il fût fait ainsi.
Le nombre total des victimes fut d'environ soixante-quinze mille, et une fête fut instituée en souvenir de ce grand jour.
Cette férocité froide gêne un peu le pieux et candide Saci, commentateur delà Bible au xvii" siècle: « On peut pn'sunier, insinue-t-il, que l'esprit de Dieu, qui avait conduit jusque-là tant la reine que Mardochée, leur inspira aussi bien qu'au roi d'en user ainsi, pour des raisons qu'on est plus obligé d'adorer que de pénétrer. » Mais Racine a bien adouci et voilé toute cette fin. Esther et Mardochée, dans la tragédie, ne réclament que la punition d'Aman; Assuérus va plus loin, mais se contente d'un mot discret:
.le romps le joug funeste où les Juifs sont soumis ; Je leur livre le sang de Ions leurs ennemis.
A bien l'examiner, ce vers contient en germe le sanglant dénouement de la Bible; mais Racine passe vite. De même qu'il lui répugnait de nous montrer sous les traits d'un Nabuchodonosor l)estial, gorgé de viandes et de vin, cet Assuérus qui, dan? la Bible, fête sou mariage par un festin de cent quatre-vingtsept jours, de même il lui répugnerait, ici, de souiller de sang les mains de ce monarque en qui il voit l'instrument de Dieu. Au contraire, loin d'atténuer la bassesse d'Aman, il en accroît l'odieux; il l'avilit même à plaisir, et veut que la naissance de ce favori soit basse comme son âme : l'Aman biblique n'est pas monté de l'esclavage à ce haut degré de puissance. Mais UEsther biblique est moins pudique et moins douce que l'Eslher racinienne.
U faut remarquer, d'ailleurs, que Racine n'a pas seulement suivi les neuf chapitres du Livre d'Esther proprement dit, mais aussi les sept derniers chapitres qui y ont été ajoutés postérieurement, et dont l'esprit est assez différent. Ainsi, la prière d'Esther à Dieu, au premier acte, est traduite presque mot pour mot d'un de ces chapitres additionnels. De même, c'est dans les Additions au Livre d'Esther qu'il a trouvé quelques traits délicats de l'entrevue d'Esther avec Assuérus : « Qu'avezvous, Esther ? Je suis votre frère, ne craignez point... » Dans le Livre d'Esther, la reine supporte sans frayeur la vue d'Assuérus ; dans les Additions, elle s'évanouit par deux fois; Racine a jugé qu'un évanouissement suffisait.
Voilà bien des différences, sans doute. Et pourtant, quand on y regarde de plus près, on ne peut donner raison à ceux qui ne voient dans Esther qu'une élégie toute moderne par l'accent et par la couleur. Sans méconnaître ce que Racine y a
mis de son âme chrétienne, on ne voit pas avec une netteté moindre ce qu'il y a gardé de bitlique et d'oriental.
Couinient le sujîet il' < Esllier » a été traité an théâtre a^aiit Racine. — Analy««e de la tragédie.
Si l'on veut rendre, sous ce rapport, pleine justice à Racine, il suffit de jeter lesj'eux sur les essais dramatiques très inégaux 'OÙ des poètes français se sont inspirés du même sujet en puisant à la même source. Ce n'est pas le lieu d'en donner une analyse détaillée * ; quelques indications rapides suffiront.
En lo6l, un poète ronsardisant, ami de Remy Belleau, André de Rivaudeau, fit représenter à Poitiers une ^( tragédie saincte » ■en cinq actes, qui fut imprimée en loC6 -. Comme chez Racine, Esther n'y fait son devoir qu'en tremblant, tandis que Mardochée a pleine confiance en Dieu. Aman, dont le dramaturge poitevin fait un païen, adorateur de « Jupiter », et un complice des criminels dont Mardochée a découvert le complot au roi, se distingue déjà par sa lâcheté.
Madame, sauvez-moy, je baiso vos g-enoux ; Apaisez moy le roy, faites-le inoy plus doux...
Madame, par vos Dieux et par ceste couronne, Faites tant que le Roy, plus humain, me pardonne ; Je ne veux que la vie...
Toute la pièce est la glorification du « grand Dieu d'Israël », dont un chœur formé « des demoiselles et filles servantes de la reine Esther » chante les louanges à la fin de chaque acte. C'est lui qui aveugle Aman, qui le rend sourd aux conseils de sa femme Zarasse et d'un eunuque fidèle :
Tel cuide perdre aulrui qui soi-même se perd.
t. On trouvera cette analyse dans les éditions Hunibert et Bernardin.
2. Je ne citerai ici que pour mémoire un Aman de Claude Rouillet, régent du ( ollège de Bourgogne, auteur d'une tragédie en vers libres, avec chœurs, Phihinire , feimne d'Bippolyte {loô3). C'est une pièce latino en cinq actes. Mardochée n'y communique avec Esther que par l'intermédiaire d'une conQdente , et l'entrevue d'Esther et d'Assuérus est mise en récit.
16 COURS DE LITTÉRATUIŒ
C'est lui qui triomphe au dénouement:
Louez le Dieu des Juifs, car grande est sa vicloire ; Dites inillo chansons, mille hymnes de sa gloire.
On trouve un clioiur aussi dans VKalher de Pierre Matthieu (liJ78\ piincipal du collège de Vercel, en Franche-Comté, devenu historiographe de France h la coui' de Henri IV : il y en a même trois, car au chœur des Juifs s'ajoutent un chœur de princes et un chœur de princesses. Cette énorme tragédie en cinq actes, sans distinction de scènes, est formée en réalité de deux tragédies très distinctes; l'une a pour sujet la disgrâce de Vaslhi, l'autre la disgrâce d'Aman. Plus tard Matthieu s'en avisa, et en fit deux pièces séparées. Le style de ce disciple de (iarnier ne vaut pas mieux que le style du disciple de Ronsard, son prédécesseur, et il est superflu d'en relever les bizarreries souvent grotesques.
Antpine de Monchrestien est un poète d'une autre valeur. Fils d'un apothicaire de Falaise, forcé de s'enfuir en Angleterre à la suite d'un duel, rappelé en France grâce à la protection de Jacques II, qui lui savait bon gré d'avoir illustré dans une belle tragédie, l'Écossaise, les infortunes de Marie Stuart, sa mère ; engagé ensuite dans les guerres de religion, où il prit énergiquement parti pour la Réforme, il périt dans une escarmouche près de Domfront, en lG2i. L'homme, assurément peu ordinaire, qui nous a laissé le premier Traité de l'économie politique (le mot même vient de lui) nous a laissé aussi six tragédies, dont un Aman (1002). Ce huguenot ne s'était pas contenté de lire la Bible; il l'avait comprise. La colère orgueilleuse d'Aman au premier acte a de beaux éclats :
Eh quoi! verrai-je ainsi ma gloire ravalée? Mon honneur méprisé ? ma dignité foulée ?...
S'ouvre plutôt la terre et dans son sein me cache, Qu'une tache si noire à mon honneur s'attache!...
J'en rendrai la vengeance à l'offense pareille, Et pire, s'il se peut, afin que, désormais, Tous perdent le désir de m'attaquer jamais !...
Afm qu'à l'avenir il soit connu de tous Qu'Aman a sur les Juifs sa colère épanchée, Pour punir à son gré l'orgueil de ]\Iardochée, Et qu'un peuple exilé, par le monde épandu, Pour la faute d'un seul a tout été perdu.
Le projet qu'il conçoit au premier acte, il l'exécute au second, et le portrait qu'il fait au roi de la race juive n'est pas assurément flatteur :
Un peuple est épandu çk et là par In terre. Inutile à la paix et mal propre à la j^uerre ; Il a ses lois à part, il est en tout divers . I)es autres nations qui sont par l'univers ; Il ne fait cas de toi ni de tes ordonnances ; Il ne peuple ton camp et n'accroît tes finances ; Mais au contraire il est mutin, séditieux ; Avare, déloyal, perfide, ambitieux.
Détail curieux, et que la Bible n'a pu fournir à Monchrestien : Assuérus, qui n'a jamais oui parler de ce peuple, a des scrupules; il se demande s'il ne serait point injuste d'accabler sans prétexte sérieux une race qui semble pacifique ; mais il se laisse facilement convaincre par Aman, et même il lui conseille de ne point tarder à punir ces coupables, dont il ne voit pas bien nettement le crime. Aman, qui n"a pas besoin d'être excité, triomphe. Mais, au troisième acte, Mardochée entre en lut le avec le tout-puissant favori, devant qui il n'a jamais consenti à se courber, car il regarde comme une honte d'adorer « la créature au lieu du Créateur ». Malgré le deuil qu'il affecte de faire paraître dans son extérieur et dans ses habits, il ne désespère pas un moment.
Dieu dispose de tout ; Dieu prévoit toute chose.
De loin (car Monchrestien, fidèle à la tradition biblique, n'ouvre pas si aisément que Racine les portes du sérail devant Mardochée) il conseille Esther, la soutient, la pousse en avant. Les prières de Mardochée et d'Esther, aux actes III et IV, sont parmi les morceaux les plus remarquables de cette tragédie i. Esther se dévoue.
Certes je crois que Dieu veut se servir de moi Pour retirer les siens de ce mortel émoi.
Mais dès qu" Assuérus, mettant, « sans y penser, la tête à la fenêtre », voit paraître Esther « comme un soleil «, tout se gâte, car au langage delà Bible se substitue ce langage de la galanterie que Racine n'a pas toujours su écarter de ses pièces pro-
1. On les trouvera dans le Scizii^me Siècle en France, de Mil. Darmcsteter et Haztfeld (Uelaïrave).
fanes, qu'il a sévèrement proscrit de sa tragédie sacrée. L'amoureux Assuérus croit devoir « faire semblant )> d'être irrité contre Esther, qui vient le trouver sans permission. Pour Eslher, éblouie à la vue d'Assuérus, en qui elle adore « un ange environné de gloire », elle s'évanouit deux fois, comme dans les Addition:^ au Livre d'Esther. C'est aussi à un double banquet qu'elle invite Assuérus et Aman. C'est entre ces deux banquets que le poète a placé, assez maladroitement, l'insomnie d'Assuérus, l'avis qu'il demande à son favori, le triomphe de Mardochée et l'humiliation d'Aman, (jui encombrent le cinquième acte. Le dénouemenl, au reste, n'offre rien de nouveau. Accablé par Esther, Aman la supplie de pardonner à son misérable ennemi.
Redonnez-lui la vie, afin qu'à l'avenir Voire humble serviteur il puisse devenir.
11 est traîné au supplice, et Mardochée, investi de ses dignités, fait remonter l'honneur de la victoire au Dieu qui veille sur son peuple et ne permet point que la race de ses « saints » disparaisse.
Si l'on néglige la trop négligeable Esther de Ville-Touslain (1620), d'où tout intérêt est absent, puisque, au lendemain même de la disgrâce de Vasthi, Esther a révélé au roi son pays et sa race, ou ne trouve plus à citer, avant YEslher de Racine, que VEsther de Pierre du Ryer (1643). Le grave et pauvre du Ryer n'était pas un trop indigne contemporain de Corneille. Ce qui frappe tout d'abord dans sa tragédie, c'est l'absence de ces chœurs qui, chez Rivaudeau, Matthieu et Monchreslien, avaient prêté au drame l'appui de leurs chants. Sa pièce, sans doute, est mal construite : les trois premiers actes sont consacrés à la rivalité d'Esther et de Vasthi, que l'orgueil fait « choir d'une place adorée », mais qui ne se résigne pas à sa chute. A l'exemple de Corneille, du Ryer complique un drame dont l'action lui paraissait trop simple : il fait d'Aman un traître, et un traître par amour : Aman est épris d'Esther! mais il lui prête un orgueil assez digne de la tragédie.
Tout le monde m'adore ; un seul Juif me méprise, Et ce mépris, tout seul occupant tous mes sens. Du monde universel m'empoisonne l'encens...
Il faut qu'avecque lui sa nation périsse.
La scène où il suggère au roi l'idée d'honneurs exceptionnels
ESTHER i9
qu'il se croit réservés et qu"il prépare, malpré lui, à son ennemi Mardochée, ne pâlit point trop à côté de celle de Racine.